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Cinéma russe 2007 : Faut-il dire adieu aux illusions ?

 

Par Elena Kvassova-Duffort
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Les statistiques concernant l’industrie cinématographique russe impressionnent. Selon le journal Kinobusiness, le box- office de 293 films russes et étrangers confondus sortis en salle entre le 1er décembre 2005 et le 27 novembre 2006 a augmenté par rapport à l’année précédente de 30 % et a atteint 412 Millions USD. La recette prévue pour 2007 est de 580 Millions USD et en 2009 certains experts espèrent atteindre les 840 Millions.
 
Selon l’Agence fédérale de la Culture et du Cinéma, aujourd’hui, l’Etat soutient la production de 212 longs métrages dont environ 130 seront terminés au cours de l’année 2007 - chiffres comparables à ceux de la production cinématographique du temps de l’URSS. Il faut dire que ces données ne couvrent pas la totalité de la production, car certains films ne reçoivent pas d’aide de l’Etat et ne sont pas comptabilisés dans les statistiques de l’Agence fédérale. Le budget moyen d’un film russe est passé de 600 000 USD en 2004 à 1,7 Millions en 2006.
 
Aujourd’hui, la Russie compte environ 1200 salles équipées aux normes modernes de qualité. Dans deux à trois ans, ce nombre devrait s’accroître de 1000 salles. Les salles équipées pour la projection numérique ont fait leur apparition récemment et ont continué à s’implanter en 2007, surtout dans les grands multiplexes. Le marché de l’exploitation des films, très profitable avec un chiffre d’affaire qui augmente de 20 % chaque année, intéresse de près, non seulement les acteurs « historiques », mais aussi les novices, comme les propriétaires de grands centres commerciaux, qui veulent désormais gérer eux mêmes les salles de cinéma qui s’y trouvent. Selon certains experts, l’investissement pour la construction d’un multiplex dans un centre commercial de province serait d’environ 3 Millions USD, rentabilisés en deux- trois ans.
 
Sommes-nous alors à la veille de la naissance d’une nouvelle industrie cinématographique russe ? En fait, la progression du nombre de billets vendus (98,9 Millions en 2006 contre 91,8 Millions en 2005) montre que l’augmentation des recettes s’est faite surtout par l’augmentation d’environ 14 % du prix du billet d’entrée lequel coûtait 134 roubles (1 euro = 34 roubles) en moyenne en 2005 et 152 roubles en 2006. Le nombre de spectateurs « actifs », c'est-à-dire allant au cinéma deux à trois fois par mois, n’a pas changé significativement. Seule 30 % de la population russe déclare aller au cinéma, le reste préfère regarder les films à la télévision. Aujourd’hui le public en Russie est surtout composé des jeunes de 14 à 22 ans qui assurent presque la moitié du box-office. Les jeunes forment un public très réactif et vont voir les films dans les premières semaines d’exploitation. Les spectateurs plus âgés, moins disponibles pour des raisons de travail ou familiales, prennent plus de temps pour se décider et ratent souvent un film qui disparaît des salles après deux ou trois semaines d’exploitation. Une autre difficulté vient du fait que les nouveaux films sont très vite montrés à la télévision, et les gens plus âgés préfèrent attendre, pour les voir gratuitement chez eux.
 
Cette situation a un impact significatif sur la programmation en salle et le choix thématique des producteurs, ce qui sera analysé plus tard. Mais juste pour illustrer le propos, on constate que la plupart des recettes des films nationaux en 2006 a été assurée par 5 films destinés surtout au jeune public, soit : Day Watch, Boumer-2, Les Salauds, Piter FM et La Chasse au piranha, qui ont rapporté en tout 68 Millions USD. Le film L’Italien qui a représenté la Russie aux Oscars en 2006 n’a récolté dans les salles russes que 5500 USD. Entre parenthèses, il faut ajouter que ces dernières années les possibilités de voir à Moscou des films d’art et d’essai on été réduites considérablement. Ainsi le Musée du cinéma, qui pendant plusieurs années donnait la possibilité aux cinéphiles de voir des chefs d’oeuvres du cinéma mondial, a été privé de ses locaux. Les bureaux du musée ont trouvé un refuge provisoire dans les locaux des Studios Mosfilm, mais il n’est pas question d’y organiser des expositions ou des projections car les Studios ne sont pas accessibles aux visiteurs et sont très mal desservis par les transports en commun. Alors quelques projections sont organisées dans des salles en ville, le Musée qui, selon son directeur Naoum Kleiman « mène une vie de gitans », aide à la mise en place de cinémathèques en province : dans le Caucase du Nord, à Vladikavkaz et dans la tristement célèbre école numéro 1 de Beslan. Récemment Norilsk, une ville de l’Extrême Nord du pays, a organisé avec l’aide du Musée du cinéma une semaine du cinéma italien et un fond important de films documentaires est en train d’être créé à Perm. Mais Moscou reste privé de son centre culturel de cinéma et la situation n’est pas prête de changer.
 
Les dépenses de marketing dans le domaine du cinéma ont été en 2006 de 85 Millions USD, soit 2,7 fois plus qu’en 2004. Les distributeurs et les producteurs commencent à s’interroger très sérieusement sur l’efficacité des outils promotionnels, on parle de plus en plus de positionnement du film, de public ciblé, de dates de sorties appropriées, etc. Comme à la télévision, les projections test, les entretiens individuels ou de groupe, et les focus groupes sont à l’ordre de jour. Les dépenses pour la publicité commencent à peser lourd sur le budget des films. Les films co-produits par les chaînes de télévision bénéficient d’une promotion plus importante, car productions et sorties sont annoncées dans les JT et autres émissions. Aussi, est-il difficile d’estimer le budget de promotion réel, quand le coût de la publicité faite sur la chaîne productrice n’est pas pris en compte. Selon certaines estimations, le budget promotionnel de Day Watch en Russie (le film sortira en France en automne 2007) a été de 8,6 Millions USD. Mais en réalité le chiffre pourrait être moins élevé, la promotion ayant surtout été assurée par la Première chaîne qui a produit le film.
 
La distribution des films à petit ou moyen budget devient une affaire délicate, surtout lorsqu’ils sortent en même temps que des blockbusters tirés en 500 ou 600 copies. Mais lorsque la fréquentation n’augmente pas la sortie simultanée de plusieurs « grosses » productions peut aussi avoir un effet néfaste sur leurs recettes. Prenons l’exemple de deux films, Volkodav et Jara, sortis en salle le 28 décembre 2006. Certains experts considèrent que la concurrence entre ces deux films a entraîné la baisse de leurs recettes respectives de 25 %, sans parler de la mise en vente presque immédiate de DVD piratés, ce qui, selon les estimations, a coûté aux producteurs 6,5 Millions USD. Volkodav (601 copies, 20,5 Millions USD dans le box-office), avec un budget total de l’ordre de 20 Millions USD et produit par Central Partnership, a été le projet le plus cher du cinéma russe d’aujourd’hui (ce record sera certainement battu par le nouveau projet de Fiodor Bondartchouk : Obitaemy ostrov / L’île inhabitée / The Inhabited Island avec le budget annoncé de 25 Millions USD). Jara (600  copies, 16 Millions USD au box-office) avec un budget de production de 1,7 Millions USD et de promotion de 3,5 Millions USD, a été beaucoup moins cher, et s’est avéré au final plus rentable. Mais les budgets gigantesques ne font plus peur aux producteurs russes qui espèrent dans les prochaines années une augmentation des recettes venant de la vente des DVD et des droits de diffusion à la télévision.
 
On ne peut encore parler d’une véritable exportation du cinéma russe et pour l’instant les prévisions de recettes issues des ventes à l’étranger ne sont incluses que très rarement dans les business plans. Cependant la pénétration du cinéma russe sur le marché occidental préoccupe beaucoup, ce dont on se rend compte dans les nombreux débats sur le sujet organisés lors des festivals en Russie et à l’étranger. Alors que la promotion du cinéma russe par l’Etat reste une affaire encore à régler (voir l’interview de Joël Chapron pour Kinoglaz.fr) les grandes sociétés de production privées commencent à agir. Ainsi, depuis 2005, la société de production et de distribution Central Partnership, par le biais de sa branche Central Partnership Sales House, s’est mise à vendre ses films qui sont pour la plupart de grosses productions commerciales. Mais pour l’instant le Directeur de la distribution M. Mark Lolo parle plutôt d’une opération médiatique que d’un business, et les recettes provenant des ventes à l’étranger sont assez insignifiantes par rapport au marché intérieur.
 
Globalement, les difficultés du cinéma russe à percer sur le marché occidental, notamment en France, pourraient s’expliquer par l’image qu’il donne d’un cinéma difficile, sombre et triste. Contrairement au cinéma d’art et essai, où la durée de vie des films peut être très longue, grâce notamment à leur programmation à des festivals, rétrospectives, et aux éditions et re-édition de DVD, le film commercial a l’obligation de rassurer les distributeurs et exploitants étrangers sur sa capacité immédiate à attirer les spectateurs. Ceci n’est pas le cas pour le cinéma russe dont les derniers succès au box-office français datent de l’époque soviétique. On constate par ailleurs que la communication autour des rares films russes sortis en France est très limitée, voir inexistante. Le cinéma russe et la presse française vivent dans deux mondes parallèles. Quant à la notoriété des acteurs russes, le meilleur exemple d’une occasion manquée s’est produit lors de la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2007, alors que Konstantin Lavronenko, décoré pour la meilleure interprétation, n’était pas présent et que le réalisateur Andreï Zviaguintsev, sous les flashs des photographes, est allé chercher le prix sur scène à sa place. Le visage de Konstantin Lavronenko, acteur très charismatique qui pourrait facilement faire concurrence à plusieurs stars occidentales, est resté inconnu du grand public.
 
Mais alors, comment et où voir les films russes ? La meilleure occasion se présente chaque année, à Sotchi, au bord de la mer Noire, avec le festival du cinéma national « Kinotavr » qui a lieu début juin. Autrefois événement plutôt mondain, le festival a été repris en 2005 par une nouvelle équipe dirigée par les producteurs Aleksandr Rodnianski et Igor Tolstounov qui, avec la directrice des programmes Sitora Alieva, l’ont transformé en une rencontre de professionnels, avec la possibilité de voir plusieurs programmes (dont des courts métrages et des documentaires), de participer à des séminaires, des discussions et de nouer des contacts. Tous les ans également, le Festival International du film de Moscou a lieu fin juin. Malgré les remaniements de son comité d’organisation début 2007, il a réussi à proposer cette année un programme assez riche du nouveau cinéma russe, ainsi que quelques rétrospectives. A cela il faut ajouter d’autres festivals, celui des premiers films à Khanty Mansiisk : « L’esprit de feu » et le festival de Vyborg « Fenêtre sur l’Europe ». En France, on peut voir un certain nombre de nouveaux films lors de la semaine du cinéma russe Paris-Art-Moscou au centre Pierre Cardin à Paris, ainsi qu’au Festival du cinéma russe à Honfleur. Plusieurs autres manifestations relatives au cinéma russe sont organisées chaque année un peu partout en France, malheureusement leurs organisateurs n’ont pas toujours la possibilité de se procurer les films les plus récents. 
 
Avant de parler des films montrés cette année au festival « Kinotavr », il faut indiquer qu’en ce qui concerne le choix des genres et des thématiques de projets, souvent, les producteurs russes semblent ne pas vouloir prendre beaucoup de risques et suivent plutôt les chemins qui ont prouvé leur efficacité. Le succès de Night Watch (2004) a provoqué une vague de films fantastiques sur la lutte entre le Bien et le Mal. Avec les résultats mitigés des films Le Porteur de glaive et Volkodav, cette mode semble s’essouffler, laissant place à une quantité impressionnante de comédies destinées aux jeunes et inspirées par le succès inattendu de Piter FM. Il faudra également s’attendre prochainement à une « montée » des films historiques. Parmi les films qui vont sortir sur les écrans russes fin 2007 (et peut-être un jour en France) on verra Le Mongol, consacré à la jeunesse de Gengis Khan (Production : Studios STV et Andreevski flag, Russie avec la participation de Kazexportfilm, Corus, X-Filme / Kinofabrica, Eco-Finans, Cinetools), Le Temps trouble (1612), une épopée de Vladimir Khotinenko produite par le studio Tri Te de Nikita Mikhalkov qui évoque cette période de l’histoire où la Russie a lutté contre les envahisseurs polonais. Un autre projet est en préparation, produit pas Golden Key Entertainment, et avec un budget annoncé de 12 Millions de USD : Vechtchij Oleg, du nom d’un héros de la poésie épique russe. Enfin, la société Nicola-film vient d’annoncer le début du tournage d’un nouveau film sur le prince Alexandre Nevski.
 
Comme le pays lui-même, le cinéma russe a encore du mal à se détacher de son passé. On est encore en train de régler des comptes avec l’Union Soviétique défunte depuis presque 16 ans et avec le passé plus récent des années 90, lorsque le pays connaissait la crise économique, le banditisme et la corruption. Le cinéma russe est encore un cinéma accusateur, très préoccupé de l’analyse des causes du désastre politique et social.

 

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Le réalisateur Alexei Balabanov insiste beaucoup sur le fait que son film Gruz 200 / Cargaison 200 évoque uniquement l’année 1984. Et c’est peut être ici que se pose la question qui intrique : pourquoi précisément en 2007 a-t-il ressenti si douloureusement ce besoin de régler des comptes avec ce passé. Le réalisateur évite de répondre à la question du lien qui existerait entre 2007 et 1984, dernière année avant l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir et début de la perestroïka. Il n’y a aucun lien dit-il. Provocateur, il répète que dans le film, il s’agit d’amour. (Rappelons tout de même que dans le film, une jeune fille est kidnappée par un maniaque. Séquestrée et violée, elle passe plusieurs jours menottée au lit à côté du cadavre en décomposition de son fiancé, soldat tué en Afghanistan). « Je voulais juste parler de cette époque », dit Balabanov.
 
Né à Sverdlovsk, province industrielle russe, Alexei Balabanov a été de 1981 à 1983 traducteur militaire dans l’armée, puis assistant-réalisateur aux Studios de Sverdlovsk, ce qui lui a permis de beaucoup voyager dans le pays. « Certaines villes industrielles russes n’ont pas changé depuis l’époque soviétique, malgré l’argent que possèdent là-bas les grandes entreprises » déclare-t-il dans une récente interview. Ce sont les villes « tuées » écologiquement et socialement, des endroits morts. Toutes les histoires du film sont réelles. Il a juste voulu les « concentrer », transmettre au spectateur ce qu’il a compris concernant cette période passée. Un des épisodes les plus choquants du film est la scène de déchargement de la fameuse cargaison 200, c'est-à-dire des cercueils en zinc contenant les corps des soldats tués en Afghanistan. Ces cercueils étaient interdits d’ouverture malgré l’habitude russe de faire ses adieux au mort devant le cercueil ouvert. Parfois les gens n’étaient même pas certains qu’ils enterraient quelqu’un qu’ils connaissaient. Au cours de cette scène, on voit les cercueils déchargés un par un laisser place à des soldats « chair à canon » entrant en courant dans les entrailles d’un énorme avion militaire en partance pour l’Afghanistan. S’agirait-il ici d’une polémique avec le blockbuster de Fiodor Bondartchouk Le Neuvième escadron ? Ce n’était pas mon objectif, répond Balabanov qui connaît bien la guerre et l’armée grâce à son passé de traducteur militaire. Une autre scène renvoie au dernier épisode d’ASSA, l’un de films les plus importants de la perestroïka, dans lequel le chanteur Victor Tsoy martelait au public : « Changements, nous attendons des changements ! ». Dans Gruz-200, allégorie cauchemardesque, reflet du passé qui rappelle curieusement la vie d’aujourd’hui, un sosie du chanteur Tsoy (le vrai s’est tué dans un accident de voiture en 1990) semble répéter les mêmes paroles.
 
Un autre film qui parle de la guerre est le film d’Alexandre Sokourov Alexandra. Une dame âgée, portant le même prénom et le même patronyme que le réalisateur, vient en Tchétchénie pour voir son petit fils, militaire de carrière. Arrivée sur place, elle brave les interdictions et se promène un peu partout en entrant en contact non seulement avec les jeunes soldats, en manque de tendresse féminine, mais aussi avec la population locale tchétchène. Cette population est partagée entre hospitalité traditionnelle et animosité vis-à-vis des Russes. Cependant, l’hospitalité est gagnante, la vieille dame revient saine et sauve de son escapade en ville, et lorsqu’à la fin du film elle prend le train pour rentrer chez elle, elle est même raccompagnée par ses nouvelles amies tchétchènes rencontrées au marché.
Faut-il penser qu’en prêchant l’amour dans lequel tous les êtres humains doivent vivre, Sokourov donne une absolution à la guerre en Tchétchénie ? Le réalisateur  parle de la réalité inhumaine de toute action militaire quel que soit l’endroit où elle a lieu. Il est vrai que dans ce film, tourné en Russie et co-produit par la société russe Proline film et la société française Rezofilm, aucun coupable n’est désigné ouvertement. Mais de nombreux détails sont évocateurs et seront certainement remarqués du spectateur attentif. Que dire de la scène où le petit fils armé jusqu’aux dents part à bord d’une voiture blindée en disant à sa grand-mère « j’ai une affaire à régler » ? Rappelons-nous aussi une brève conversation entre soldats qui laisse entendre que les délits sexuels contre les jeunes recrues sont encore la réalité de l’armée russe. Alexandra, est-elle vraiment l’alter ego du réalisateur ? C’est une femme qui n’admet que ce qu’elle veut admettre, ne fait que ce qu’elle veut faire, d’une certaine façon elle est coupée de la réalité en raison de son âge, mais aussi de son caractère. Dans le film de Sokourov Alexandra est entourée par le silence des autres personnages, soldats russes et Tchétchènes, qui ne font rien pour la sortir de son ignorance, véritable ou simulée. Médusés et portant eux-mêmes un savoir  très lourd, ils la regardent et la laissent faire. Comme le réalisateur, ils insinuent des choses graves, sans les dire ouvertement.
 
Le film Adieu, ville du Sud, tourné d’après une nouvelle de Roustam Ibraguimbekov, est une co-production Azerbaïdjan - Russie. C’est l’histoire d’un jeune homme qui se trouve placé au centre de problèmes entre Azéris et Arméniens, chassés de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, suite au conflit du Haut Karabakh. Prenant la défense d’un groupe de musiciens arméniens privés de leurs locaux, il entre en opposition avec son voisin mafieux. A cause de celui-ci, il est envoyé en prison par des policiers corrompus et ensuite, à son retour dans sa ville natale, il est tué. Oleg Safaraliev, réalisateur du film, a raconté qu’au début il a été plutôt contre cette fin violente. Il aurait simplement voulu que le héros juste quitte la ville aimée, où la co-existence de plusieurs nationalités était autrefois paisible et joyeuse. Les images du vieux Bakou ensoleillé, de la petite communauté de voisins où tous les secrets étaient partagés (volontairement ou non), le romantisme et la beauté de la musique nationale, font le charme de ce film qui pointe pourtant du doigt l’un des conflits les plus sanglants entre les deux peuples de l’ancienne Union Soviétique. Malgré ses imperfections techniques dues à un budget de production très limité, le film a été sélectionné dans la section « Perspective » du festival de Berlin 2007 et, espérons-le, continuera son chemin sur les écrans du monde.

 

Un des meilleurs films de « Kinotavr » 2007 a été le film de Marina Razbezhkina Yar  / Le Ravin, d’après l’une des rares œuvres en prose du poète russe Serguei Essenine (1895- 1925), très populaire en Russie, mais malheureusement très peu connu en Occident. Avec ses images sombres et puissantes ce film est véritablement habité par l’esprit du poète qui lui-même, tout comme le héros du film, était souvent repoussé par la morosité et la sauvagerie de la campagne russe, mais en même temps se sentait profondément lié à elle par ses origines. L’acteur Mikhail Evlanov, devenu la star du festival grâce à ses rôles principaux dans deux films de la compétition, y interprète le rôle de Karev avec un naturel remarquable mais, aussi avec la gravité de son propre vécu acquis en dehors de sa biographie artistique.
 
Pourquoi faut-il raconter des histoires si simples de façon si compliquée et dans une structure narrative si confuse ? Cette question pourrait être posée à plusieurs scénaristes et réalisateurs. Notamment à Svetlana Proskourina qui dans son film Le meilleur moment de l’année (scénario d’Ivan Vyrypaev) raconte l’histoire d’un homme pris entre deux femmes qui se le partagent et se battent pour lui jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. Une histoire à laquelle le spectateur aurait pu s’identifier très facilement, s’il avait eu l’occasion de la comprendre. Mais le public est perdu dans ce récit lent et hors chronologie, distrait par le fait que, pour les raisons obscures, chacun de deux personnages féminins est interprété par trois actrices différentes, tandis que le rôle de l’homme est joué par le seul Mikhaïl Evlanov. Le meilleur moment de l’année surprend par la froideur et la prétention de la mise en scène, très appuyée. Quelques épisodes sont même à la limite du ridicule, notamment, celui où l’une des femmes se lance dans une séance de séduction, en se tortillant devant l’homme, dans le sable mouillé.
 
De façon analogue, les émotions du spectateur restent coincées dans le labyrinthe du scénario d’Otryv, le premier film du scénariste Alexandre Mindadze. Cependant, ce film, dont certains épisodes et images très fortes demeurent longtemps en mémoire, évoque un thème tragique, une catastrophe aérienne où des proches des victimes tentent par tous les moyens d’apprendre la vérité sur les circonstances du crash. Mais la présentation des événements est tellement floue et compliquée, qu’elle permet de multiples interprétations et que l’objet du film, clairement exprimé par Mindadze dans ses interviews, reste difficile à saisir à la sortie de la projection.
 
Le nouveau film de Kira Mouratova, Deux en un, laisse le critique et le spectateur beaucoup moins révoltés et même fortement impressionnés, car d’emblée la réalisatrice crée son univers très artificiel sur les planches d’un théâtre. Ce film qui n’est pas forcément fait pour rassembler les foules dans les salles, attire par la sincérité et audace de Mouratova, du scénariste et décorateur Evgueni Goloubenko, des acteurs Bogdan Stoupka, Renata Litvinova (l’auteur de la deuxième nouvelle du film) et Aleksandr Bachirov, courageux, conséquents et fidèles à eux–mêmes.
 
Dès le début, le film d’Alexeï Popogrebski Les Choses simples a été l’un des grands favoris de « Kinotavr » 2007 et, finalement, il a bien reçu plusieurs prix. Sans mettre en doute les qualités du film il faut quand même admettre que sa victoire reflète la volonté du jury d’encourager des films accessibles au grand public, optimistes et potentiellement « vendables » à l’étranger. D’une certaine façon ce film répond aussi à la question souvent posée lors du festival : existe-il aujourd’hui en Russie un cinéma véritablement contemporain, un cinéma montrant la société moderne, la vie des grandes villes, la nouvelle classe moyenne, un cinéma répondant aux aspirations des jeunes Russes qui vivent bien et se projettent dans le futur qu’ils voient heureux. Les choses simples raconte l’histoire d’un médecin anesthésiste (acteur Sergueï Pouskepalis) qui traverse un passage difficile. Son permis de conduire lui est retiré, sa maîtresse ne veut plus le recevoir, une opération chirurgicale tourne mal. Sa fille de 17 ans part vivre chez un garçon bizarre et sa femme lui annonce une grossesse qu’elle refuse d’interrompre. Par manque d’argent il accepte de faire des injections à domicile à un vieil acteur jadis célèbre, oublié aujourd’hui, capricieux et fatiguant. La proximité entre le quadragénaire plein de vie et le vieillard aigri et conscient de l’approche de la mort (interprété par Léonid Bronevoi) devient de plus en plus étroite et, au final, cette rencontre fait voir différemment la vie au médecin, change son attitude et le rend beaucoup plus heureux. Alexei Popogrebski aime les gros plans, grâce auxquels il nous rapproche de ses personnages, nous fait entrer dans leur intimité, il décrit les caractères et les parcours avec des petits détails justes et parlants. Avec humour et légèreté, il dessine des situations de la vie facilement reconnaissables. Ainsi l’épisode où l’anesthésiste demande au patient s’il préfère recevoir une anesthésie gratuite qui lui donnera des nausées et des maux de tête pendant trois jours ou bien payer, fait beaucoup rire les spectateurs russes. Et pourtant le film n’a pas su convaincre tout le monde ; peut-être Popogrebski a-t-il choisi des moyens trop « simples », ou bien encore, habitués à des histoires tragiques dans les films russes, nous ne faisons plus confiance à des fins heureuses. En tous cas la grande victoire du film à « Kinotavr » a provoqué une polémique, car, donner un Grand prix au film le plus optimiste de la compétition, est encore chose inhabituelle.

 

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Entre le « mainstream » et l’« extrême » (selon l’expression du critique Andrei Plakhov), le cinéma russe continue à se chercher. Le temps où les films soviétiques rassemblaient des millions de spectateurs, sans trop se soucier des qualificatifs : cinéma d’auteur, cinéma pour festivals, cinéma commercial, est révolu. Aujourd’hui les réalisateurs et les producteurs ressentent l’étrange besoin de justifier leurs choix. On déclare faire un cinéma « pour le spectateur » bien que l’on n’ait pas encore trouvé de réponse à la question, faut-il toujours suivre les goûts populaires où plutôt proposer au public d’autres genres et formes. Il semble que rassembler de l’argent pour produire un film ne soit plus un souci pour les producteurs russes, mais parfois le but pratique qui est de faire des entrées, rentabiliser les investissements ou arriver à participer à un grand festival, semble plus important que le projet artistique. Et ce sont justement les films avec un vrai projet artistique qui ont le plus de peine à rencontrer le spectateur, tandis que les projets conjoncturels, les purs produits marketing envahissent les écrans. Le nombre croissant de débutants n’est pas forcement une garantie d’innovation du langage et la naissance d’une nouvelle classe de managers du cinéma : agents, producteurs, directeurs de marketing n’apporte pas encore d’améliorations significatives dans la machinerie de l’industrie du cinéma. De plus en plus fortes sont les voix qui critiquent la formation insuffisante des étudiants sortants des écoles de cinéma, le manque de métier, mais aussi le manque de détachement par rapport au gain que l’on veut immédiat. Mais le point positif est que l’on a un choix très large et que parmi les cailloux, parmi les choses quelconques, on découvre parfois des perles. Cela donne envie de continuer, de chercher, de revenir dans les salles. A la rentrée, il y aura de nouveaux films, de nouvelles histoires, de nouveaux noms. Allez, bon film !

 

 


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