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Biographie, articles et interviews de Joël Chapron

 



 

 

«L’État russe doit prendre en charge la promotion de son cinéma»

 

Interview de Joël Chapron,
responsable à Unifrance des pays d'Europe centrale et orientale
et « correspondant étranger » du Festival de Cannes,
par Elena Kvassova-Duffort et Jacques Simon (Kinoglaz), le 3 mai 2007.

▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪

 

 

 

 
La participation russe au festival de Cannes 2007
 
Cette année, à Cannes, il y a deux films russes dans la compétition : Alexandra d'Aleksandr Sokourov et Le Bannissement d’Andreï Zviaguintsev. Pouvez-vous nous dire comment s’est opéré le choix de ces deux films ?
 
Comme d’habitude, chaque film a son histoire. J’ai fait la connaissance d’Andreï Zviaguintsev lors de la sortie française de son premier film, Le Retour, que j’ai sous-titré. D’ailleurs, contrairement à ce qui a été parfois écrit, le film n’avait pas été refusé à Cannes : il n’y avait pas été proposé car il n’était pas prêt. Raïssa Fomina (société Intercinema), qui était responsable de l’exportation du film, comme elle est d’ailleurs aujourd’hui chargée de l’exportation du Bannissement, était venue à Cannes avec des photos du film, mais sans le film. Nous avons donc, comme tout le monde, découvert le film à Venise. Le directeur de l’époque du festival de Venise, Moritz de Hadeln, avait vu le film début juillet et l’avait pris immédiatement en compétition. Il y a deux ans, Zviaguintsev a écrit un scénario que j’ai traduit en français parce qu’un certain nombre de producteurs français souhaitaient entrer en coproduction sur ce film. Mais le producteur russe, Dmitri Lesnevski, a voulu assurer la production seul, comme il l’avait fait pour Le Retour, sans même, et c’est original, le soutien de l’État. Le film a été entièrement financé par des fonds privés. Pendant ces deux dernières années, je suis resté en contact avec Andreï Zviaguintsev et Raïssa Fomina et on a commencé l’hiver dernier à envisager la date à laquelle le film pouvait être prêt. Zviaguintsev est quelqu’un de très méticuleux, donc le montage a pris beaucoup de temps et la copie définitive avec les sous-titres français ne sera prête que dans quelques jours. Le comité de sélection cannois a visionné le film sur une version déjà presque complète ; la sélection n’a pas posé de difficulté, le film étant excellent.

 

Pour Alexandra de Sokourov, l’histoire est un peu différente. D’abord Sokourov est quelqu’un qui tourne beaucoup, alternant films de fiction et documentaires. Alors qu’il terminait son documentaire sur Rostropovitch et Vichnevskaïa, projeté à Locarno l’année dernière, Sokourov a écrit un nouveau scénario, Alexandra. C’est, en fait, son premier scénario d’un film de fiction écrit par lui-même. À la différence de Dmitri Lesnevski, Andreï Siglé, le producteur de Sokourov, s’est mis tout de suite à rechercher des coproducteurs étrangers. C’est Laurent Daniélou, producteur chez Rezo Film, qui s’est lancé dans la coproduction. Le film est donc coproduit par la France. J’ai traduit le scénario en français il y a environ un an et ai depuis suivi de loin le tournage et la production du film. À Locarno l’an dernier, Sokourov a fait une grande conférence de presse, pas seulement à propos de son dernier documentaire, mais sur son œuvre en général, sur ses derniers projets. C’est là qu’on a appris que le rôle principal d’Alexandra était tenu par Galina Vichnevskaïa et qu’une grande partie du tournage s’était déroulée en Tchétchénie même. Auparavant, il ne le disait pas par crainte d’un enlèvement. Le film est prêt depuis un mois environ. C’est pour Sokourov la 5e sélection à Cannes (L'Arche russe, Taurus, Moloch, Père fils, Alexandra), chaque fois en compétition. À Cannes, on ne voulait pas que ce soit un énième Sokourov avec un thème et une esthétique qu’on avait déjà vus chez lui. Sokourov ne pouvait être sélectionné à Cannes que s’il apportait quelque chose de nouveau à sa propre œuvre. Or il apporte en effet quelque chose de nouveau. Le film est très fort et, ce qui est remarquable, c’est qu’au fur et à mesure que Sokourov découvre de nouvelles voies, de nouvelles formes de mise en scène, ses films deviennent plus « simples ». On pourrait penser qu’Alexandra est une sorte de fin de la trilogie dite familiale (Mère et Fils, Père filset Alexandra). Sokourov dit lui-même qu’il a essayé de faire un film qui soit à la croisée de ses deux dernières trilogies, celle-ci et celle qui est consacrée aux dictateurs. La personnalité d’Alexandra est extrêmement forte et le résultat est sinon original, du moins inhabituel dans le cinéma de Sokourov. C’est encore une nouvelle voie qu’il explore. Donc le festival avait toutes les raisons de le sélectionner.
 
Le fait que le film évoque la Tchétchénie a-t-il joué un rôle ?
 
Franchement non. Ce n’est absolument pas un film politique. Sokourov dit lui-même qu’il aurait pu le faire il y a quarante ans, il aurait pu le faire avec une grand-mère américaine qui va voir son petit–fils en Irak, une grand-mère britannique qui va voir son petit-fils en Afghanistan… Il n’y a rien dans le film qui puisse le dater. Cependant, à la différence de Zviaguintsev qui a gommé dans son film tout ce qui pouvait marquer le lieu et le temps, Sokourov ne cache pas qu’il s’agit de la Tchétchénie aujourd’hui. Néanmoins, le film serait le même avec toute grand-mère allant retrouver son petit-fils sur un lieu d’opérations militaires à un moment où il n’y en a pas. Ce n’est pas un film sur la guerre, mais sur des gens en temps de guerre.
 
Il n’y a pas eu de films russes à Cannes en compétition depuis 2003 (Père fils d’Alexandre Sokourov). Est-ce que le festival cherchait cette année un film russe d’un type précis ?
 
Non, d’abord parce que Cannes ne cherche pas. Ça vient tout seul et parfois ça ne vient pas, si je puis dire. Pendant plusieurs années, il y a eu deux films russes à Cannes en compétition (en 1990, 1991, 1992, 1994). Ce ne fut pas le cas au cours des dernières années, mais ce n’est pas propre à Cannes : on constate également que, depuis une dizaine d’années, à Berlin et Venise la participation russe a été ponctuelle mais pas régulière. Il n’y a pas, de la part des grands festivals, ni de Cannes en particulier, de volonté politico cinématographique de mettre la Russie en avant – de même que, contrairement à ce que pensent certains cinéastes russes, il n’y a aucune volonté de l’ostraciser non plus. Ces deux films ont été choisis parce qu’ils étaient les meilleurs des films qui étaient prêts, les meilleurs des 58 films que j’ai personnellement vus. Ils n’étaient pas seulement les meilleurs, mais ils étaient du niveau de la compétition. Il y a d’autres films que j’aurais aimé voir en sélections parallèles, mais il n’y en a aucun autre dont je me sois dit qu’il était possible pour la compétition.
 
 
 
Les films russes sont-ils exportables ?
 
Vous voyez non seulement la quasi-totalité de la production russe de l’année, mais vous voyez aussi des films d’autres nationalités, notamment ceux d’Europe centrale. Le cinéma russe évolue dans les tendances du cinéma mondial : y a-t-il les mêmes phénomènes de mode, les mêmes thèmes, ou bien au contraire est-ce un cinéma à part, un peu caché derrière son « rideau de fer » ?

 

J’ai l’impression qu’il y a effectivement des phénomènes de mode, mais qu’ils sont plutôt russes que mondiaux. Par ailleurs, la question telle que vous la posez, on peut se la poser pour à peu près toutes les cinématographies. Je ne trouve pas que le cinéma allemand d’aujourd’hui ressemble au cinéma français d’aujourd’hui. Je ne peux pas dire que le cinéma russe d’aujourd’hui ressemble au cinéma britannique d’aujourd’hui.
 
Chaque cinématographie évolue, mais reste quand même très particulière. Même si tous les Russes se précipitent sur Taxi 4, qui est un énorme succès en Russie aujourd’hui, je ne pense pas que Taxi 4 soit un phénomène de mondialisation et que le film soit porteur d’un quelconque message hollywoodien, ni qu’on finisse tous par faire du cinéma américain. Taxi 4 reste un film intrinsèquement français et les Russes le prennent pour un film typiquement français et pas pour un film de mode mondiale. Taxi 4 n’est pas une copie d’un film américain. Peut-être que, en prenant Taxi 4 pour exemple, je force le trait, mais je pense que c’est assez parlant. Pour moi, le cinéma russe est évidemment à part, il évolue, mais il évolue comme toutes les cinématographies. Ici on retrouve un problème qu’on a abordé chaque année avec vous, c’est de savoir si ce cinéma s’exporte. Est-ce qu’il y a des ponts pour aller visiter les autres cinématographies ? Ces ponts n’existent quasiment pas. Mais ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de pont que le cinéma reste derrière son petit rideau. Je suis de plus en plus convaincu qu’il manque une force de frappe qui fasse que les films russes soient de plus en plus mis en avant.
 
Mais est-ce que le cinéma russe a besoin de s’exporter ? C’est une réaction très russe de se renfermer, si l’on a l’impression d’être mal-aimé. Est-ce que le cinéma russe n’est pas, à l’image de ce qui se passe par exemple en Inde où 90% de la production ne sort pas du pays et où l’on se satisfait d’un cinéma à usage interne, un cinéma pour les spectateurs russes ?
 
Le cinéma indien est effectivement un cinéma particulier, parce que le rapport de force des cinématographies à l’intérieur du pays y est très particulier. Le cinéma indien et le cinéma américain se partagent la quasi-totalité des entrées en Inde, mais avec un énorme avantage pour le cinéma indien, ce qui n’est le cas dans aucun autre pays du monde. En France, on est à peu près les seuls à avoir une part de marché à peu près égale à celle du cinéma américain. Quand on sait ce que coûte la fabrication d’un film, il y a un moment où on doit savoir comment le rentabiliser. Aujourd’hui, le cinéma indien se rentabilise en Inde et par son exportation dans quelques pays comme l’Égypte, la Turquie, à peu près toute la boucle du Moyen-Orient et même l’Asie centrale.
 
La différence avec le cinéma indien, c’est que dès qu’un film russe veut commencer à passer à un niveau supérieur en terme de production, c'est-à-dire avec un budget plus important et des coûts plus importants, ses recettes potentielles en Russie ne sont pas suffisantes pour se rentabiliser en Russie seule. Donc, vous finissez par avoir un problème de rentabilisation et vous avez tout intérêt à trouver un débouché extérieur pour finir de rentabiliser votre investissement.
 
Quand vous prenez l’exemple du cinéma français, il fonctionne bien de manière industrielle et économique, parce que vous avez beaucoup de débouchés et on estime que la carrière d’un film dure environ cinq ans. Vous commencez par le sortir en salles en France, puis six mois après en DVD, puis trois mois après sur les chaînes payantes, puis six mois après sur les chaînes gratuites – sans parler de la VOD, Internet, la téléphonie mobile... Vous avez simultanément la sortie salles à l’étranger puis sur les chaînes de télévision, la vidéo, etc. La carrière d’un film russe dure un an maximum. Toute cette chaîne-là est quasiment simultanée et pratiquement sur un seul territoire.
 
Pour les films français, par exemple, la carrière à l’étranger est importante. Les mandataires de vente internationale cèdent les droits des films à des distributeurs, à des éditeurs vidéo ou des chaînes de télévision pour alimenter des collections de DVD, remplir les grilles de programmation télévisuelle, etc. Si on regarde la rentabilisation des quelque 200 films français qui sortent par an, on constate que seuls 8 à 12 films voient leur budget amorti par la seule sortie salles en France. Mais ça n’inquiète pas grand monde, parce que, de la 11e à la 110e place du classement environ, les films qui ne se sont pas rentabilisés dans les seules salles françaises vont au final se rentabiliser une fois que tous les supports sont sortis. En Russie, il faut frapper fort tout de suite car il y a moins d’étapes ultérieures et ces étapes sont extrêmement rapprochées. Quand un DVD sort une dizaine de jours après la sortie en salles, cela diminue le nombre de spectateurs en salles, mais en Russie vous êtes obligé de sortir les DVD rapidement sinon ce sont les pirates qui les sortent. Tant que ce système ne sera pas assaini, cela restera compliqué pour le cinéma russe de se rentabiliser. Les cinéastes et les producteurs ont une sorte de quadrature du cercle à résoudre, parce qu’il faut arriver à mettre en place un modèle économique de rentabilisation du cinéma qui ne dépende pas que des producteurs, qui ne dépende pas que de l’État. C’est la situation en Russie aujourd’hui qui fait que l’on est concentré sur très peu de temps à cause du piratage et de la quasi-absence, pour l’instant, de rentabilité à l’exportation.
 
Est-ce que les films russes tels qu’ils sont faits aujourd’hui, les comédies, les films de science-fiction, les films d’aventures, etc., sont exportables ?
 
Je trouve, au final, que peu de films ne sont pas exportables. Si un film est vraiment trop marqué comme relevant d’un pays particulier, cela peut parfois être compliqué.
Mais si vous prenez l’exemple d’Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat, c’est à la fois très français dans toutes les formes d’humour, les jeux de mots, les allusions à Canal+, etc., et malgré ou grâce à cela c’est un de nos plus grands succès mondiaux. On pourrait croire que c’est un film français pour les Français, et finalement il a marché dans le monde entier.
 
Je pense que la majorité des films sont exportables et un bon film est intrinsèquement exportable. Il faut, en revanche, savoir comment le spectateur chilien, colombien, indien ou roumain va avoir connaissance de ce film, comment il va savoir qu’il existe, comment il va savoir qu’il peut le voir et ce qui va lui donner envie de le voir. Le problème n’est pas le film en lui-même, le problème est de faire en sorte que les gens potentiellement intéressés puissent voir ce film et de savoir quels sont les moyens mis en place pour l’exporter.
 
Pour ce qui est de l’opinion publique en France vis-à-vis de la Russie, on peut souhaiter mieux. L’expérience qu’a le spectateur français du cinéma russe, au mieux c’est le cinéma classique, au pire ce n’est rien du tout et on ne s’y intéresse même pas. Si je pense aux petits producteurs russes, pour exporter, par exemple en France, il faut faire des sous-titres français, c’est un investissement supplémentaire dont la rentabilisation n’est pas certaine, compte tenu de l’étroitesse du marché. Faut-il former les spectateurs français ? Est-ce que le marché existe aujourd’hui en France ?
 
Cela rejoint la question précédente. Comme je l’ai dit, je pense que potentiellement le marché existe et en même temps je n’ai pas envie d’imaginer qu’il y a un marché en France pour les films russes, parce que cela sous-entendrait que les films russes se ressemblent comme les films indiens, ce que je ne crois pas. Je vais faire un parallèle un peu prétentieux par rapport à Unifrance. En Russie, la culture française a toujours eu une bonne image. Mais mon but, en tant que responsable de la promotion du cinéma français en Russie, n’est pas d’aller créer un marché de spectateurs russes pour les films français. Mon but est de dire qu’on fait des films français qui sont fondamentalement différents les uns des autres. Il y a, en Russie, 144 millions d’habitants fondamentalement différents les uns des autres, et il n’est pas possible que parmi tous les films produits en France, il n’y ait pas quelque chose qui plaise à certains. Mon but n’est pas de faire en sorte qu’un film plaise à tout le monde, c’est de faire en sorte que tous les films qui potentiellement pourraient plaire soient vus par ceux à qui ils sont censés plaire. Quand vous montrez Taxi 4, il est clair que ce ne sont pas les mêmes spectateurs que pour les films de François Ozon ou Michael Haneke. Tant mieux : mon but est de montrer des films qui correspondent à des spectateurs.
Il y a forcément en France des gens qui sont aptes à voir et Sokourov et Le Neuvième escadron et Night Watchet Jouer les victimes de Kirill Serebrennikov. Après, le problème est de faire se rencontrer les gens et les films.
 
Ensuite se pose le problème du positionnement. Ainsi le travail de la Fox pour Night Watch a été un travail compliqué : il fallait que cette major américaine arrive à positionner un film pour des spectateurs qui n’iraient pas voir des films russes, «gommer» dans la publicité ce qui pourrait rappeler la Russie (le titre est en anglais, la bande-annonce est muette) et au final essayer d’attirer un public d’adolescents français moyens vers un film qu’ils n’iraient jamais voir parce qu’il est russe. Réussir à faire en sorte que ce pont-là existe est extrêmement compliqué et, d’ailleurs, la Fox n’a pas complètement réussi à le faire, puisque le film n’a fait que 170 000 entrées en France.
 
C’est ce travail qu’il faut faire pour chaque film, car je ne crois pas qu’il existe un potentiel de spectateurs français pour le cinéma russe. Il y a des spectateurs pour des films et il faut arriver à mettre des films en face des gens et des gens en face des films.
 
Il semble que la sortie de Day watch ait été retardée par rapport aux prévisions annoncées l’année dernière.
 
Oui, la sortie a été retardée dans le monde entier pour des raisons de mise en place, des raisons techniques. C’est le bureau de la Fox de Londres qui gère la sortie en Europe. Vraisemblablement, la Fox a voulu, avant le lancement, prendre le temps d’analyser les raisons pour lesquelles le film a marché dans certains pays et pas dans d’autres. Le film sortira simultanément dans le monde entier (hors Russie) cet automne.
 
Vous insistez justement sur le fait que le cinéma russe est d’une grande variété. Vous n’êtes pas aidé par les festivals, qui présentent presque toujours des films de même type.
 
Oui, je suis entièrement d’accord avec vous. D’un côté, je suis absolument ravi que les deux meilleurs films de l’année soient à Cannes et je ne pense pas qu’un autre film pût prétendre à la compétition. D’un autre côté, et c’est mon petit bémol, malheureusement on creuse le sillon du cinéma d’auteur, de cette vue un peu unique du cinéma russe et qui n’est pas représentative du cinéma russe dans son ensemble. Il y a certes d’autres films qui leur ressemblent : Euphorie d’Ivan Vyrypaev est dans la même lignée, les films de Svetlana  Proskourina sont dans la même lignée, et il y en a bien d’autres. Mais ces films ne sont pas représentatifs du cinéma russe d’aujourd’hui et a fortiori pas des films que les Russes voient. Car ces films que je viens de mentionner, la plupart du temps ils ne les voient pas.
 
En revanche, les festivals ont une tâche qui n’est pas celle que vous dites. Les festivals ont pour tâche en principe de mettre en avant les films de qualité, pour leurs qualités intrinsèques et pas pour drainer des spectateurs vers les salles de cinéma.
 
Le festival de Rome, en octobre 2006, par exemple, avait pris, et j’en étais très content car c’est un film que j’aime beaucoup, Jouer les victimes de Serebrennikov, qui a obtenu le Grand Prix. Je trouve que le film est moins film d’auteur au sens «sombre» du terme que les Sokourov ou Zviaguintsev, et en même temps ce film a été pris en vente internationale par une société d’exportation française, ce qui est un plus. Malheureusement, ce n’était que la première édition de ce festival qui n’a pas encore une immense renommée; malheureusement, la société française n’a pu prendre le mandat de vente de ce film qu’au festival, or le travail d’exportation commence généralement bien avant les festivals pour attirer les distributeurs potentiels. Les premières projections de marché ne se sont faites qu’à Berlin, en février 2007, c'est-à-dire trois mois après Rome - il va y en avoir sans doute encore au marché de Cannes. Pour l’instant, des achats devraient se concrétiser pour l’Europe Centrale et sans doute pour l’Italie. Pour l’instant, certains distributeurs français ont montré un intérêt pour le film, mais il n’y a rien de fait. Et ce film, qui est une comédie dramatique, est plus accessible, mais il n’arrive pas encore à trouver sa voie.
 
L’année dernière, Thierry Frémaux disait à Moscou que Cannes voulait des films qui soient faits pour le public.
 
L’idéal de l’idéal serait effectivement des films comme Le Pianiste (ou La Pianiste) ou comme Caché qui sont des grands films d’auteur qui touchent des spectateurs dans le monde entier. En Russie, je ne connais personne qui fasse des films pour des festivals. Je connais suffisamment bien Sokourov et Zviaguintsev pour savoir qu’ils font des films pour eux, parce qu’ils ont quelque chose à exprimer. Ils sont évidemment ravis d’avoir un nombre maximum de spectateurs. La seule à avoir dit qu’avoir des spectateurs l’indifférait, c’est Mouratova, mais je doute que ce soit exact…
 
Trois films récents ont été projetés sur Canal+ : Familles à vendre, Night Watchet Le Neuvième escadron. Est-ce que vous savez comment cela s’est passé, quel a été l’impact ?
 
Familles à vendre est une coproduction majoritairement française (à 52%), à laquelle ont pris part Canal+ et Arte. De toutes façons, Canal+ a des obligations de diffusion de films européens. Pour Night Watch, je n’exclus pas, mais je n’en suis pas sûr, que la Fox ait un accord global avec Canal+. Quant au Neuvième escadron, il y a eu une intervention positive d’un distributeur français qui aime ce film – même s’il ne l’a pas acheté pour le sortir en salles… - et qui a des relations avec la chaîne cryptée.
 
Je pense que chacun des films est là pour des raisons différentes et malheureusement je ne crois pas que cela ait un grand impact, sachant, de plus, qu’il est rarissime qu’une chaîne de télévision achète les films «à l’unité», sauf si elle intervient en amont au niveau de la production. En général, elle achète un package de plusieurs films avec souvent un film phare. Quand vous avez un vendeur qui a un line-up très important, on peut dire : « je prends ça, ça et ça ». Le problème du cinéma russe est qu’il n’y a pas de line–up. On n’a pas suffisamment de films à vendre et on n’est pas en position de force pour aller négocier avec Canal+, la BBC ou ZDF. Le package de films russes n’existe pas. Pour le cinéma russe, il n’y a pour le moment que deux sociétés d’exportation de films russes : Intercinema et Central Partnership. Elles essaient de se constituer un catalogue de films de manière à pouvoir aller négocier avec les partenaires. Si vous voulez vous entendre avec une chaîne de télévision, vous pouvez le faire en amont : « Je vais financer le prochain film de Kusturica. Est-ce que vous m’aidez ? » Vous pouvez le faire en aval, quand vous avez un très grand nom : Kusturica, Mikhalkov, Haneke… Mais dès que vous n’êtes pas sur les vingt grands noms de la cinématographie mondiale, c’est très compliqué d’aller vendre un film à l’unité.     
 
 
 
Ce qui a changé dans le cinéma russe
 
Depuis que vous faites votre travail de recherche de films russes de qualité, c'est-à-dire je crois depuis une quinzaine d’années, qu’est-ce qui a changé ?
 
D’abord, la quantité de films produits par an. Il y a encore quelques années, j’étais sûr d’avoir tout vu, maintenant je suis sûr de ne pas avoir tout vu. Aujourd’hui, les Russes produisent environ 70-80 films par an, et j’en vois une soixantaine. Il m’en manque une quinzaine, dont l’essentiel n’est pas prêt au moment de Cannes.
Le deuxième changement, c’est, comme je l’avais dit l’année dernière, que le niveau moyen s’est élevé. Je trouve les films plutôt mieux faits, mieux produits, mieux encadrés, mieux montés. Au final, je trouve les films plus intéressants, bien que le cru 2007 fût, je trouve, moins intéressant que ces deux trois dernières années.
Bien sûr, j’ai tendance à regarder les films en me demandant s’ils sont bons pour le festival de Cannes, mais il m’arrive aussi de prendre beaucoup de plaisir à regarder un film que pourtant je ne recommanderais pas pour le festival.
 
Aujourd’hui dans le cinéma russe, il y a une plus grande, ou en tout cas plus claire concentration chez les producteurs. Il y a dix ans, un producteur faisait un film par an, voire un tous les deux ou trois ans. Aujourd’hui, il y a des producteurs qui font deux, trois ou quatre films par an. Aujourd’hui, en dix coups de fil, vous pouvez atteindre les deux tiers de la production russe. Ce qui a changé également, c’est l’importance qu’a prise la télévision dans le financement du cinéma russe - à peu près toutes les grandes chaînes nationales. Les chaînes de télévision ont commencé par se dire qu’elles devaient investir dans les séries télévisées (ce qui leur a été extrêmement profitable, puisque ces séries jouissent d’un Audimat plus fort que celui de leurs concurrentes américaines), puis elles ont voulu investir dans le cinéma car elles se sont dit que le cinéma russe sur grand écran pouvait aussi rapporter de l’argent. Le premier à avoir franchi le pas, c’est Konstantin Ernst, le président de la Première Chaîne, avec Night Watch, qui pour moi a été un vrai virage, bien que ce ne fût pas le premier film produit par cette chaîne. Il y en avait eu d’autres avant (comme par exemple Le Poste (Blokpost), de Rogojkine). Mais le vrai coup de force, c’est Night Watch. Ensuite, sur la chaîne Rossia, Valeri Todorovski (en charge des productions cinématographiques) s’est aussi lancé dans l’aventure avec des films qui sont moins forts en termes budgétaires. Sur la chaîne CTC, Alexandre Rodnianski a mis en place un système de financement des films ; au sein même de cette chaîne, Igor Tolstounov continue également de produire ses films. Le fait même que la télévision investisse autant d’argent aujourd’hui dans le cinéma est une bonne chose pour le cinéma russe, parce que même si les chaînes ne montent pas forcément en production, il y a fatalement un débouché télévisuel qu’il n’y avait pas avant.
 
Il y a dix ans, les films russes contemporains, dans les Audimat de la télévision russe, venaient après les films américains, après les films soviétiques et après les films européens. Les chaînes de télévision ont réussi à remonter tout cela et à faire en sorte que les nouveaux films russes passent aussi en prime time. Tout cela a un impact sur la production, mais le problème reste que pour l’instant tout le système s’arrête aux frontières russes, il y a très peu d’exportation - à une ou deux exceptions près comme Night Watch qui fait un package-deal avec la Fox ou Le Retour que Raïssa Fomina a vendu dans soixante pays en faisant soixante contrats. Tandis qu’Ernst, avec un seul contrat, a vendu le film à une centaine de pays…
 
Mais il y a des opinions selon lesquelles ce n’était pas la meilleure solution !
 
Je ne suis pas d’accord. Aucun distributeur indépendant n’aurait eu assez d’argent à mettre dans la promotion d’un film aussi déstabilisant pour un spectateur de films russes. Je pense au contraire que c’est une très bonne chose, même si ce n’est pas avec un exemple qu’on change une image.
 
Je pense que c’est une très bonne chose, car si vous ne passez pas par une major américaine, vous avez affaire à un distributeur indépendant qui n’a forcément pas les mêmes moyens qu’une major américaine telle que la Fox. Or, pour arriver à attirer sur un film comme Night Watch des spectateurs jeunes qui ne vont jamais voir de films russes, il faut de l’argent. Vous ne pouvez pas compter sur le bouche-à-oreille ni sur des articles de presse dithyrambiques, comme pour Sokourov ou Le Retour ; vous n’aurez pas une pleine page dans Télérama ou Libération. Dans le meilleur des cas, et ce fut le cas pour Night Watch, vous aurez des pages dans Cinélive ou Studio Magazine, car c’est quelque chose qui sort de l’ordinaire. Cela ne va pas beaucoup plus loin, sachant qu’on ne peut pas se raccrocher à un grand nom puisque Nicole Kidman ne joue pas dedans ! Donc c’est compliqué à positionner et à promouvoir, et pour cela il faut beaucoup d’argent pour faire de la publicité sur tous les supports.
 
Un film comme le film allemand La Vie des autres a bénéficié de peu de moyens de promotion, mais en revanche il a bénéficié du bouche-à-oreille. Une telle situation est-elle possible pour un film russe ?
 
Oui, c’est ce qui s’est passé pour Le Retour qui est un film d’auteur ayant bénéficié d’une bonne critique et aussi du bouche-à-oreille. C’est un bon exemple, La Vie des autres, parce que c’est un de ces films qui commencent sur des sorties pas très importantes et qui augmentent leur nombre de copies au fur et à mesure du succès. Mais pour des films comme Night Watch, Les Bronzés ou Astérix, ce n’est pas la presse qui fait leur succès, mais la promotion. Night Watch est sorti sur deux fois plus de copies en France que Le Retour et, au final, a fait moins d’entrées. Et néanmoins je pense que la Fox a eu raison : il faut taper fort avec ces films-là, parce que sur la durée ils ne vont pas vivre. Le Retour vit sur la durée, il continue à faire des entrées en France.
 
Cette année, il y a un programme au festival Kinotavr, qui s’appelle Showcase, qui sert à présenter les films à des distributeurs et des sélectionneurs de festivals étrangers. L’année dernière, il y avait aussi des tables rondes consacrées aux problèmes de l’industrie cinématographiques et aux nouveaux films.    
 
Et là, je pense qu’il y aura quelques films, qui sont, comme on dit en russe, « spornye »  (qui vont susciter des discussions), notamment le nouveau film de Balabanov ou le premier film de Marina Lubakova (Mara), et ça va tourner à la foire d’empoigne ! Ça va être encore plus intéressant que les discussions de l’an passé autour du film de Serebrennikov !
 
Pour présenter ce qui ce passe dans le cinéma russe, les programmes comme Showcase, c’est très utile. Mais est-ce suffisant ?
 
Non, évidemment, ce n’est pas suffisant, mais c’est mieux que rien. Kinotavr ne peut pas remplacer un organisme qui travaillerait toute l’année, comme Unifrance, sur la promotion et l’exportation du cinéma russe. Kinotavr, c’est encore, comme on dit en anglais, un « one-shot », c'est-à-dire un « coup » tiré une seule fois et qui dure huit jours. Si, sur les huit jours, vous faites venir 120 étrangers potentiellement intéressés par le cinéma russe, c’est formidable. Mais après « au revoir », « merci » et « à l’année prochaine ». C’est extrêmement utile, parce qu’il n’y a rien d’autre.
 
La différence, et je l’ai déjà dit dans l’interview précédente, avec, par exemple, les Hongrois, que je mets toujours en avant, c’est qu’ils ont leur « Kinotavr » une fois par an à Budapest où ils invitent une centaine d’étrangers potentiellement intéressés, tous les sélectionneurs de festivals, etc. Mais une fois que le festival est terminé, l’Union des cinéastes, qui organise cette manifestation, vous appelle pour savoir, si, finalement, le film va pouvoir être pris. Et s’il n’est pas pris ici, « pourrait-on l’envoyer là ? » et « pensez-vous utile de l’envoyer à un distributeur français pour qu’il le voie ? », etc. C’est ce que j’appelle le « service après-vente » qui est capital et qui rapproche ce que fait l’Union des cinéastes hongrois du travail quotidien que fait Unifrance. Le problème de Kinotavr est qu’il n’y a pas de service après-vente, mais je ne leur en tiens évidemment pas rigueur : ce n’est pas du tout leur tâche ! La semaine du cinéma hongrois est organisée par une instance d’État, dont la manifestation la plus visible est la semaine du cinéma hongrois, mais qui réalise en outre un travail étalé sur toute l’année.
 
La seule tâche de Kinotavr, c’est d’être Kinotavr, comme la seule tâche du festival de Cannes, c’est d’être le festival de Cannes. Le festival de Cannes n’a pas pour tâche de promouvoir un film quel qu’il soit en dehors du festival de Cannes. Donc, imaginer que Kinotavr puisse être une instance de promotion du cinéma russe est une erreur. Ce n’est pas une instance de promotion, c’est un moyen ponctuel de promotion.
 
La plupart des pays font un festival de films nationaux et, justement, le but est d’arriver à dégager des budgets pour faire venir des journalistes, des distributeurs, des sélectionneurs de festivals et des producteurs internationaux qui sont potentiellement intéressés. Nous, on ne le fait pas en France parce que l’on n’en a objectivement pas besoin. Mais, en revanche, Unifrance, depuis huit ans, fait venir une fois par an 350 distributeurs et 150 journalistes étrangers, européens essentiellement, pour leur montrer 60 films sur les 200 que compte la production nationale. Les gens viennent et achètent des films. Ils peuvent aussi en acheter sur scénario, sans les voir. Il s’agit d’une manifestation fermée, inaccessible au commun des mortels.
 
Alors que le festival tchèque, slovène, hongrois ou Kinotavr est accessible de l’extérieur, à la fois parce que vous pouvez acheter vos places et parce que, si vous êtes cinéaste ou cinéphile, vous pouvez vous faire accréditer et participer même si vous n’êtes pas invité. Notre manifestation est fermée, nous n’accréditons que les gens que nous invitons. Mais globalement la quasi-totalité des pays ont des festivals qui servent justement à cela. Le problème en Russie, c’est qu’il n’y a pas de service après-vente.
 
Peut-être que, pour l’instant, c’est « chacun pour soi ». Les grandes structures comme Central Partnership essayent de s’y mettre. Mais est-ce qu’elles ont par exemple un directeur de marketing ou ce genre de postes ?
 
Bien sûr. Mais, comme vous dites, c’est chacun pour soi. Central Partnership a un stand à Berlin et à Cannes. Ils sont extrêmement actifs, mais seulement pour leurs films. Ce n’est pas Central Partnership, société privée, qui va prendre en charge la promotion du cinéma russe dans son ensemble.
 
Malheureusement il y a un seul film qui soit sorti cette année en France c’est L'Italien. Et je n’ai aucune prévision de sortie jusqu’en septembre… Les prochains films russes qui devraient sortir en France sont ceux de nos participants cannois : Sokourov et Zviaguintsev.
 
En quoi l’année 2007 diffère-t-elle des précédentes ?
 
Il y a une chose importante à dire sur cette année : on n’a jamais vu autant de grands noms du cinéma ayant fait un film. Certains sont prêts, d’autres n’étaient pas prêts pour Cannes, d’autres n’ont pas été retenus. Mais on a cette année Zviaguintsev, Sokourov, Mouratova, Mikhalkov, Konchalovsky, Panfilov, Todorovski, Bodrov, Lounguine, Proskourina... On n’a pas eu Guerman, qui est en plein montage, mais, pour le coup, c’est mon travail pour l’année prochaine ! C’est rarissime que, sur une même année, vous ayez autant de grands noms qui aient fait un film, c’est un peu particulier. On va voir ce qui au final va être retenu dans les prochaines manifestations cinématographiques internationales. Pour Berlin 2007, rien de tout cela n’était prêt ; pour Cannes, quelques-uns de ces films étaient prêts ; pour Locarno et Venise, on verra. Mikhalkov (avec son remake de Douze hommes en colère) va essayer Venise, Konchalovsky aussi avec Papier glacé - ce qui me paraît normal. De plus, les deux metteurs en scène talentueux de Koktebelont chacun fait un film : Nage libre pour Boris Khlebnikov (qui était en section parallèle à Venise en 2006) et Les Choses simplesd’Alexeï Popogrebski qui devrait être en compétition à Karlovy Vary en juillet prochain.
 
Où en est l’industrie cinématographique ?
 
Le marché intérieur du cinéma russe continue d’être en pleine expansion, à la différence de la quasi-totalité des pays européens qui ont connu en 2006 une baisse en termes de fréquentation et de dépenses pour le cinéma. Le cinéma russe a continué de croître et a vu ses recettes au box-office augmenter de 30 % en 2006. Aujourd’hui, on compte en Russie plus de 1 400 écrans de bonne qualité, nombre également en pleine ascension. La part de marché de Moscou et de Saint-Pétersbourg baisse régulièrement au profit de la province et il y a effectivement une tendance générale à revenir au cinéma, y compris dans les petites villes. Ce développement montre aussi à quel point la société russe est en train de changer : une classe moyenne est en train d’émerger entre les pauvres et les riches. C’est bon signe. Sinon, au chapitre des chiffres : 98,91 millions de spectateurs ont fréquenté les salles de cinéma en 2006 ; 59 films russes sont sortis sur les écrans sur un total de 293 nouvelles sorties ; 455 millions de dollars de box-office pour la CEI, dont 43 pour l’Ukraine seule (on estime que 90% à 92% du reste du box office revient à la Russie). Voila le cinéma russe du côté industriel
 
Alors, qu’est-ce qui cloche ? L’accord de 1967, dont nous avons parlé l’année dernière, est encore là. Il semble que, par exemple, les contacts avec les Allemands, notamment lors du festival GoEast, soient plus actifs qu’avec les Français. Encore une fois, les accords qui sont faits là sont des accords bilatéraux, donc on ne peut pas encore parler de changements généraux dans la politique de l’Agence fédérale russe pour la culture et le cinéma. Qu’est-ce qui empêche d’avancer ? Et pour compléter la question, est-ce que les rencontres au Festival de Cannes, entre les producteurs français et russes, dont nous avons parlé l’année dernière, ont donné quelque chose ?
 
Oui, puisqu’on a depuis un an rédigé un protocole qui vient non pas amender ou changer ou transformer, mais compléter l’accord de 1967. En fait, l’accord de 1967 est un accord intergouvernemental. Pour l’annuler et en écrire un autre, les Russes doivent passer par 5 ministères et cela prend 3 ou 4 ans. Donc, plutôt que d’attendre 3 ou 4 ans, et sachant que cet accord de 1967 a plusieurs volets - la production, la distribution, et la promotion -, on a décidé de se focaliser uniquement sur la production et donc sur la coproduction en ne changeant rien, parce qu’on ne peut rien changer à cet accord, mais en essayant de préciser certains mécanismes de coproduction grâce auxquels les coproductions pourraient être plus nombreuses. Ce protocole, aujourd’hui 3 mai, est « signable » pour les Russes. On attend l’aval du côté français. Et si c’est « signable », il sera signé à Cannes cette année. Cela reste quand même un accord bilatéral et qui ne concerne que la coproduction. Ensuite on commencera à rédiger un accord qui sera signé dans 3 ou 4 ans.
 
 
 
Festivals de cinéma russe à l'étranger et rôle de l'État
 
Où en sont les festivals français de cinéma russe ?
 
Cette année, on va voir l’ancien festival de Valence renaître de ses cendres : les organisateurs russes sont les mêmes, mais le côté français est différent. Le festival aura lieu à Nice la deuxième ou troisième semaine d’octobre. Il y a Orléans en décembre et la semaine de la culture russe à Cannes en août.
Donc, le troisième trimestre sera un peu compliqué, avec Nice, l’Espace Cardin à Paris, Honfleur, Orléans, sans parler d’un second festival à Nice, mais aussi à Bordeaux, à Limoges, à l’Élysée-Lincoln à Paris…  Il se trouve que, malheureusement, la qualité de la production de cette année n’est pas géniale : on risque donc de retrouver partout exactement les mêmes films. Dans un sens, ce n’est guère gênant, puisque ces festivals sont dispersés dans toute la France et qu’ils s’adressent donc à des publics différents.
Mais là où ça continue de me gêner, c’est que, si au lieu de mettre tant d’argent sur chacune de ces manifestations indépendantes l’une de l’autre, on mettait l’argent ensemble pour promouvoir le cinéma russe dans son ensemble, je trouverais ça plus utile que de faire, je suis désolé d’employer encore une fois l’expression anglaise, un « one-shot » : on projette les films, puis on remballe, on s’en va et tout est fini.
 
Au festival de Nice, il y aura une compétition avec un jury, dont les prix seront une somme d’argent donnée aux distributeurs français qui prendront – les organisateurs l’espèrent - les films en distribution. Les organisateurs veulent faire en sorte que ce ne soit pas juste un festival, mais que cela puisse servir à la distribution de films. Et ce sont des sommes qui ne sont pas négligeables, a priori. Néanmoins, chaque année, lorsque nous faisons cette interview, vous reprenez une phrase que j’ai prononcée et la mettez en titre. Si je devais faire passer un message cette année, c’est que l’État russe doit prendre en charge la promotion de son cinéma.
Je sais que cela fait « donneur de leçons », que cela va paraître prétentieux, qu’il est déplacé qu’un étranger affirme cela sur un ton péremptoire, mais c’est parce que j’aime les films russes, que je les connais bien, que je connais les arcanes de l’industrie cinématographique dans son ensemble et ses applications concrètes dans de nombreux pays que je me permets d’être aussi abrupt, car je suis convaincu que c’est la seule solution. On ne peut pas compter sur des festivals privés pour le faire, or ils sont tous privés – même quand ils sont un peu ou beaucoup soutenus financièrement par l’Agence fédérale.
 
Pour assurer la défense du cinéma national, il faut une instance objective qui ne soit pas partie prenante d’un film ou d’un autre. C’est le principe d’Unifrance, c’est le principe de l’Union des cinéastes hongrois, c’est le principe du Centre tchèque du film... Et quand je dis tout cela, c’est que, même si Zviaguintsev n’est pas coproduit par l’État, il va représenter quand même la Russie à Cannes et dans le monde entier et va véhiculer une image de la Russie. Et bien qu’il n’ait pas d’argent de l’État, l’État doit quand même le promouvoir.
 
L’Agence fédérale pourrait jouer ce rôle. Après, c’est une question de volonté politique – ce n’est pour l’instant pas dans ses attributions. Ils le font de manière ponctuelle, mais ce n’est évidemment pas suffisant. La promotion, ce n’est pas qu’aider Honfleur, c’est aussi avoir un site internet mis à jour en permanence. Il n’y a pas de raison que ce soit vous, le site kinoglaz.fr qui est un site privé français, qui fassiez la promotion objective d’un cinéma national extérieur. Quand vous allez sur le site d’Unifrance, vous avez toutes les informations essentielles pour toute personne, professionnelle ou non, qui s’intéresse à un film précis. Il faut qu’il y ait une instance centralisatrice d’informations qui puisse ensuite dire que les droits de ce film appartiennent à X ou à Y et que les coordonnées précises de X et de Y soient mentionnées pour qu’ils puissent être joints. Tout cela c’est le b-a ba de l’information qu’un État est censé mettre à la disposition des autres États ou des autres sociétés privées.
Et puis, il faut effectivement être présent sur tous les marchés de cinéma importants avec des catalogues, des affiches, des flyers, des choses à donner pour mettre en avant des chiffres de fréquentation, de production, etc.
 
Si une cinématographie veut percer, il faut que ce soit l’État qui s’en donne les moyens. On ne peut pas dire à la fois : « on ne nous aime pas, on ne nous voit pas, on ne nous sélectionne pas » et ne pas tout mettre en œuvre pour être aimé, vu et sélectionné. Il y a un moment où on ne peut pas se plaindre tout le temps et ne rien faire. Est-ce que la décision doit être prise par Vladimir Poutine lui-même ? Il y a forcément une enveloppe budgétaire qui doit être attribuée à l’Agence fédérale. C’est une décision politique qui s’accompagne forcément d’une enveloppe d’argent et de moyens humains pour avoir des gens bilingues, trilingues, des lignes de téléphone qui marchent, un site Internet intelligent…
 
Mais, soucieux de leur image dans le monde, les Russes ont quand même créé la chaîne d’information  Russia Today ?
 
Le problème de Russia Today, c’est qu’ils sont politiquement orientés pour donner une image du pays. Pour le cinéma, il faut effectivement être plus fin : vous avez affaire à des films que vous n’avez pas choisis forcément, que vous n’avez pas soutenus forcément et qui peuvent montrer une image de la Russie que vous-même n’aimez pas forcément. Néanmoins, il faut aussi promouvoir cette image-là, parce que, sinon, c’est de la censure pure. Il faut arriver à gérer simultanément différentes images du cinéma russe que renvoient Alla Sourikova et Cargaison 200 (Gruz 200) de Balabanov, Zviaguintsev et Les Salauds (Svolotchi) d’Atanessian (qui a fait un scandale monumental il y a trois semaines à la remise des prix MTV !)… Vous êtes obligé, si vous êtes objectif, à mettre tout ça au même niveau, au même rang : un film égale un film. Le cinéma russe, c’est tout ça et tant mieux. Si déjà l’Agence fédérale promouvait uniquement les films qu’ils coproduisent, ce serait déjà bien, mais même ça ils ne le font pas.
 
Un cinéma aussi varié, qui produit 80 films différents par an et qui ne sort pas de chez lui, c’est qu’il y a un problème ! 
 
 
 
Annexe
 

Films 2006-2007 sur lesquels Joël Chapron a souhaité attirer notre attention

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 


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