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L’amour sans tristesse

Quatre cœurs (Сердца четырех) de Konstantin Youdine

par Elena Kvassova

 

 

                Lorsque vous serez à Moscou, allez donc voir dans la Galerie Tretiakov le tableau de Youri Pimenov Nouvelle Moscou. Nouvelle Moscou – ce sont les larges rues, balayées par la pluie à la fin du printemps ou au début de l'été, quand le soleil revient, mais les dernières gouttes d’eau brillent encore. Vous verrez une belle inconnue au volant d’une voiture, le toit du cabriolet baissé, on respire, on croit en avenir, on vit. Et pourtant, lorsque l’on voit la date de création du tableau – 1937 – on est tout sauf optimiste. Pour ceux, qui connaissent bien l’histoire soviétique, cette date évoque les souvenirs des pires années de représailles staliniennes.

 

Le film Quatre cœurs (Сердца четырех) du réalisateur Konstantin Youdine (Константин Юдин) a été tourné en 1941. Le spectateur attentif trouvera dans le film des détails inévitables du décor de l'époque comme une sculpture de Staline dans le couloir de la caserne militaire ou les portraits du « père des peuples », accrochés au mur du bureau.

 

Il faut savoir que le film est sorti sur les écrans seulement en 1944. Selon la résolution du Secrétariat Central du Parti Communiste du 6 mai 1941 Quatre cœurs «donne une fausse image de la vie des gens en Union soviétique et la décrit comme un passe-temps insouciant et paresseux ». (Source : E .Margolit, W .Chmyrov Is’atoje kino 1924-1953, M., Doubl-D,1995).

 

Voici un extrait du discours d’Andreï Jdanov (Андрей Жданов), responsable de l'idéologie, de la science et de la culture au Comité Central du Parti Communiste (bolcheviks) et un extrait de la Résolution du secrétariat du PC(b) de l'URSS(cité d’après : Gels et dégels, une autre histoire du cinéma soviétique. Sous la direction de Bernard Eisenschitz. Paris, Ed. du Centre Pompidou — Mazzotta, 2002, pages 115 à 119 ):

 

               …Le sujet (du film Quatre Cœurs – NDLR) pourrait être traité en dix minutes, mais comme il est étalé sur une heure et demie, la dynamique de la comédie devient son exact contraire, une œuvre très ennuyeuse. (...). De plus, le thème de la comédie - l'un et l'autre aiment la même, puis changement de rôles - l'un aime l'une, puis deux hommes sont amoureux de deux sœurs, puis ils changent de rôles - est un thème assez connu et rebattu. En plus, toutes ces histoires d'amour sont racontées sur fond d'oisiveté, de doux farniente, sur la base de la vie dans les camps de vacances (...). Les officiers rouges sont représentés comme des mignons en uniforme qui passent leur temps à faire la cour, rendent un tas de services, bref personne ne fait rien. Est-ce que cela correspond à la réalité soviétique ?…

 

Résolution du secrétariat du PC(b) de l'URSS sur l'interdiction de publier des comptes rendus sur des films interdits, 15 mai 1941 :

 

             A propos du compte rendu du film Quatrecœurs publié dans la revue Ogonëk. La rédaction du journal Ogonëk a commis une erreur en publiant dans son numéro 13 une critique positive du film Quatre cœurs, qui a été interdit à la distribution. Il faut interdire aux journaux, revues et au Comité pour le cinéma auprès du Conseil des Commissaires du peuple de l'URSS de publier des comptes rendus et de la publicité sur les films tant qu'ils n'ont pas reçu de visa. Il faut confier à la Direction de la propagande du CC du PC(b) de l'URSS la tâche de veiller à l'application de cette décision.

 

                Le film est interdit de sortie en salles jusqu’en 1944. Il faut penser, qu'en quelques années l’image de la vie donnée par Quatre cœurs a paru moins choquante, le parti communiste a donc permis aux gens de rire des aventures des héros du film en toute insouciance.

 

La comédie a été montrée au public, alors que la guerre se prolongeait sur le territoire ennemi et que la victoire était déjà proche. La réaction des spectateurs était unanime, le film a fait 19,44 Millions d’entrées. Quatre cœurs était comme un cadeau à des gens qui ont beaucoup souffert pendant la guerre, vivaient dans une grande détresse dans un pays, qu’il fallait reconstruire.

 

Moscou d’avant-guerre, chaude et ensoleillée en début d’été, ses larges rues, ses parcs, son architecture monumentale. Les universitaires et les militaires - liés par le projet commun de construire une nouvelle société, de rendre, main dans la main, la vie meilleure - se rencontrent pour organiser des séminaires de formation scientifique pour les soldats et les officiers. 

 

La vie amoureuse de deux couples, mouvementée et pleine de confusions, avec des regards qui parlent et des lettres qui n’arrivent pas à la bonne adresse.

 

               Evidemment, les personnages du film ne vivent pas dans la réalité historique. Le spectateur va chercher en vain dans leurs répliques les reflets du contexte tragique, de la terreur des service secrets, de la guerre qui s’approche à grands pas. Mais on peut avoir une idée du quotidien soviétique des années 40 : les appartements dits ‘communaux’, partagés par plusieurs familles, la file d’attente à la cabine téléphonique, le télescope, installé sur les hauteurs des Leninskije Gory (lieu de promenade préféré des moscovites, pas loin de l’Université Lomonossov), la poésie des vacances d’été dans une grande datcha en bois au milieu du typique paysage de la campagne russe. Le genre de la comédie oblige le réalisateur à ajouter quelques détails presque caricaturaux : le vendeur de fleurs, qui arrose au dernier moment le bouquet avec du parfum, le professeur d’astronomie qui installe une maquette du système solaire en récitant à haute voix la poésie de Pouchkine, la manucure aux allures grotesques, qui incarne le passé, la bourgeoisie de l’époque de la Nouvelle politique économique (NEP) des années 20.

Premier couple d’amoureux , le couple romantique : la jeune mathématicienne Galina Mourachiova et le lieutenant Piotr Koltchine.

 

              Lui. C’est un officier de l’Armée Rouge, rassurant et parfait dans toutes les circonstances. Dans son uniforme militaire, le lieutenant Koltchine est remarquablement beau. En plus il croit au grand amour. On ne le dirait pas devant ses yeux de séducteur, mais il y croit sincèrement. Un moment il sera perdu, désorienté par ses sentiments, mais peu après il prend l’initiative, attrape sa Dulcinée et demande des réponses: Répondez-moi Galina, mais, sans mentir ! Et elle, dans ses bras, lèvera les yeux et répondra : Oui. Et le baiser va suivre, quand la tête tourne de bonheur et on ne voit plus rien autour. Ceux qui n’ont jamais vécu cela, en rêvent et ceux, qui l’on vécu, s’en souviennent toute leur vie.

D’ailleurs, un des reproches importants qui étaient faits au film par le Parti Communiste et Jdanov (source : Gels et dégels, 2002) disait, que l’officier de l’Armée Rouge, portant son uniforme, ne peut pas être coureur de jupons. Une autre accusation était basée sur le fait, que dans la première version du film, montré aux dirigeants du parti,  Koltchine avait prêté trop d’importance à la lettre amoureuse du soldat Yeremeev (joué par le tout jeune Vsevolod Sanaïev Всеволод Санаев) et l’avait même dictée. La scène à été réduite après.

 

Laissons encore une fois parler les dirigeants du studio Mosfilm des années 40. Voici un extrait de la résolution sur le film de la Direction de Mosfilm (cité d’après : Gels et dégels, 2002 ) :

 12 mars 1941. Le scénario de Quatre cœurs (...) souffrait d'une certaine superficialité dans la construction du sujet et dans les descriptions des personnages principaux. Les chassés-croisés amoureux auxquels est mêlé un officier de l'Armée rouge créaient des difficultés considérables pour porter à l'écran ce scénario, tout en montrant de façon exacte l'atmosphère qui règne dans les camps d'entraînement de l'Armée rouge. ( Rgali, 2453-2-151)

 

Le rôle du lieutenant Koltchine est joué par le comédien Evgueni Samoïlov (Евгений Самойлов)  - membre de la troupe du Maly théâtre (Малый театр) et père de Tatiana Samoïlova (Татьяна Самойлова), la Véronique du film de Kalatozov Quand passent les cigognes (Летят журавли). Il est élève de l'école théâtrale de Leonid Vivien (Леонид Вивьен), Vsevolod Meyerhold (Всеволод Мейерхольд) et Nikolaï Okhlopkov (Николай Охлопков).

 Samoilov n’avait que 20 ans, lorsqu’il s’est fait remarquer par Vsevolod Meyerhold qui lui a confié très vite des rôles dans ses spectacles. Ses rôles dans les films Chtchors (1939 Щорс) d’Alexandre Dovjenko (Александр Довженко ), A six heures du soir après la guerre (1944 В шесть часов вечера после войны) d’Ivan Pyriev (Иван Пырьев),  La Voie lumineuse (1940 Светлый путь) de Grigori Alexandrov (Григорий Александров) l’ont rendus très aimé du public, et surtout des  femmes, comme avant la guerre Sergueï Stoliarov et plus tard Vassili Lanovoï et Viatcheslav Tikhonov. Figure importante  du cinéma stalinien, heureusement, Samoïlov n’a pas partagé le destin tragique de Meyerhold.

 

Elle. Valentina Serova (Валентина Серова), La Fille avec du caractère (Девушка с характером), un autre film de Konstantin Youdine tourné en 1939, reste pour nous celle, à qui, pendant la guerre, ont été dédiées les plus belles phrases d’amour, inoubliables: « Attends-moi, et je vais revenir. Mais attends-moi vraiment… », écrit par Konstantin Simonov. C’est elle, qui a glissé dans l’oreille de l'écrivain Ivan Bounine, émigrant parisien, invité à de nombreuses reprises par le régime soviétique à revenir dans le pays: « Surtout ne revenez jamais ! ». Elle est morte en 1975 abandonnée par tous, sans travail, sans argent ni famille, alcoolique, mais jamais oubliée - une des blondes fatales du cinéma russe, épouse de l'aviateur Anatoli Serov et de l'écrivain Konstantin Simonov, grand amour du maréchal Rokossovski.

 

              Dans le rôle de Galina Mourachiova Valentina Serova incarne l’image d’une femme moderne, indépendante et forte. « Nous n’avons pas le temps de nous occuper de petits choses, nous sommes des scientifiques, nous avons des devoirs importants » - dit-elle à son collègue Zavartsev. Et elle ne veut en aucun cas, que sa sœur ait moins de réussite qu’elle. « Tu ne veux pas rester une femme au foyer, n’est-ce pas ? » - demande-t-elle à Choura.  « La camarade Mourachiova fait tout elle-même ! Elle casse et elle répare elle-même ! » - ironise le lieutenant Kolchine. Admettons, elle n’est pas très forte en réparation de voitures, l’héroïne. Mais Koltchine  aura à son tour à se gratter le front, lorsque pendant son cours de math la brillante mathématicienne l’appelle au tableau. Cette femme a non seulement l’amour des hommes, elle a aussi leur respect. 

 

            Deuxième couple d’amoureux, le couple comique, c’est la petite sœur de Morachiova Choura et le biologiste Gleb Zavartsev, joués par Ludmila Tselikovskaïa (Людмила Целиковская) et Pavel Chpringfeld (Павел Шпрингфельд).

 

Le destin de Ludmila Tselikovskaïa ressemble parfois à celui de Valentina Serova. Ses débuts au cinéma étaient très prometteurs, avec son rôle de Choura dans Quatre cœurs et de Sima dans une autre comédie Anton Ivanovitch se fâche (Антон Иванович сердится). Elle a connu un très grand succès populaire, on disait que pendant la guerre les soldats se levaient des tranchées avec les mots : "pour la Patrie, pour Staline, pour Tselikovskaïa !" Mais contrairement aux autres femmes, stars du cinéma soviétique, comme Marina Ladynina (Марина Ладынина) et Lubov Orlova (Любовь Орлова), Tselikovakaïa n’a pas été appréciée par Staline, elle n’avait pas non plus de hauts protecteurs. Pour son rôle dans le film Ivan le Terrible (Иван Грозный) de Sergueï Eisenstein Tselikovskaïa n’a pas reçu de récompenses, c’est Staline lui-même, qui a barré son nom de la liste des nominations avec la phrase : Les Tsarines, elles ne sont pas comme ça. Pendant longtemps l’actrice restait prisonnière de son image de jeune fille naïve et était privée de grands rôles dramatiques. Après la mort de Staline, la venue de Nikita Khrouchtchev et de Leonid Brejnev n’ont pas arrangé les choses, Tselikovskaïa restait fâchée avec le pouvoir. Compagne du metteur en scène Youri Lioubimov (Юрий Любимов), très courageuse dans son opposition aux bureaucrates soviétiques, elle a été écartée des planches dans le théâtre de Vakhtangov; au cinéma  - rares étaient les rôles importants, comme dans le film de Vladimir Motyl La Forêt (Владимир Мотыль Лес). Et pourtant, dans les souvenirs des gens, qui l’ont connue, l’image de Tselikovskaïa reste une image d’une grande optimiste, celle, qui aimait chanter et rire, comme dans ses meilleurs rôles.

 

Malgré son talent, le comédien Pavel Chpringfeld (Павел Шпрингфельд) n'a pas interprété de rôles principaux en dehors de celui de Gleb Zavartsev. Au début de sa carrière il a beaucoup joué des rôles de soldats, révolutionnaires, jeunes rêveurs. Mais à partir des années 50 il a plutôt interprété des rôles de "méchants" : espions et bandits. Les spectateurs se souviennent de son rôle de garde-robier dans la comédie Gentlemen  de la chance (Джентельмены удачи), un grand succès populaire des années 70.

 

Dans les seconds rôles et rôles épisodiques excellent Andreï Toutychkine (Андрей Тутышкин), méconnaissable dans le rôle du professeur Erchov, et surtout l'actrice de théâtre Irina Mourzaeva (Ирина Мурзаева) dans le rôle de la voisine, la manucure.

 La dernière scène du film est entrée dans les annales de la comédie: un voyageur originaire du Caucase et fort sympathique, joué par Emmanouil Gueller (Эммануил Геллер), attrape de justesse son train et salue les quatre héros. La scène se termine avec la dernière image du film, les visages des quatre amoureux, rayonnants de bonheur.

 

                La tonalité de l’art officiel des années 30 et 40 était optimiste, pour ne pas dire euphorique. Ce type de l’art «majeur » a été choisi pour aider à créer un Etat idéal, l’Etat socialiste et communiste. Dès le premier Congrès national des écrivains soviétiques (Первый Всесоюзный съезд советских писателей) en avril 1934 le secrétaire du Comité Central du Parti Communiste, Andreï Jdanov, exposait la vision bolchevique de la culture dans la nouvelle société en désignant le réalisme socialiste (социалистический реализм) comme la plus parfaite et l'unique méthode pour former un nouvel homme. Depuis ce jour l’art et la culture dans la société soviétique étaient considérés comme des outils. Alors, comme pratiquement chaque film, Quatre cœurs c’est un produit de l'époque, il reflète tout à fait la politique officielle dans le domaine de la culture.

               Mais serait-il juste d’analyser ce film uniquement dans cette optique? Comme le tableau dans la Galerie Tretiakov, Quatre cœurs est aussi l’expression d’un rêve. D’un rêve partagé par des millions de spectateurs.

 60 ans après sa production le film de Konstantin Youdine reste un vrai succès populaire et c’est pourquoi il est régulièrement rediffusé à la télévision russe. L’histoire de quatre amoureux est touchante dans sa simplicité, naïve, comme les paroles de la chanson écrite par Evgueni Dolmatovski : L’amour ne vient jamais sans tristesse mais c’est mieux, que la tristesse sans amour… L'envie d ‘aimer est une envie éternelle. Bien sûr, la génération d’aujourd’hui ne cherchera pas des réponses dans De l'amour de Stendhal, comme Gleb et Choura, mais les questions restent les mêmes . Alors, les aventures amoureuses des personnages nous encouragent dans notre propre recherche du bonheur, dans la foi infantile, que quoi qu’il arrive, tout va bien se terminer.

 

Pourtant, une question reste. La date de production nous rappelle que la guerre avec l’Allemagne de nazi était déjà à la porte. Peu de militaires, qui dès le premier jour de la guerre en juin 1941 sont allés au front, sont revenus quatre ans après. On ne saura pas, si c'est le cas de Piotr Koltchine et de ses camarades. L’insouciance de cet été à la campagne sera aussi perdue à jamais pour Choura, Gleb et Galina. Malgré la distance des 60 ans, qui nous sépare, la vie des personnages du film nous touche, ils sont réels, on y croit - alors, quelque part on se fait des soucis.

 

                La réalité d’un film, n’est elle pas parfois plus vraie que la vie ?

 

 

 

 

 

 


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