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Attention, un Dozor peut en cacher un autre !

Un regard sur le cinéma russe d’aujourd’hui

 

Par Elena Kvassova-Duffort

                         

 

Photo du film Transit

de Aleksandr Rogojkine

Source photo www.ctb.ru

 

 

Le premier janvier 2006 a été marqué en Russie par la sortie du deuxième volet de la trilogie fantastique d’après les romans de Sergueï Loukianenko. Après Night Watch (Notchnoï Dozor), la Première Chaîne de la télévision russe a produit Day Watch (Dnevnoï Dozor) réalisé par le même Timour Bekmambetov. Détail intéressant : la première du film reportée plusieurs fois a été finalement organisée dans la nuit de la Saint-Sylvestre à 2 heures de matin. Il y a presque 10 jours fériés en Russie après le 31 décembre et une sortie au cinéma pendant cette longue semaine de fêtes s’impose presque, surtout si on reste en ville. Ainsi, au cours des deux premiers jours de projection en salle, le film a rapporté 5 millions de dollars. Ce parcours glorieux a continué, pour les deux premières semaines Dozor numéro 2 a encore dépassé tous les records précédents du box-office russe avec 26 millions de dollars et 6 millions de spectateurs.

 

Pour empêcher le piratage, chaque copie du film a reçu son propre code permettant d’identifier la salle où elle pouvait être mise à disposition de pirates.

 

Un contrôle strict des entrées, la comparaison par des inspecteurs du nombre des billets vendus et du nombre de spectateurs, sont censés décourager les pratiques non délicates de certains exploitants qui ne déclarent pas toutes les recettes.

 

Les conditions de la sortie et le succès de Day Watch reflètent les principales tendances du cinéma russe d’aujourd’hui : l’intérêt croissant des Russes pour leur production nationale, le rôle essentiel du producteur, l’engagement très important dans la production cinématographique des chaînes de télévision, et enfin, la lutte contre le piratage.

 

Les recettes des « blockbusters » russes des dernières années, bien qu’elles ne soient pas encore tout à fait comparables aux recettes de certaines productions américaines, font rêver. La vague des films à grand succès commercial a été lancée en 2004 par Night Watch dont les recettes ont atteint en Russie 16 millions de dollars. Puis au printemps 2005 Le Gambit Turc a battu le record de Night Watch avec plus de 18 millions de dollars pour quatre semaines en salle. Parmi les plus importantes sorties de l’année 2005, on compte aussi Combat avec une ombre et La Neuvième compagnie (une autre traduction du titre est Le Neuvième escadron). Le réalisateur de cette dernière n’est personne d’autre que le fils du célèbre cinéaste soviétique Sergueï Bondartchouk ( Le Destin d’un homme , Guerre et paix ), Fiodor Bondartchouk , personnage emblématique de la jeune génération de réalisateurs russes, souvent issus de la célèbre école du cinéma VGIK mais aussi dotés d’une solide expérience de travail dans la publicité et la production de clips musicaux.

 

Les articles de la presse autour de Night Watch et du récent Day Watch ont souligné avec insistance le rôle important des producteurs de ces films. Les sujets de publications concernaient jusqu’à présent beaucoup plus souvent Konstantin Ernst et Anatoli Maximov (tous les deux travaillent sur la Première chaîne) que le réalisateur du film Timour Bekmambetov. Konstantin Ernst disait lui-même que pour la production de Night Watch il était co-auteur du scénario et avait participé au casting, au montage et à la synchronisation, fait habituel pour les productions occidentales, mais nouveau pour l’industrie cinématographique russe. Ainsi, c'est bien des projets de grands producteurs, comme Rouben Dichdichian, Sergueï Selianov, Igor Tolstounov et Elena Yatsoura dont on parle aujourd’hui. 

 

La promotion faite par les grandes chaînes de télévision est la condition indispensable pour le succès commercial des films. La presse a beaucoup discuté de la légitimité du procédé de la Première Chaîne qui a utilisé à des fins publicitaires ses propres journaux télévisés. Le succès dans les salles de La Neuvième compagnie (Le Neuvième escadron) est étroitement lié au soutien d’une autre chaîne de télévision CTC, dont le producteur général Aleksandr Rodnianski, est aussi l’un des producteurs du film. La puissance de frappe publicitaire autour de ces grandes sorties et son coût présumé jettent un doute sur les chiffres des recettes proclamés haut et fort. Plusieurs voix s’élèvent pour dire que les recettes sont exagérées et que les chiffres exubérants sont surtout annoncés pour attirer l’intérêt du public et créer de la sensation. Le profit réel, après déduction des dépenses de promotion, serait bien moindre.

 

En 1994 la Russie a marqué un triste record dans le domaine du cinéma, le pays a produit seulement 19 films. En 2004 la Russie a occupé la 11ème place dans la liste des 20 plus grands pays producteurs de films de la FIAPF (Fédération Internationale des Associations de Producteurs de Films) avec 79 films. En 2006 l'État russe envisage de débloquer près de 3 milliards de roubles (1 EUR = 34 RUB) pour soutenir le cinéma, dont à peu près 1,5 milliard pour les films de fiction. Selon Aleksandr Goloutva, vice-directeur de l’Agence Fédérale de la Culture et du Cinéma, l’Etat russe participe actuellement au financement de 92 projets en cours et en 2006 plus de 100 films vont profiter de ce soutien. Bien sûr  l’État ne finance pas tous les projets. Selon le même Aleksandr Goloutva, l’année dernière, environ 600 scénarios ont été présentés pour solliciter l’aide de l’Agence Fédérale.

 

Parmi tous les films produits, avec ou sans l’argent de l’Etat, seule une partie sera présente dans les cinémas, les autres ne seront jamais montrés sur grands écrans. La revue Kinobiznes a compté 62 productions russes sont sorties entre le 1er décembre 2004 et le 30 novembre 2005, et 51 en 2004.

 

Le producteur Igor Tolstounov a décrit récemment les conditions de  production d’un film russe. Pour un film d’un coût de production de 3 à 3,5 millions de dollars et des investissements publicitaires de 1,5 à 2 millions de dollars (montant nécessaire pour que la sortie du film soit remarquée), les recettes du box-office devraient être de l’ordre de 7 à 8 millions, sinon le film ne sera pas rentable. Et tout cela, à condition que l’État participe au financement à hauteur de 1 million de dollars et la télévision à hauteur d’un autre million de dollars. La vente de DVD doit rapporter à peu près 0,5 million. Le producteur ne garde pas plus de 30 à 35 % des recettes, le reste étant partagé entre l’exploitant et le distributeur. Mais rares sont les films qui arrivent à avoir des recettes de 7 ou 8 millions de dollars.

 

Fin décembre 2005, la Cour des Comptes de la Fédération de Russie a publié une information selon laquelle l’activité pour la période entre 2002 et septembre 2005 de la société Rossiïski Kinoprokat, financée à 70 % par l’État russe et dont le but est de promouvoir les productions russes, était loin d’être bénéficiaire. Les dépenses pour la distribution de films ont été six fois plus importantes que les recettes. Pour certaines productions, les chiffres étaient encore plus spectaculaires : Cinéma sur le cinéma – 61 fois plus, Le Journal d’un kamikaze – 34 fois plus, Bénie soit la femme – 24 fois plus, et Mon demi-frère Frankenstein – 17 fois plus.

 

Comment font alors les producteurs indépendants ? Pendant le festival d’Honfleur en novembre 2005, Kinoglaz a posé la question au producteur Fiodor Popov . Avec des films à petit budget comme Spartak et Kalashnikov ou Quatre chauffeurs de taxi et un chien , s’adressant surtout à un jeune public, son studio Stella ne peut pas se permettre d’investir beaucoup dans la promotion. L’argent dont il dispose se compte en milliers de dollars et non en millions. Par conséquent les sorties de ses films sont « coincées » entre les sorties très médiatisées des gros projets commerciaux, dans les rares périodes restant libres et passent pour la plupart inaperçues. En tant que petit producteur on ne choisit pas librement la date de sortie de son film, comme le ferait la Première Chaîne.

 

La situation est encore plus difficile lorsque l’on veut montrer ses films à l’étranger. Une des rares possibilités est la participation aux festivals ou aux semaines du cinéma russe dans le monde. Grande découverte de l’année 2005, le film L’Italien d’ Andreï Kravtchouk a été sélectionné pour représenter la Russie aux Oscars. Si ce film entrait dans les cinq films qui vont participer à la compétition finale, cela serait un coup de pouce très important pour tout le cinéma russe. Mais pour la majorité des films qui ne sont pas encore sous les gros projecteurs d’Hollywood, les possibilités de promotion à l’étranger restent restreintes par le manque cruel de moyens financiers. L’État russe est appelé à l’aide pour soutenir la promotion de son cinéma. En attendant la signature des accords officiels, on note avec beaucoup de plaisir l’information concernant la venue à Moscou de Thierry Fremaux, directeur artistique du festival de Cannes et sa rencontre dans les locaux du Studio Mosfilm avec les producteurs russes. Il est possible que pendant les journées russes du Festival de Cannes, nous ayons l’occasion de voir quatre films, représentant le « nouveau cinéma » du pays. Une autre bonne nouvelle : Alexandre Rodnianski et le réalisateur Fiodor Bondartchouk ont annoncé que leur film La Neuvième compagnie ( Le Neuvième escadron) , sur la guerre en Afghanistan, devrait sortir en Allemagne et que les stars du cinéma allemand Till Schweiger et Moritz Bleibtreu prêteraient leur voix aux jeunes soldats russes dans la version « export » du film.

 

Parlons du futur. Quels sont les grands projets du cinéma russe en 2006 ?  Sans vouloir dresser une liste exhaustive, nommons en quelques uns. Parmi les sorties de 2006, on attend Volkodav , le film fantastique de Nikolaï Lebedev ; Tels que nous ne serons pas d’ Aleksandr Veledinski , l’histoire d’un jeune vétéran de la guerre en Tchétchénie qui voit les fantômes de ses camarades morts ; Transfert d’ Aleksandr Rogojkine , dont le sujet remonte à la deuxième guerre mondiale, lorsque les pilotes russes ont transféré au front des avions livrés par les Américains ; Khottabytch de Piotr Totchiline, comédie qui parle d’un génie libéré d’une cruche et pourchassé par un autre génie. Le réalisateur de Luna papa Bakhtier Khoudoïnazarov termine son Pétrolier Tango et Aleksandr Kott, Princesse Mary d’après le scénario d’Irakli Kvirikadze. Boris Khlebnikov a fini le tournage de son film Travaux routiers ; Choses simples, le film de l’autre auteur de Koktebel , Alekseï Popogrebski , est en préparation. Enfin, Andreï Zviaguintsev , fêté en 2004 pour son film Le Retour , tourne actuellement L’odeur de pierre qui sera probablement prêt pour le début 2007. En 2007 également, nous attendons le nouveau film de Sergueï Bodrov Mongol, une très grande co-production qui va relater l’histoire de Gengis Khan.

 

Espérons que les prochaines années nous apporteront d’agréables surprises quant à la participation de films russes aux festivals internationaux. Pour l’instant l’annonce des programmes 2006 de Rotterdam et de Berlin a plutôt déçu.

 

La question qui se pose est la suivante : la difficulté des films russes à pénétrer le marché occidental s’explique-t-elle par une différence d’appréciation en Russie et à l’étranger, une contradiction entre les points de vue des producteurs et des sélectionneurs des festivals internationaux ? Le cinéma russe est-il en train de devenir trop commercial ou trop marginal ? Un reproche important relevé par la presse en 2005 est que les réalisateurs russes se tournent, soit vers des grands projets commerciaux dit « américanisés », soit vers des films pour des cercles très restreints de cinéphiles ou festivaliers. L’amateur « de tradition » qui recherche aujourd’hui des films comparables au cinéma de Sergueï Guerassimov, Gleb Panfilov, Vadim Abdrachitov  et autres maîtres de l’époque soviétique, sauf rares exceptions, n’y trouve pas son compte. Certaines voix disent même que l’école du cinéma en Russie est perdue, que la vague du dilettantisme l’a engloutie.

 

Il ne serait pas juste de terminer sur cette note pessimiste. Il semble que la période de la « culture réduite », des films consacrés au banditisme, des comédies de mauvais goût, dont les DVD remplissaient des vitrines des kiosques moscovites à la fin des années 90, touche à sa fin. Il est vrai que la jeune génération de cinéastes médiatisée et omniprésente fait parfois oublier les réalisateurs des générations antérieures. Pour des raisons différentes Alexeï Guerman sr. , Marlen Khouziev , Sergueï Soloviov tardent à terminer leurs films.

Mais une question demeure : une fois les films terminés, auront-ils accès aux cinémas et au grand public ? Ou bien la solution serait-elle de tourner tout de suite pour la télévision, comme le fait Gleb Panfilov , absent du cinéma depuis cinq ans ?

 

Les signes de convalescence du cinéma russe sont nombreux : une vraie renaissance du plus grand studio du pays, Mosfilm, le nombre de films produits chaque année augmente constamment, la palette de genres s’élargit. Une information de dernière minute, non confirmée au moment de la rédaction de cet article, concerne l’intention de Gazprom, entreprise appartenant à l’État russe, d’acheter le studio Gorki, dont la situation financière est critique depuis les années 90. Gazprom va-t-il sauver ce lieu historique et préserver l’activité du studio dans lequel ont débuté Vsevolod Poudovkine , Boris Barnet , Vassili Choukchine , Stanislav Rostotski et bien d’autres réalisateurs dont les films font la gloire du cinéma russe ?

 

Lors de la conférence de presse consacrée notamment aux premiers résultats de Day Watch, le producteur Konstantin Ernst a dit que le plus important aujourd’hui serait de retrouver le contact avec les spectateurs. Le nouveau cinéma russe saura-t-il répondre aux attentes que l’on a vis-à-vis de lui? Affaire à suivre…

 Date de rédaction 30/01/2006

 

 

 


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