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« Changer l’image du cinéma russe »

 

Interview de Monsieur Joël Chapron, responsable à Unifrance
du secteur cinéma des pays d'Europe centrale et orientale,
par Elena Kvassova-Duffort et Jacques Simon (Kinoglaz), le 10 mai 2006


 

 

 

La participation russe au festival de Cannes
 
Contrairement à la dernière fois, nous nous rencontrons aujourd’hui alors que le programme de Cannes 2006 est déjà connu. Voulez-vous faire un commentaire sur les choix concernant le cinéma russe ?
 
Au festival de Cannes, il y a trois comités de sélection : un pour la Compétition et Un certain regard, un pour la Quinzaine des réalisateurs et un pour la Semaine de la critique. Cette année, j’ai vu 55 longs-métrages russes et en ai présélectionné pour Cannes une quinzaine. Je n’en ai jamais recommandé autant depuis que je fais ce travail. Il y a vraiment des films que j’ai trouvés originaux, intéressants et novateurs. Cette année, on n’avait quasiment pas de grands noms du cinéma russe ayant fini leurs films pour Cannes, hormis Pavel Lounguine, sauf quelques noms très importants pour la Russie mais moins pour l’étranger, comme Ivan Dykhovitchny, Konstantin Lopouchanski ou Alexandre Veledinski. Les autres sont des premiers ou deuxièmes films de gens souvent inconnus. Ce qui m’a plu cette année, c’est que c’est surtout parmi ces gens que j’ai trouvé les choses les plus intéressantes. Au final, je pense que la sélection de Cannes, tous comités confondus, n’est pas injuste, mais aurait pu contenir plus de films russes. Pas beaucoup plus, car Cannes reste le premier festival du monde et la sélection est drastique, néanmoins un seul film russe sélectionné, je trouve cela dommage car à mon sens au moins deux autres films auraient pu y aller.
 
La tendance intéressante, cette année, à Cannes, concerne plus généralement le cinéma de l’Europe de l’Est (j’en parle dans un article qui sera publié pendant le festival dans Le Film français). Il y a dix longs-métrages qui ont été sélectionnés par les trois comités. Depuis que je m’occupe des films des pays de l’Est à Cannes, depuis 1992, il n’y a jamais eu autant de films retenus. C’est le premier point. Le deuxième c’est que, hormis Djamshed Usmonov, le Tadjik, qui est né en 1965, tous les autres réalisateurs sont nés après 1970. Et sur les dix films il y a six premiers films. Il s’est passé en Europe centrale à peu près le même phénomène qu’en Russie, ce sont essentiellement les premiers et deuxièmes films qui percent, qui sont vraiment intéressants.
 
Cette année j’ai été plus un dénicheur de nouveaux noms, et j’ai eu l’impression de les trouver, même s’ils n’ont pas été retenus. Je pense qu’on va très vite retrouver certains de ces films dans des festivals internationaux, à Locarno en premier lieu, des films qui n’ont pas été sélectionnés à Cannes ou qui n’étaient pas prêts. Le film 977 de Nikolaï Khomeriki a tout à fait sa place à Un certain regard. C’est un film d’auteur à la fois dans le thème abordé et dans la manière de filmer. Le réalisateur est un ancien étudiant de La Femis et a été primé à la Cinéfondation au dernier festival de Cannes. Ce film a toutes les raisons d’être là, mais j’ai également trouvé d’autres films qui, selon moi, auraient contribué – c’est là mon cheval de bataille et j’en avais déjà parlé l’année dernière – à modifier l’image du cinéma russe, alors que le film de Nikolaï Khomeriki s’inscrit dans le droit-fil du film d’auteur russe de qualité. Et sortir de cette image du film d’auteur russe de qualité est compliqué. J’aurais adoré qu’il y en ait d’autres…
 
Parlons des films russes dans le programme Tous les cinémas du monde. Comment a été faite la sélection ? Est-ce bien Cannes qui l’a faite ?
 
Oui, tout à fait. Le principe de ce programme, qui existe depuis l’année dernière, est que le festival invite officiellement une cinématographie, un pays, à venir se présenter en sélection officielle. Le festival de Cannes fait d’abord un choix de pays. Le principe est de choisir des pays dont la filmographie est peu connue ou peu diffusée. Il est vrai que la Russie a une filmographie connue et diffusée par rapport aux autres. Mais il est vrai aussi que la filmographie russe a été pendant un certain temps moins diffusée, moins présente sur les écrans mondiaux, et c’est pourquoi Cannes a décidé d’inviter la Russie. D’autres pays d’Europe centrale seront sans doute invités dans les années suivantes. Une fois l’invitation décidée, elle va à l’instance officielle du pays. Pour la Russie, c’est le Goskino qui a reçu et accepté l’invitation. Le Goskino a chargé la Guilde des producteurs russes de faire une sorte de présélection d’une quinzaine de longs-métrages et d’autant de courts-métrages n’ayant pas été projetés dans les trois grands festivals internationaux que sont Cannes, Berlin et Venise. Ensuite, c’est le festival de Cannes qui a fait la sélection à partir de cette liste. La Guilde avait débattu et fait son choix à partir des critères qu’on leur avait donnés : on a voulu orienter cette sélection non pas sur un panorama de la cinématographie classique mondialement connue mais sur les nouvelles tendances du cinéma russe d’aujourd’hui pour que cette sélection, même si elle est petite, puisse représenter les pistes que les réalisateurs et les producteurs suivent aujourd’hui. Au final on s’est arrêtés sur ces trois longs métrages-là.
 
Le film de Sergueï Loban, Poussière, premier film qui n’a jamais été tiré sur copie 35 mm, est un film à petit budget. C’est un film d’auteur, réalisé caméra à l’épaule, fait, comme on dit en russe, « avec enthousiasme ». Ce cinéma-là, qu’on pourrait penser en déshérence aujourd’hui où on parle beaucoup d’argent dans le cinéma russe, continue d’exister ; il y a une vraie niche pour cela et ce film en est un représentant. Le film d’Alexeï Outchitel, Le Cosmos comme pressentiment, est le type même du film d’auteur de qualité, disposant de moyens financiers, avec de grands noms du cinéma russe, une mise en scène extrêmement maîtrisée, de facture plus classique. Il est sans doute dans la lignée de ce que font Balabanov, Rogojkine, Ogorodnikov, de ces noms que l’on voit régulièrement, dont le cinéma n’est pas considéré comme du cinéma d’auteur pur et dur comme celui de Guerman ou Mouratova, mais qui font cette frange intermédiaire de cinéma de qualité. Le troisième, Le Neuvième Escadron (qui finalement est montré à Cannes sous le titre La Neuvième Compagnie, titre proche du titre anglais) de Fiodor Bondartchouk, est un film dont on ne peut pas dire qu’il ait été fabriqué pour être un blockbuster. Le succès du film, à ce point-là, était inattendu. Autant, Night Watch, Day Watch sont des succès programmés, faits pour être des blockbusters, autant Le Neuvième Escadron, ne l’était pas. Il était fait pour être un film commercial, accessible à tous, dont le thème est important pour les Russes, mais le succès a été au-delà des espérances de ses créateurs. Néanmoins c’est devenu un blockbuster de qualité, et le festival a trouvé important que cette tendance de films avec de grands moyens, de grands noms, soit aussi représentée. Ce triple choix est forcément partial, malheureusement partiel, mais voici les raisons qui ont présidé à cette sélection.
 
Dans une interview au quotidien russe Vedomosti, le directeur artistique du festival de Cannes,Thierry Frémaux, a dit qu’il doit y avoir des raisons pour montrer un film au festival et que pour être représenté à Cannes un cinéma national ne doit pas perdre le contact avec son public.
 
C’est forcément subjectif, mais le Festival de Cannes estime qu’il a une certaine responsabilité devant le public, les cinéphiles et accrédités cannois. C’est-à-dire que, en dehors de ses qualités artistiques, un film peut être un bon film sur le plan artistique sans être le chef-d’œuvre de l’année mais, par ailleurs, peut être un film-clé dans l’histoire de la cinématographie du pays en question, avoir présenté à un moment donné une image radicale ou cassée d’un acteur ou d’un réalisateur qui a pris un vrai risque. Alors le directeur du festival ou du comité concerné, plutôt que de décider seul de la sélection ou non du film, peut préférer laisser aux Cannois le soin de juger ensemble si, au final, ce film avait lieu d’être là ou pas.
 
Quant à la perte de contact avec le public, les responsables des festivals de qualité sont très attentifs au fait qu’on n’essaie pas de faire du cinéma pour eux. Le cinéma n’est pas censé avoir pour but d’être montré dans un festival. On m’a souvent reproché d’être la personne pour laquelle le cinéma russe travaillait. C’est absurde en soi et pour moi cela a toujours été faux. Mais c’est vrai, reconnaissons-le, qu’à une certaine époque, si le film n’avait pas une certaine carrière festivalière, il n’avait pas de carrière du tout. Aujourd’hui c’est totalement faux. Un producteur ne va pas faire un film pour un festival, d’abord ce ne serait pas rentable et puis ce serait très risqué. Les divers comités de ce festival ont visionné en totalité environ 1 500 films et n’en ont retenu au bout du compte que moins de quatre-vingts…
 
Aujourd’hui les films russes sont tous tournés vers le public. Pas forcément vers tout le public, mais tout le monde sait aujourd’hui que même un film comme Poussière va trouver son public, il y a une niche pour ce film-là. Il y a une grosse niche pour Day Watch, une petite niche pour Poussière, une niche intermédiaire pour Le Cosmos comme pressentiment. En Russie, aujourd’hui il n’y a pas que les grandes salles, les multiplexes, qui montrent les blockbusters américains, français ou russes, il y a aussi de petites salles qui montrent d’autres films. Les réalisateurs sont maintenant tournés vers leur public, à part peut-être Mouratova qui disait, il n’y a pas longtemps, qu’elle ne tournait des films que pour elle et pas pour le public – je la soupçonne d’ailleurs de n’être pas totalement sincère. Les responsables de festivals sont sensibles au fait que les films sont tournés pour de vrais spectateurs. C’est important pour Cannes de rester vigilant sur la proximité du film et d’un public.
 
Il est un peu difficile de vous croire, sachant qu’il y avait beaucoup d’informations dans la presse russe concernant les films, terminés à la hâte spécialement pour arriver à Cannes.
 
Il ne faut pas confondre deux choses : la première c’est qu’au moment où vous mettez un film en production, vous le faites fondamentalement pour le public. Ensuite, au mois de mars, si vous décidez de tenter votre chance à Cannes, alors vous faites tout pour y aller en faisant travailler les équipes jour et nuit. Mais c’est en aval que cette décision de tout faire pour tenter Cannes se prend, pas en amont. Il se passera la même chose pour Venise. Aujourd’hui l’exportation du cinéma russe est dans un tel état de presque inexistence que son seul moyen d’exister sur le marché mondial, ce sont les festivals internationaux pour avoir des projections de marché et essayer de vendre les films. Aller à Cannes, ce n’est pas seulement prestigieux : Cannes est le premier marché au monde de cinéma. Et avoir un film sélectionné au festival, c’est avoir la quasi-certitude que tous les acheteurs et distributeurs du monde entier potentiels seront là et verront le film. C’est donc capital d’aller à Cannes. Plus sans doute qu’à Venise, car Venise est un grand festival mais il n’y a pas de marché et Venise en souffre. À Berlin, il y a aussi un marché mais moins important qu’à Cannes. Or un producteur qui a investi de l’argent va faire en sorte que le plus d’acheteurs possibles voient le film, et là où il y a le plus d’acheteurs possibles c’est à Cannes. Les Français font la même chose.

 

L'exportation du cinéma russe et le rôle possible du festival de Kinotavr
 
Est-ce que, connaissant cette difficulté à exporter le cinéma russe, les producteurs pensent suffisamment à communiquer autour des films ? Par exemple, à préparer à l’avance des dossiers de presse pour présenter leurs projets aux médias ?
 
Aujourd’hui pour les films commerciaux, comme par exemple La Chasse au piranha, on commence à y penser, mais pour des films d’économie plus petite on n’y pense quasiment pas, car c’est vraiment un autre métier. Les gens qui s’occupent du marketing en Russie, on leur donne un produit fini, ils travaillent à partir du produit fini. Faire le marketing sur un produit à peine commencé, ce n’est pas encore dans les mœurs, mais cela devrait changer.
 
L’exportation de films russes reste-t-elle un point faible ?
 
Oui, ça reste même le point faible. Et je pense que la Russie aujourd’hui manque de volonté politique pour offrir à la production et aux producteurs privés – car le cinéma est aujourd’hui une affaire essentiellement privée en Russie – la possibilité de s’exposer à l’étranger. Sans aller jusqu’à l’exemple d’Unifrance – qui a 50 ans d’existence et 50 ans de volonté politique de droite comme de gauche pour faire en sorte que la France ait une espèce de bras armé pour aller lutter sur les marchés extérieurs –, on peut prendre l’exemple du cinéma hongrois. Le cinéma hongrois depuis longtemps a une instance qui s’appelle Magyar Filmunió qui, depuis quelques années, développe une très grande activité. Ils prennent des stands, ils sont en contact avec tous les distributeurs potentiels de films hongrois, avec tous les directeurs de festivals, avec tous les journalistes qui s’intéressent au cinéma hongrois. Il y a un gros travail de fond, une vraie volonté politique des Hongrois pour une somme pas très importante dans le budget de l’Etat et, au final, c’est la seule cinématographie des pays de l’Est à avoir trois films à Cannes cette année. Ils ont un film dans chacun des comités et aucun des comités n’est particulièrement « hongarophile ». Ils ont des stands dans les grands festivals, à Cannes, à Berlin... Vous allez me dire : « les Russes ont aussi des stands ! » Oui, mais ce ne sont pas des stands « actifs », ce sont des stands « passifs », on met des affiches, on met des catalogues et on attend que les gens viennent (sauf sur les stands privés, comme Intercinema ou Central Partnership, mais ce n’est pas des stands privés que je parle).
 
Ce qui va peut-être changer des choses, mais il est encore un peu trop tôt pour le dire, c’est le festival de Sotchi (Kinotavr). Le festival a été racheté il y a un an, par deux personnes qui sont beaucoup plus compétentes pour l’exportation que la précédente direction. Le festival de Sotchi se positionne ostensiblement comme le festival du cinéma russe en Russie et fait venir des étrangers pour essayer de les attirer, de les intéresser. Il y a une espèce de short-list d’une centaine de personnes qui compte des journalistes, des directeurs de festivals, des producteurs, des distributeurs potentiels auxquels on montre le cinéma russe, 30-40 films sur 4 jours, avec les projections traduites en anglais. Cela fait partie des choses qui à mon sens sont capitales pour l’exportation. Ils n’exportent pas directement, mais ils attirent à eux des gens qui en trois jours peuvent voir les meilleurs films russes de l’année. C’est pratique et ça porte ses fruits au final. C’est ce que fait Magyar Filmunio en Hongrie une fois par an, en conviant une centaine d’étrangers durant le festival de cinéma national à Budapest : au bout du compte, de tous les pays d’Europe centrale et orientale, ce sont les films hongrois qui sortent le plus dans les autres pays européens… De plus, Kinotavr se positionne aussi publicitairement parlant : sa direction a décidé de sponsoriser l’exposition officielle consacrée à Eisenstein que le Festival de Cannes a organisée cette année, en partenariat avec Hermitage Bridge Studio, le Cabinet-Memorial Eisenstein et les Archives d’État pour la littérature et l’Art. C’est une démarche qui est tout à leur honneur et qui souligne bien l’implication que ce festival veut avoir dans l’image du cinéma russe à l’étranger.
 
Mais Kinotavr, qui dure huit jours, ne peut pas jouer en Russie, le rôle, disons, d’Unifrance en France. En Russie, il n’existe pas de structure comparable à Unifrance.
 
Non. C’était Sovexportfilm autrefois. Maintenant c’est l’affaire de chacun. Goskino crée des stands, mais je les trouve justement plus « passifs » qu’actifs... Sur les marchés du film, comme à Berlin ou à Cannes, existent des espaces russes, qui sont des espaces d’accueil. Si les gens viennent, on leur dit : « Voilà, il y a ça et ça », mais on ne va pas les chercher. On ne peut pas dire qu’il y ait un envoi massif de mails avant à tous les gens qui sont potentiellement intéressés. Cette année les Russes ont un film à Un certain regard, mais il peuvent en avoir 10, 15, 20 au marché. Ce que font Unifrance et Magyar Filmunió en Hongrie, c’est réunir toutes les informations de tous les privés, producteurs et distributeurs, pour qu’il y ait une instance unique qui donne tous les renseignements si vous voulez voir un film français ou hongrois, les contacts, mails, etc. Donc c’est un vrai travail permanent. Moi, pour les seuls pays dont je m’occupe à Unifrance, j’envoie des mailings à 200 distributeurs, producteurs, journalistes pour les inviter à des déjeuners, des rencontres, etc.   
 
Le bilan de Night Watch
 
Revenons à l’un de rares films russes sortis en salles en France l’année dernière et dont on ait beaucoup parlé : quel est le bilan de Night Watch ?
 
« Globalement positif », comme on disait à l’époque. Moi, j’ai plus une approche du développement de la cinématographie en général, du côté presque industriel de la chose et comme je disais l’année dernière, Night Watch est pour moi, indépendamment de la qualité artistique, un événement capital.
 
Ce n’est pas juste une expression, « globalement positif », parce que c’est à la fois positif et pas tant que ça. C’est positif au sens purement national du terme. En Russie, Night Watch a réussi, le premier, à recréer une envie pour les spectateurs russes d’aller voir des films à eux, en grand nombre. Il a réussi à attirer dans les salles des gens qui n’allaient pas au cinéma d’habitude. Certes, il y a eu une campagne de marketing folle, la Première Chaîne de télévision a mobilisé des moyens inouïs pour le promouvoir. Néanmoins j’ai vu d’autres films avec des campagnes de marketing folles qui n’ont pas obtenu ce résultat-là. Les Russes étaient très contents de voir qu’ils pouvaient eux aussi faire des films comme Night Watch. Donc c’est positif d’un point de vue national. Ce serait moins positif d’un point de vue national si ce film n’avait pas été suivi par d’autres blockbusters, or après lui il y a eu Le Conseiller d’ÉtatLe Gambit turc, Le Neuvième Escadron, Day Watch et puis globalement, comme on dit aujourd’hui, le cinéma russe « cartonne ». La Chasse au piranha n’a pas le succès que Central Partnership espérait. En revanche Piter-FM, qui est sorti récemment, a un résultat qui dépasse les attentes de ses auteurs et producteurs. C’est un énorme succès par rapport à l’économie du film. Piter-FM a bénéficié bien évidemment d’une bonne campagne de publicité par la télévision – il a été partiellement produit par CTC. Mais cela ne suffit pas. La Chasse au piranha avait des affiches partout et cela n’a pas pris.
 
Ce qui est positif, c’est qu’il y a une vraie tendance de retour au cinéma national en termes de fréquentation. De plus, il y a une sorte de flux permanent de films qui marchent ; il y a une vraie renaissance du cinéma russe en salles. En 2005, la part du marché du cinéma russe était de 29,7 %. Quand on sait que, deux ans plus tôt, elle était inférieure à 3 %, le changement est énorme. De plus, le vrai côté positif c’est que, en 2004, un seul film, Night Watch, avait fait progresser la fréquentation de cinéma national ; en 2005, ce n’était pas un seul film, mais beaucoup de films.
 
Le côté moins positif, c’est que j’espérais que tous ces succès viennent aussi traverser les frontières. Night Watch a connu un très gros succès dans plusieurs pays étrangers, comme en Espagne, un succès plus mitigé en France. Il a franchement bien marché aux États-Unis, mais j’espérais que derrière ce film il y en aurait d’autres. Ce fut le cas en Russie, mais pas à l’étranger. Tant mieux pour Night Watch, pour la Première Chaîne, pour la Fox, mais j’aurais adoré voir arriver d’autres films comme Le Conseiller d’État, Le Gambit turc, Lutte avec une ombre, Le Neuvième Escadron, etc. J’insiste une fois encore : je ne parle pas ici des qualités artistiques intrinsèques des films que je cite, je parle de la possibilité éventuelle de voir le public français des films russes s’élargir grâce à ces films…
 
Day Watch est annoncé pour le deuxième semestre 2006. La Fox visiblement va essayer de faire plus encore que pour Night Watch, sachant que cela sera un peu plus facile, parce que le deuxième volet est moins trash, moins hard, moins sanguinaire que le premier ; le panel de spectateurs est plus large. Et puis il y aura sans doute une version internationale de Day Watch qui va reprendre au début quelques extraits de Night Watch, pour les spectateurs qui ne l’ont pas vu.
 
Vous avez parlé l’année dernière de la nécessité de la promotion commerciale des films russes ? Night Watch a-t-il été un exemple positif dans ce sens ?
 
Night Watch est un exemple, mais ça reste un exemple très particulier. La Première Chaîne a réussi à passer un accord mondial avec un partenaire, la Fox, et ensuite c’est ce partenaire qui a fait le travail de promotion. J’ai eu la chance de participer à un événement qui n’avait jamais existé en Russie auparavant, ce que l’on appelle un press junket, c'est-à-dire le fait de faire venir des journalistes du monde entier à Moscou pour interviewer Bekmambetov, Khabenski etc., de manière qu’ensuite chacun reparte dans son pays et publie les interviews. Cela n’a jamais existé en Russie. Avant on emmenait les metteurs en scène, les acteurs partout. Ainsi, avec Soleil trompeur, Mikhalkov a fait le tour du monde, Zviaguintsev pour Le Retour aussi. Mais que l’on fasse venir les journalistes à un endroit précis, pour avoir tout le monde sur place, c’est une vraie première fois, payée par la Fox, mais avec le soutien de la Première Chaîne. C’était très bien organisé.
 
Donc vous avez deux solutions : soit vous arrivez à passer un accord avec une major américaine qui sort le film dans le monde entier ; soit, ce qui est plus fréquent, vous passez 20, 40, 60 accords avec 20, 40, 60 distributeurs et après c’est au cas par cas. Les Français font la même chose. Généralement, c’est un contrat par pays.
 
L’expérience de Night Watch est une expérience intéressante, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit répétable, parce qu’il y a peu de films qui peuvent être pris par une major américaine et sortir partout. Je ne suis pas sûr non plus que ce soit la solution idéale pour tous les films, car il y a des pays où cela marche et des pays où cela ne marche pas. On a plutôt tendance à chercher un distributeur en fonction du type de film dans un pays.
 
Dans une de vos interviews, vous avez dit aussi que Le Retour de Zviaguintsev a fait plus d’entrées en France que Night Watch parce qu’il ressemble plus à l’image du cinéma russe à l’étranger.
 
Oui. Alexandre Rodnianski, président de la chaîne russe CTC, me disait récemment que Zviaguintsev a fait le plein du nombre de spectateurs potentiels pour ce genre de film. Le Retour a fini sa carrière avec 185 000 entrées en France ; Night Watch a fini la sienne avec moins de 175 000. Pour un film russe en France, c’est très bien, mais pour la Fox c’est comme un film d’auteur. Mais je pense que Rodnianski a raison : 185 000 entrées, disons 200 000, c’est sans doute le maximum pour un film d’auteur russe, en russe, sans stars. Arriver à sortir de là, à faire plus, c’est effectivement un travail, un vrai travail à faire. Depuis la perestroïka, seuls deux films russes ont dépassé ce nombre : Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov (je ne parle pas du Barbier de Sibérie : sa langue anglaise fausse l’analyse) qui a fini sa carrière à 550 000 spectateurs et Taxi Blues de Pavel Lounguine (400 000)... C’est effectivement comme s’il y avait un chiffre maximal difficilement dépassable.

 

Le rôle de l'État et les accords de 1967
 
Est-ce que quelque chose a évolué dans le rôle de l’État russe pour soutenir son cinéma ?
 
Le budget de l’État lié au cinéma n’a pas particulièrement évolué. En plus en Russie quand le budget évolue, l’inflation mange souvent la progression. Le rôle de l’État est toujours sensiblement le même, dans le soutien à la  production et à la distribution. Mais cela ne concerne pas Night Watch, ni Day Watch, ni La Chasse au piranha, ni bien d’autres films qui ne sont pas soutenus par l’État, or ce sont très souvent ceux qui ont le plus grand succès. Ce qui crée, depuis un an, un certain nombre de conflits y compris à la Douma [Parlement russe – Kinoglaz] : « Si les films qui ne sont pas soutenus par l’État ont du succès, à quoi cela sert-il de soutenir le cinéma ? », disent certains parlementaires. Des débats houleux ont lieu régulièrement…
 
Et comment cela se passe-t-il concernant les accords officiels de coopération entre la France et la Russie dans le domaine du cinéma ?
 
En fait, l’accord officiel entre la France et la Russie (URSS) a été passé en 1967. C’est un accord de coopération écrit non en russe mais en « soviétique ». Dans cet accord, on peut lire encore que Sovexportfilm [établissement soviétique qui était chargé de l’exportation et de l’importation des films  - Kinoglaz] s’engage à acheter un certain nombre de films français ! Cet accord est toujours en vigueur et il permet aux coproductions franco-russes d’être reconnues en France comme un produit français et en Russie comme un produit russe à partir du moment où un certain nombre de points sont respectés. La quasi-totalité des coproductions comme les films de Pavel Lounguine mais aussi Est-Ouest de Régis Wargnier sont passés via cet accord-là et sont reconnus comme binationaux, chacun dans son pays.
 
J’ai été parmi ceux qui considéraient qu’il fallait réécrire cet accord, notamment dans sa partie distribution car l’accord existant est obsolète et illisible. C’est assez drôle de voir Sovexportfilm s’engager à acheter 12 films par an ! Sovexportfilm continue d’exister, mais il ne s’y passe plus rien. Et surtout il n’achète plus de films depuis 15 ans. Donc, la question est de savoir si on maintient cet accord, si on le modifie un peu ou si on le déchire pour en écrire un autre. Depuis 2002 et la visite de l’ancien Directeur général du CNC français à Moscou, David Kessler, c’est une question récurrente. Au festival de Cannes aura lieu cette année une rencontre au plus haut niveau entre Mikhaïl Chvydkoï [le directeur de l'Agence fédérale russe pour la Culture et la Cinématographie – Kinoglaz] et Véronique Cayla, Directrice générale du CNC, et une autre rencontre de M. Chvydkoï avec des représentants du ministère des Affaires étrangères français. La journée du 20 mai, Unifrance va organiser une rencontre entre des producteurs russes et des producteurs français pour voir si l’on continue ou non avec cet accord. Je pense qu’il serait préférable qu’il soit modifié, voire largement réécrit, notamment sur toute la partie distribution et exportation, mais ce n’est pas à moi de le décider.

 

Le piratage et les DVD
 
Le problème du piratage dans le domaine du DVD en Russie reste important ?
 
Récemment, le directeur de la MPA [Motion Picture of America – Kinoglaz], gros syndicat des producteurs américains qui fait un peu la pluie et le beau temps dans le cinéma mondial, est venu en Russie pour parler, notamment, du piratage, car c’est un vrai fléau. Le premier pays du piratage aujourd’hui est la Chine, mais la Russie est le deuxième. Dans toutes les négociations avec l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), il y a un moment où on dit : « Si vous voulez signer tel ou tel accord, il faut d’abord donner des garanties contre le piratage. » Donc cela va aussi dans le bon sens, mais cela prend du temps. Il est clair que l’étendue géographique du pays fait que ce n’est pas facile de contrôler tout ça – c’est un peu plus facile à Moscou et c’est moins facile ailleurs. Les premières victimes du piratage aujourd’hui en Russie ne sont pas les Américains : ce sont les Russes ! Et cela va changer les choses. Pour Night Watch et Day Watch il n’y avait pas de piratage, parce qu’ils ont pris des mesures radicales pour faire comprendre que, si jamais il y avait un DVD pirate, ça allait mal se passer. Les Russes à ce niveau-là ne s’embarrassent pas de problèmes juridiques et procéduriers. On casse tout, on brûle le kiosque. Donc Day Watch n’a pas été piraté en salles avant la sortie du DVD, et c’est déjà miraculeux. Et je répète : ce sont les Russes les premières victimes du piratage et ils vont s’en occuper de manière radicale. Par ailleurs, les gens ont envie de voir les films dans de bonnes conditions et refusent de plus en plus des DVD de mauvaise qualité même s’ils sont bon marché. 
 
Mais tout le monde n’a pas les moyens de la Première Chaîne pour prendre de telles mesures.
 
C’est vrai. Mais les gens sont en train de se regrouper dans des associations de distributeurs, d’exploitants, d’éditeurs de DVD, etc., qui essaient de s’entendre entre eux sur les prix, sur les recours en justice… La Russie a reçu des fonds européens pour lutter contre le piratage qui servent en particulier à former la police et les juges. Ils doivent notamment apprendre à reconnaître les produits piratés. Tout cela se met en place et ce n’est que le début. En outre, l’édition de DVD est en train de devenir une vraie source de revenus : la vente de Night Watch et Day Watch a rapporté beaucoup d’argent à la Première Chaîne.
 
Télévision, production et exportation du cinéma russe
 
Est-ce que nous pouvons parler un peu du rôle de la télévision russe dans la production de films ? Il semble que la télévision devienne de plus en plus importante dans ce domaine.
 
Les chaînes de télévision russe, notamment la Première Chaîne, les chaînes Rossia et CTC, sont en train de devenir trois acteurs majeurs de la production cinématographique. Je pense que le paysage de la distribution et de l’exportation en Russie va changer dans les deux ans à venir. Les gens qui aujourd’hui mettent beaucoup d’argent dans les chaînes de télévision pour produire des films qui marchent ont un vrai problème ensuite pour les sortir car ils sont obligés de passer des accords avec les distributeurs et perdent en partie le contrôle sur la manière dont ils sortent. Et puis surtout ils n’ont pas encore de sortie sur l’exportation. Donc je n’exclus pas que les chaînes russes de télévision s’improvisent exportatrices, comme le font chez nous TF1, StudioCanal ou M6. Je n’exclus pas de voir les chaînes de télévision russes les plus actives débarquer un jour avec un stand au marché de Cannes ou de Berlin avec des films au format salles… Ce qui est en train de changer, c’est qu’elles deviendront elles-mêmes exportatrices de films pour le cinéma, comme elles le sont déjà avec leurs programmes de télévision (ces chaînes sont déjà très présentes sur les marchés internationaux de télévision), afin de garder la mainmise sur les films qu’elles auront produits ou coproduits. Il y aura forcément dans un avenir proche une (nouvelle !) redistribution des cartes.
 
 Le nouveau festival de Saint-Pétersbourg
 
Pourriez vous nous dire aussi quelques mots à propos du nouveau Festival du film à Saint-Pétersbourg ?
 
Je suis comme saint Thomas : j’attends de voir. J’ai l’impression depuis le début qu’il y a eu une décision politique qui n’a rien à voir avec le cinéma, prise par un certain nombre de gens –  cinéastes et politiciens de Saint-Pétersbourg – qui se sont dit que Saint-Pétersbourg « méritait » (sic) un festival de cinéma. Saint-Pétersbourg, sans doute, mais est-ce que le cinéma « mérite » un deuxième festival en plein milieu de l’été, à une date qui ne convient à aucun des distributeurs russes, 15 jours après un grand festival international qui se tient à 600 km de là dans le même pays ? La ville de Saint-Pétersbourg a mis en avant l’architecture, la place du Palais, l’époque dans l’année, les nuits blanches, etc. D’accord, mais en tant que personne qui travaille dans le cinéma, ce n’est pas Saint-Pétersbourg que je mets en avant, c’est le cinéma. Est-ce que cela sert au cinéma ? Attendons de voir : c’est la première année, réponse fin juillet. Ce que je sais, c’est qu’un festival d’envergure est censé être une rampe de lancement pour les films. Le Festival de Moscou a avancé ses dates de juillet à juin, en grande partie parce que cela posait des problèmes aux distributeurs. Aucun distributeur ne va sortir un film au milieu de l’été quand il n’y a personne dans les salles. Même la fin juin pour le festival de Moscou n’est pas une date idéale, car on est à la veille des grandes vacances et à la veille d’une chute de la fréquentation, mais le calendrier des manifestations cinématographiques mondiales annuel est tellement rempli que Moscou n’a pu faire mieux…
 
Fréquentation des salles
 
Notre dernière question concerne l’exploitation et la fréquentation des salles en Russie.
 
En Russie, fin 2005, on comptait 1 036 écrans de bonne qualité, c'est-à-dire avec un son Dolby stéréo Digital, des sièges confortables, etc., et ce nombre est toujours en croissance. Des salles s’ouvrent partout. Le deuxième point est qu’au fur et à mesure que des salles s’ouvrent en province, la part de marché de Moscou et Saint-Pétersbourg est en régression. Il y a trois ans, Moscou et Saint-Pétersbourg représentaient à elles deux 85 % des entrées du pays ; aujourd’hui elles ne représentent plus qu’environ 40 %. Les régions prennent de plus en plus d’ampleur. De plus, l’année 2005 a été mauvaise pour tout le monde en terme de fréquentation – en Europe en particulier : en France, ce fut moins 10%, chez d’autres moins 25 %… Alors qu’en Russie ils sont passés de 65 millions de spectateurs à 92 millions ! C’est un vrai développement de la fréquentation. Or qui dit développement de la fréquentation, dit intérêt accru pour les investissements dans toutes les sphères cinématographiques (production, distribution, exploitation). Le cinéma russe est donc sur la pente ascendante.
 
ANNEXE : Liste de films 2005-2006 recommandés par Joël Chapron
 
  • Ne me quitte pas (Вдох - Выдох), 2006, de Ivan DYKHOVITCHNY (Иван ДЫХОВИЧНЫЙ)
 
  • L'Île (Остров), 2006, de Pavel LOUNGUINE (Павел ЛУНГИН)
 
  • Des vilains petits canards (Гадкие лебеди), 2006, de Konstantin LOPOUCHANSKI (Константин ЛОПУШАНСКИЙ)
 
  • L’Homme sans retour (Человек безвозвратный), 2006, de Ekaterina GROKHOVSKAIA (Екатерина ГРОХОВСКАЯ)
 
  • Jouer les victimes (Изображая жертву), 2006, de Kirill SEREBRENNIKOV (Кирилл СЕРЕБРЕННИКОВ)
 
  • La Traductrice (Вольный перевод), 2005, de Elena HAZANOV (Елена ХАЗАНОВА),  Russie/ Suisse
 
  • L’Errant (Странник), 2005, de Sergueï KARANDACHOV (Сергей КАРАНДАШОВ)
 
  • Liaison (Связь / Времена года), 2006, de Dounia /Avdotia  SMIRNOVA (Дуня /Авдотья СМИРНОВА)
 
  • Euphorie (Эйфория), 2006, de Ivan VYRYPAEV (Иван ВЫРЫПАЕВ)
 
  • Nage libre (Свободное плавание), 2006, de Boris KHLEBNIKOV (Борис ХЛЕБНИКОВ)
 
  • Ellipses (Многоточие / Март. После разлуки), 2006, Andreï ECHPAÏ (Андрей ЭШПАЙ)
 
 
  • 977 (977), 2006, de Nikolaï KHOMERIKI (Николай ХОМЕРИКИ)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 


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