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Aujourd’hui, le cinéma russe mérite plus d’attention de la part des festivals et des distributeurs internationaux

 

Interview de Andreï Plakhov

critique de cinéma, président de la FIPRESCI (Fédération Internationale de la Presse Cinématographique), président de la commission de sélection du festival International des Premiers Films “L’Esprit du Feu”. Voir biographie détaillée

 

Propos recueillis par Jacques Simon et traduits par Marilyne Fellous pour Kinoglaz.fr

Khanty-Mansiisk, février 2009.

 

 

© www.chaskor.ru

 

 

Le festival de Khanty-Mansisk, L’Esprit du Feu, est le seul festival en Russie consacré aux premiers et deuxièmes films. Pouvez-vous nous dire quels étaient les objectifs de ses fondateurs et, après sept ans d’existence, quel premier bilan vous tirez de sa pratique ?


Au départ, l’idée était de créer un nouvel espace pour le cinéma. La Russie est un grand pays et son cinéma est concentré dans un tout petit nombre de centres : Moscou, Pétersbourg, Ékaterinbourg, pour les principaux, et cela est largement insuffisant. Et nous sentions que ce territoire, celui de KM et de toute la région Iougra, possédait un riche potentiel non seulement pétrolier ou minier, mais aussi un potentiel culturel – les deux étant liés, d’ailleurs. Le puissant essor économique de la région a poussé ses dirigeants clairvoyants à investir dans le patrimoine culturel. Vous avez pu voir que l’on a créé ici une multitude de centres culturels et artistiques, galeries et théâtres, que l’on invite ici les meilleurs artistes, car pour tout cela, il y a ici un terrain culturel. En revanche, il n’y avait pratiquement rien dans le domaine du cinéma et quand nous avons débuté ce festival, nos salles étaient pratiquement vides et les gens ne comprenaient pas quel genre de cinéma nous leur présentions : ils avaient l’habitude des films projetés dans les salles commerciales, principalement des films américains. Au cours de ces sept années, nous avons perçu une évolution dans notre public et, bon an mal an, il s’est formé. Maintenant, ce public comprend la plupart des choses que nous proposons.
En outre, pendant ce festival, les jeunes gens viennent ici pour apprendre, il y a ici des étudiants, ils vont voir nos films et beaucoup d’entre eux manifestent un grand intérêt pour le cinéma. Ici se forme un public de “cinéphiles”, et ce public même donne naissance à des professionnels, grâce à l’excellente base de production cinématographique que possède la région.
Le studio Iougra de KM produit déjà des grands films et nourrit d’immenses ambitions et prépare des projets importants. On peut citer, à titre d’exemple, les films de Sergueï Soloviov et les projets de films sur l’histoire de la Sibérie. Beaucoup d’argent y est investi et KM deviendra, je l’espère, l’un des centres de production cinématographique de Russie. Voilà en bref notre mission, mais à cela s’ajoute, bien sûr, l’idée de créer un centre de rencontre pour les jeunes cinéastes de toute la Russie. C’est particulièrement important aujourd’hui car la crise se fait sentir et, comme on le sait, elle touchera également la production cinématographique qui éprouvera de grandes difficultés, lesquelles toucheront en premier lieu les jeunes. C’est pourquoi il est important de créer un soutien de cet ordre pour eux. Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire et à améliorer, mais le rôle de notre festival est déjà sensible dans ce domaine.



Cela ne signifie pas que vous ne proposez que des débuts, vous présentez aussi différents programmes, des rétrospectives, des séances pour les enfants, et vous avez récemment créé le programme Euphorie.


Oui, je suis le responsable de ce programme, c’est moi qui le constitue, en collaboration avec le producteur Sergueï Sytch. Nous le présentons à Moscou, au cinéma Rolan, trois fois par an. Nous montons également ce programme dans le cadre du Festival de Moscou, de celui de KM, et nous l’avons présenté une fois à Erevan, en Arménie. Ici, nous montrons ces films également pour que le public local puisse voir d’autres films des maîtres du cinéma, parallèlement à ceux des débutants.
Nous choisissons les films les plus originaux de différents pays – il y a aussi des films russes –, en concentrant l’attention du public sur les plus intéressants. Il s’agit des avant-premières des films que l’on s’apprête à diffuser dans les salles. Comme le temps passe vite dans la sphère de la distribution et que le public n’a souvent pas le temps de faire son choix, nous l’aidons à s’orienter. Généralement, nous montrons le film qui a triomphé au festival de KM.



À partir de 1986 et durant les années 90, vous avez été président de la Commission des Conflits qui permit la sortie sur les écrans de plus de 200 films interdits jusque-là par la censure. Nous savons qu’actuellement l’État participe au financement de nombreux films. Existe-t-il une censure pour ces films ?


Nous pouvons dire qu’il n’y a pas de censure officielle chez nous – pour le moment. À l’époque de la Commission des Conflits, les derniers remparts de la censure sont tombés, et vers l’année 1990, celle-ci appartenait au passé. On tournait des films et de nouveaux conflits surgissaient le plus souvent entre producteurs et réalisateurs, comme sur le marché capitaliste : l’influence de l’économie de marché et non de l’idéologie.
Aujourd’hui, la situation n’est plus la même. L’État accorde beaucoup d’argent au cinéma et, bien sûr, il veut recevoir quelque chose en échange – des films qui, à son avis, correspondent à sa politique, à ses idées et à ses objectifs, comme on dit souvent : la “commande d’État”. Poutine a même pris la tête d’une commission sur le cinéma. De cette façon, on nous fait comprendre que l’État accorde une attention particulière au cinéma et qu’il y aura une commande d’État. Le budget du Ministère de la Culture pour le cinéma reste le même, il sera distribué de la même façon qu’avant ; il diminuera, il est vrai, de 15% du fait de la crise, mais on prévoit un budget supplémentaire pour les films à thème patriotique, je suppose. Que se passera-t-il exactement ? personne ne le sait encore. Aujourd’hui, nous voyons que certains films présentent les caractères d’un film de commande, mais pour le moment, ce n’est pas de la censure dans le sens idéologique et totalitaire. Ce qui est plus grave, ce sont les tentatives du pouvoir de se mêler du destin des films déjà tournés, en particulier par de jeunes réalisateurs. Non pas directement, bien sûr, ou à travers quelques organes officiels, mais en utilisant la méthode dite du « coup de téléphone » grâce auquel se forme une chaîne d’intrigues qui, en fin de compte, peuvent couper la route à un film. Ce danger existe et cela nous inquiète fort.



Pensez-vous que les scénaristes et réalisateurs ont profité et profitent de l’absence de censure pour traiter dans leurs films des réalités de la vie en Russie : problèmes de la liberté de la presse, situation au Caucase, etc. ?


Je suis bien obligé de constater que non, ils n’en ont pas profité, ou, pour être plus précis, pas jusqu’au bout. Pourtant, il y a aujourd’hui des films intéressants qui montrent des situations réelles et des problèmes de la société. Mais malgré tout, il n’y a pas assez de films comme ceux-là. On produit beaucoup plus de films “vides de sens”, ne présentant aucune valeur intellectuelle, artistique ou même commerciale – on ne comprend pas dans quel but ils sont tournés. Ces films ne sont pas absents de notre festival. Si nous les montrons, c’est pour donner une image réelle du cinéma des jeunes, qui ne nous réjouit pas toujours.
En ce qui concerne la réalité, bien sûr que non, si l’on compare avec les films européens, les derniers italiens, sans parler du cinéma anglais et parfois aussi du cinéma français. Je pense qu’en Russie on tourne très peu de films qui traitent de la réalité sociale et des problèmes existants, comme la situation en Tchétchénie, par exemple. Si quelques films, pourtant, abordent directement ou indirectement les problèmes de la Tchétchénie, ils sont trop peu nombreux. Mais sans parler de la Tchétchénie, il y a les problèmes de la Russie elle-même, pas seulement de Moscou, mais de ses régions les plus éloignées. Nos cinéastes connaissent mal ces régions et ils n’ont aucune idée de la situation où elles se trouvent car ils vivent dans un monde à eux, séparé de la réalité.



Un film comme Russie 88 est une exception ?


Oui. Et ce n’est pas le seul film de ce genre. Citons aussi Kremen, qui montre notre police sous un jour peu reluisant. Cela doit être montré. Cela ne contredirait en rien la politique gouvernementale. On parle aussi chez nous de corruption et de toutes sortes de faits de société, mais un film ne peut pas prendre la responsabilité d’affirmer que c’est ainsi partout, même s’il montre des phénomènes caractéristiques et parle de l’atmosphère qui règne dans la société. Il est incontestable que Russie 88 est un des rares films courageux, tels que l’on n’en voit pas souvent.



Beaucoup de gens pensent que, dans les dernières années, la production cinématographique en Russie a gagné en qualité et en quantité. Il y a de plus en plus de spectateurs. Mais en dépit de cela, on ne voit pas leurs succès dans les festivals internationaux et peu de films russes sont distribués dans les pays étrangers. Comment expliquez-vous cela ?


Il nous arrive de chercher nous-mêmes la réponse à cette question, et à chaque fois, nous tentons de comprendre ce qui se passe. Les raisons sont nombreuses. La majorité de mes collègues et moi-même considérons que le cinéma russe mérite plus d’attention de la part des festivals et de la distribution internationale. D’une part, parce qu’aujourd’hui il connaît une forte croissance – c’est une des cinématographies dans le monde qui connaissent le plus puissant développement. Il y a une multitude de facteurs. Le rôle de la mode dans la détermination géopolitique des territoires les plus recherchés et des territoires de second plan. Dans les années 80 et 90, à l’époque de la Péréstroïka, on accordait une grande place à la Russie car on s’attendait à un “miracle” et à l’apparition de chefs-d’œuvre. Une certaine déception a suivi, et l’intérêt s’est déplacé vers d’autres territoires : la Chine, l’Amérique latine, etc. Quant à la Russie, elle est devenue simplement un pays intéressant où il peut y avoir ou ne pas y avoir quelque chose de bon. Les choses ont changé. Par exemple, au festival de Cannes, il y avait obligatoirement un film russe et un membre du jury venant de Russie, ce qui soulignait l’importance du pays. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Mais chaque festival a ses particularités. Par exemple, autrefois, au festival de Berlin, il y avait toujours un film d’Europe de l’Est et de Russie, mais cela fait environ huit ans qu’il n’y a pas de film russe en compétition, en dehors d’une unique exception, celui de Sokourov.
Il y a un autre aspect du problème : le changement de génération cinématographique. L’Occident est habitué aux stéréotypes du bon cinéma russe : Tarkovski, Sokourov, etc. Mais ce n’est que du cinéma d’auteur raffiné. Tandis qu’un réalisateur comme Balabanov, qui justement étudie la réalité sociale et est considéré comme l’un des meilleurs, sinon le meilleur cinéaste russe, n’a vu aucun de ses films en compétition dans un festival important. Je considère que c’est injuste. Mais c’est comme ça.
D’un autre côté encore, je comprends qu’en Occident, on attend des films plus audacieux, reflétant notre réalité, les conflits qui s’y déroulent, des films non-conformistes, en quelque sorte. Et il est vrai que l’on manque de films de ce genre. Pourtant, même quand ces films existent, comme Russie 88, on ne les montre à Berlin qu’au Panorama et non en compétition.
Aujourd’hui, la Russie produit beaucoup de films commerciaux qui ne présentent pas d’intérêt pour le public occidental, incapables qu’ils sont de donner une image correcte des changements dans le cinéma russe qui pourrait l’aider à se défaire des stéréotypes issus de Tarkovski, Mikhalkov ou Sokourov.
Dans l’ensemble, il y a une disproportion. Et il y a beaucoup à faire pour changer cette situation. Nous ne possédons aucun organisme capable de faire, avec un réel professionnalisme, la promotion de notre cinéma, comme le fait en France, par exemple, Unifrance Film, ou comme le font, en Hongrie, diverses organisations qui mettent en valeur les films produits chez eux. Nous avons la société de distribution “Intercinéma” qui fait un travail énorme dans ce sens, mais il s’agit d’une société privée – elle n’est pas en mesure de couvrir toute la production cinématographique du pays.