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L'image du juif dans le cinéma soviétique :

les fantômes du Yiddishland

 

Par Françoise Navailh, historienne du cinéma

 

▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪

 

En U.R.S.S., l'État contrôle entièrement le cinéma : le contenu n 'y est donc jamais innocent. Et de fait, l'évolution de l'image du Juif suit de près l'évolution du régime selon deux périodes, avant et après la Deuxième Guerre mondiale.

 

En 1919, l'agitfilm Camarade Abraham présente un itinéraire modèle : ouvrier, soldat de l'Armée rouge, responsable. C'est le début d'un courant qui s'arrête vers 1937 où le Juif est un citoyen neutre. Pour Lénine, intégration et assimilation étaient la seule solution progressiste. Mais les faits résistent à la théorie et rapidement se développe une culture juive populaire, « nationale par la forme, socialiste par le contenu ». Sortent alors des films en yiddish, huit muets et un parlant [1], à côté de films russes sur les Juifs. Thème récurrent : la vie du shtetl (bourgade juive provinciale) sous le tsar. Version drôle, les aventures tragicomiques d'un « marchand de vent » dans Le Bonheur juif (A. Granovski, 1925) ; version tragique, les pogromes compensés par la solidarité avec les ouvriers russes dans Le Déluge (E. Ivanov-Barkov, 1926). Il s'en dégage une impression d'êtres faibles et apeurés, confirmée par quelques types de musiciens fragiles. Dans tous ces films, l'antisémitisme, passé et présent, est sévèrement condamné.

 

Contre cette vision du passé, G. Rochal tourne Son Excellence (1928) et Un homme du shtetl (1930) qui concilient deux impératifs : ancrage juif et engagement révolutionnaire. Antithèse du Juif frêle stéréotypé, ses héros sont des êtres forts, énergiques et courageux qui ne se conçoivent pas en dehors d'un monde nouveau non juif.

 

Mais bientôt l'accusation de nationalisme bourgeois fleurit. La caméra exprime la crainte de l'avenir. Dans A travers les larmes (G. Gritcher-Tcherikover, 1928), le shtetl sert de métaphore au judaïsme. Isolée du monde extérieur, la bourgade procure une certaine sécurité, liée à la tradition. La peur du nouveau destructeur y est palpable. Les auteurs parlent avec mélancolie de ce passé et appellent à une renaissance spirituelle face à des menaces encore confuses.

 

Le parlant impose une autre image, très différente et plus qu'ambiguë du Juif. En 1932, deux films Le Retour de Nathan Bekker (B. Chpiss, R. Milman) et Gorizont (L. Koulechov) traitent des sujets voisins, le retour au pays d'un Juif qui avait fui la Russie tsariste et pogromiste pour les U.S.A. Mais ils ont du mal à s'adapter à leur patrie retrouvée. De plus, l'accent américanisé de Nathan contraste douloureusement avec celui, pur, de son père, citoyen soviétique enthousiaste. Plus tard, l'effet corrupteur de l'Amérique sur les Juifs, limité ici au langage, deviendra une accusation courante. Une certaine désillusion se fait jour à laquelle répond l'optimisme de commande de La Quête du bonheur (V. Korch-Sabline, I. Shapiro, 1936) ou les joies de la campagne. Mais les familles des futurs kolkhoziens arrivent toutes de l'étranger pour travailler à « l'épanouissement du pays natal » ; or il s'agit du Birobidjan, créé de toutes pièces... Le cinéma s'éloigne de la réalité. De plus, on relève la présence d'un traître amateur d'or qui veut s'enfuir. Les traits négatifs commencent à apparaître. Ainsi en 1936, l'adaptation du Gobsek de Balzac (K. Eggert) trace le portrait d'un usurier immonde.

 

En 1938, deux films antinazis, les moins équivoques qu'on ait jamais vus, permettent un beau sursaut. Professeur Mamlock (A. Minkine et H. Rappoport) et Les Oppenheim (G. Rochal) dénoncent clairement l'antisémitisme nazi et montre la résistance des Juifs. Ce sont des victimes, certes, mais rebelles et déterminées à se battre. Et surtout, ce sont des patriotes, fidèles à l'Allemagne, leur pays (lorsque Mamlock veut se suicider, on lit sur son arme : Verdun, 1916). Une image positive bientôt impossible. Après le pacte germano-soviétique, ces films sont retirés des écrans. Puis vient la guerre où le cinéma alterne films héroïques et mélodrames. Mais seuls les Slaves semblent lutter. Pas un mot sur la spécificité juive. Un unique film témoigne pour cette période — et on ne le voit pas souvent, bien que primé au VIIe Festival de Venise en 1946, Les Indomptés (Marc Dons-koï, 1945) sur Kiev occupée et le massacre des Juifs à Babi-Yar.

 

De 1919 à 1938, l'image suit à peu près la position officielle : assimilation, promotion d'une culture juive, implantation agricole, antifascisme. A partir de la guerre, il y a divorce entre le dit et le représenté. L'antisémitisme renaît dès 1943 et s'épanouit en 1948-1949 avec la campagne contre le « cosmopolitisme ». Mais si les journaux se déchaînent, multipliant les calomnies, le cinéma se tait. Désormais, le Juif cesse d'être un personnage actif pour devenir une silhouette. De loin en loin surgissent des intellectuels ou des filous typés physiquement, comiques et souffreteux. Pas désignés nommément comme des Juifs, ils provoquent néanmoins une association immédiate dans la conscience du spectateur. Mais si les médias assimilent le sionisme au nazisme, les films de guerre (environ dix par an) n'en parlent jamais. Il y a un abîme entre la surreprésentation médiatique et la sous-représentation filmique. Pourquoi ? Peut-être parce que les Juifs sont nombreux dans la profession et feraient barrage ? Peut-être aussi parce que l'antisémitisme est un sentiment diffus et non une idéologie comme le nazisme ?

 

Quel est l'impact de ces films ? La première période offre un large spectre de possibilités : ouvriers, paysans, komsomols, révolutionnaires, artisans... Notons que presque tous étaient signés par des Juifs. Mais mis à part les films antinazis tournés à Mosfilm et à Lenfilm, les autres, surtout les muets, furent produits par le VUFKU à Odessa et parfois distribués seulement à Kiev. Depuis, beaucoup ont disparu. Leur portée fut donc faible. Quant à la deuxième période, elle témoigne d'un profond malaise. Tous les autres peuples, grands ou petits, ont un territoire, des écoles, un folklore, une littérature et une langue officiellement reconnue. Seuls les Juifs n'ont rien, malgré un passeport mentionnant leur nationalité juive. Ils sont comme gommés de la vie, transparents [2]. Ce sont maintenant des gens sans image. Une scène du film géorgien Mimino (G. Danélia, 1977) où le héros, croyant téléphoner à son village caucasien de Télavi, tombe sur un « pays » de Tel-Aviv, illustre parfaitement cette non-existence et parle au passage du problème de l'émigration, une des rares fois avec Le Thème de Gleb Panfilov (1979) qui fut interdit jusqu’en 1987. On entend une voix un peu nostalgique, sans corps, écho assourdi d'une réalité niée. Cette métaphore de la situation des Juifs en U.R.S.S. traduit cette absence terriblement présente.

 

Françoise Navailh

 

[1] Cf. Éric Goldman. Visions, Images and Dreams : Yiddish film, past and présent. U.M.I. Research Press, Ann Arbor, Michigan, 1979-1983.

[2] Ainsi la critique N. Zorkaïa dans son étude sur Koulechov (lskoussvo Kino 1964, n° 12) exécute de façon désinvolte «Gorizont : « Une fois de plus, c'est à elle, l'Amérique lointaine, qu'il consacre son premier film sonore. »


Nous remercions Françoise Navailh d'avoir bien voulu nous autoriser à publier ce texte paru dans le livre Cinéma et judéité, CinémaAction 37, aux éditions du Cerf, Paris, 1986

 

Films cités


Tovarishch Abram, 1919

(Товарищ Абрам)


Alexander RAZUMNYJ
(Александр РАЗУМНЫЙ)


Jewish Happiness, 1925

(Еврейское счастье)


Aleksey GRANOVSKY
(Алексей ГРАНОВСКИЙ)


Mabul, 1927

(Мабул)


Yevgeni IVANOV-BARKOV (Евгений ИВАНОВ-БАРКОВ)

D. RUDENSKY (Д. РУДЕНСКИЙ)


Yego prevoskhoditelstvo, 1927

(Его превосходительство)


Grigori ROSHAL
(Григорий РОШАЛЬ)


Chelovek iz mestechka, 1930

(Человек из местечка)


Grigori ROSHAL
(Григорий РОШАЛЬ)


Through Tears / Laughter Through Tears, 1928

(Сквозь слезы)


Grigori GRICHER-CHERIKOVER
(Григорий ГРИЧЕР-ЧЕРИКОВЕР)


The Return of Nathan Becker, 1932

(Возвращение Нейтана Беккера)


Rashel MILMAN (Рашель МИЛЬМАН)

Boris SHPIS (Борис ШПИС)


Gorizont, 1932

(Горизонт)


Lev KULESHOV
(Лев КУЛЕШОВ)


Seekers of Happiness, 1936

(Искатели счастья)


Vladimir KORSH-SABLIN
(Владимир КОРШ-САБЛИН)


Gobsek, 1936

(Гобсек)


Konstantin EGGERT
(Константин ЭГГЕРТ)


Professor Mamlok, 1938

(Профессор Мамлок)


Adolf MINKIN (Адольф МИНКИН)

Herbert RAPPAPORT (Герберт РАППАПОРТ)


The Oppenheim Family / The Oppenheims, 1938

(Семья Оппенгейм)


Grigori ROSHAL
(Григорий РОШАЛЬ)


Mimino, 1977

(Мимино)


Georgi DANELIYA
(Георгий ДАНЕЛИЯ)


Theme, 1979

(Тема)


Gleb PANFILOV
(Глеб ПАНФИЛОВ)