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Biographie, articles et interviews de Joël Chapron

 



"Les films de commande sont aujourd’hui voués à un échec programmé."

 

Interview de Joël Chapron,

responsable à Unifrance des pays d'Europe centrale et orientale et «correspondant étranger» du Festival de Cannes par Elena Kvassova-Duffort et Jacques Simon (Kinoglaz), Paris, le 4 mai 2010.



▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪



Je crains qu’aujourd’hui nous ne soyons obligés de parler exclusivement de Nikita Mikhalkov, car j’ai beau tourner mes questions dans tous les sens, je tombe toujours sur lui.

Oui, il y a une espèce de paranoïa en ce moment en Russie sur lui, sur le fait qu’il soit à Cannes. Il a cristallisé tous les reproches, on ne parle plus de son film, Soleil trompeur 2 sélectionné à Cannes, on parle du personnage.


Est-il vraiment la figure la plus importante du cinéma russe en ce moment. Est-ce que le choix fait par Cannes le confirme ?

Cela dépend de quel point de vue on se place. La figure la plus importante du cinéma russe en notoriété, oui sans doute. Mais ce n’est en revanche pas lui la figure la plus importante aujourd’hui dans la production russe. Il y a des sociétés qui sont devenues plus importantes en termes de production. Il n’est certainement plus la personne décisionnaire dans le cinéma russe, car, visiblement, des choses lui échappent - à la fois sur le fameux nouveau fonds, sur lequel je reviendrai, et à l’Union des cinéastes avec les problèmes qu’on connaît. En tout cas, à l’étranger, c’est celui qui est le cinéaste le plus connu. Néanmoins, il n’a fait que deux films en dix ans : la dernière fois qu’il a été à Cannes, c’était avec le Barbier de Sibérie, en 1999, et il n’a fait depuis que 12. Du temps de l’Union soviétique, Mikhalkov faisait un film tous les deux ou trois ans. 12 a eu un certain succès en Russie, a été présenté à Venise, distribué dans quelques territoires, mais n’a guère attiré de spectateurs étrangers.


-ce qui peut expliquer le choix de Cannes : est-ce la notoriété du réalisateur, le fait qu’on fête le 65e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

Non. Je sais que, quoi que je dise, les Russes ne me croiront pas, mais je le dis quand même. Le choix du festival de Cannes est totalement assumé par le délégué général Thierry Frémaux. Il a aimé le film, il le prend. Cela s’arrête là. Il sait bien les problèmes que la personnalité de Mikhalkov suscite en Russie, il sait bien que cette année est l’année de la Russie en France, mais tout cela ne compte pas dans les choix qu’il fait pour le festival. Personnellement, je regrette que cette année quelques premiers ou deuxièmes films que j’ai jugés intéressants et représentatifs de la production russe actuelle - ce qui n’est pas le cas du film de Mikhalkov - n’aient pas été retenus. Mais je dois constater que, bien que les sélections du festival de Cannes soient effectuées par trois comités différents n’ayant aucun lien entre eux, il ne reste au final que le film de Mikhalkov.


Que penser du conflit qui est né autour de la personnalité de Mikhalkov au sein de l’Union des cinéastes dont il est le président ? Est-ce qu’en France on doit prendre position ?

En tant que Français, nous n’avons pas à prendre position sur ce conflit. Il n’est pas récent, il a éclaté de façon très visible récemment mais il date du congrès de l’Union des cinéastes de décembre 2008 au cours duquel Nikita Mikhalkov n’a pas été réélu à la tête de l’Union. Mikhalkov a contesté cette élection auprès de la justice et a obtenu satisfaction et est donc redevenu Président de l’Union. Comme le disent les signataires de la lettre ouverte intitulée Ce qui ne nous plaît pas (et non pas Nous ne l’aimons pas, comme cela a été écrit dans la presse française) qui a été publiée le 8 avril 2010, le conflit est dû à un mode de fonctionnement qui ne leur convient pas, un mode de fonctionnement vertical du pouvoir. Je pense que Nikita Mikhalkov a dû se dire qu’il avait gagné par une décision de justice et que tout allait rentrer dans l’ordre. Or il y a des gens, notamment des jeunes mais pas seulement, qui ont estimé que cela ne pouvait pas continuer ainsi. Ces gens-là ont fini par se regrouper et créer un groupe dissident qui le fait savoir. C’est aujourd’hui un vrai problème pour le cinéma russe qui n’avait pas besoin de cela. Les signataires de la pétition qui contient de nombreux grands noms du cinéma russe sont en train de réfléchir à la création éventuelle d’une alternative à l’Union des cinéastes. Il est vrai que, vue politiquement, la sélection du film de Mikhalkov à Cannes n’aide pas les signataires de la pétition. Mais Cannes n’avait pas à entrer dans ces considérations.


Certains professionnels russes disent aussi qu’ils peuvent se passer de l’Union des cinéastes, leurs intérêts sont mieux défendus par les guildes professionnelles.

C’est possible. Mais il y a aussi derrière ce conflit un problème de gestion immobilière. L’Union des cinéastes est propriétaire d’un certain nombre de propriétés immobilières dans Moscou (Dom Kino, la maison de retraite des cinéastes…) qui sont gérées par l’Union des cinéastes.


Oui, mais certains, comme Vitali Manski, ont dit que les biens immobiliers ne les intéressaient pas.

Peut-être, mais l’immobilier existe et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’Union des cinéastes existe aujourd’hui. Ils ont des milliers de mètres carrés dans Moscou et cela vaut beaucoup d’argent.


Est-ce que le soutien qu’a obtenu Mikhalkov de la part de cinéastes n’est pas lié au fait qu’ils estiment que Mikhalkov, compte tenu de ses relations personnelles de rang élevé, est le mieux placé pour les aider ?

Sûrement, mais ce qui est en train de se passer depuis peu de temps, c’est que la relation entre Nikita Mikhalkov et le pouvoir politique du Kremlin n’est plus, visiblement en tout cas, aussi étroite qu’elle l’a été. Il semblerait qu’il n’ait pas obtenu un certain nombre de choses qu’il aurait aimé avoir. L’absence de Vladimir Poutine et de Dmitri Medvedev le 17 avril à l’avant première de Soleil trompeur 2, qui s’est déroulée au Kremlin, n’est pas passée inaperçue. D’où le sentiment de plus en plus fort aujourd’hui que Nikita Mikhalkov ne serait plus aussi soutenu par le Kremlin. Et en particulier, pour la direction du fonds, ce n’est pas le candidat qu’aurait proposé Mikhalkov qui a été retenu. On peut voir d’ailleurs que les critiques à l’encontre de Mikhalkov, notamment par les journalistes, se multiplient. Chercher un article élogieux surSoleil trompeur 2 est plus compliqué qu’un article négatif – et je ne parle pas du déchaînement de quasi-haine constaté sur le Net, avec détournement de posters du film à l’appui - et on a l’impression que les critiques ne visent pas que le film. Le film est un échec financier : le distributeur russe espérait générer environ 7 millions de dollars le premier week-end de l’exploitation russe, mais il n’a eu que 2,7 millions. La deuxième partie du film devrait sortir dans un an environ.


Il semble que dans certaines régions on ait obligé les élèves des écoles à aller voir le film comme on l’a fait par exemple dans les années 80.

Quand la mise en place des avant-premières a commencé à se faire, il était question qu’il y ait des dizaines d’avant-premières dans diverses régions en simultané avec Moscou, avec les politiciens locaux. Il y avait une sorte de promotion de l’intérêt national à aller voir ce film. Avec des recommandations ouvertes. Mais ce sont les pouvoirs locaux qui ont organisé cette promotion, par exemple en envoyant des élèves voir le film. Cela n’a pas été décidé par le Kremlin, sinon cela aurait concerné toutes les écoles. Néanmoins, le parquet de Vladivostok a effectivement ouvert une enquête suite à la plainte d’une enseignante accusant les autorités (mais qui ? La mairie s’en défend) d’avoir obligé les parents à donner de l’argent à leurs enfants pour qu’ils aillent, avec toute leur classe, voir ce film, les professeurs devant pour ce faire annuler des heures de cours…


Est-ce qu’on peut penser que c’est un signe de développement négatif d’une certaine vague patriotique sur laquelle surferait Mikhalkov?

Il surfe peut-être sur cette vague, mais son film est, rapporté à ses ambitions affichées notamment financières, un échec critique et public. Aujourd’hui, un film qui prendrait forme suite à une décision politique, un film de commande, ne fonctionnerait plus. Cela eut fonctionné. Guerre et Paix est un film de commande qui a eu un vrai succès public. À l’époque, il n’y avait pas d’alternative de loisir : il n’y avait ni cassettes ni DVD, on voyait très peu de films étrangers et à la télévision il n’y avait pas grand-chose. Mais aujourd’hui il y a une société démocratique avec de vraies alternatives (vidéos, internet, films étrangers…) : c’est quasi impossible d’obliger les gens à aller voir tous le même film. Certes, le matraquage publicitaire de la Première Chaîne avait permis à Night Watch de battre en son temps tous les records, mais il s’agissait là d’une forme de cinéma que les Russes n’avaient jamais vue fabriquée chez eux – sachant que le film était ostensiblement destiné aux jeunes, premiers consommateurs de cinéma en salles. Ce n’est pas le cas du film de Mikhalkov dont le slogan, « le grand film sur la Grande Guerre », n’a pas porté ses fruits.
Il y a, il est vrai, ce côté patriotique aujourd’hui qui se trouve peut-être exacerbé par le 65e anniversaire de la Libération, qui en Occident fait un peu peur. Mais, pour l’instant, pour ce qui concerne le cinéma, je n’ai pas vu de résultat tangible qui soit positif aux yeux de ceux qui sont les commanditaires de cette nouvelle direction prise par le cinéma.


Pouvez-vous maintenant nous expliquer quelles sont les nouvelles règles de financement du cinéma russe par l’État qui sont en train d’être mises en place ?

Pour l’instant, ces nouvelles règles et leurs modalités d’application ne sont pas encore complètement définies. Le Fonds dont on parle maintenant n’est pas un nouveau fonds : il a été créé en 1995. [Ce fonds s’appelle « Fonds fédéral de soutien social et économique au cinéma national » ; en russe « Федеральный фонд социальной и экономической поддержки отечественной кинематографии ».] Il avait déjà pour but de financer des films socio-économiquement intéressants ; c’était Fiodor Popov qui en était le directeur général. Ce fonds a vivoté ces dernières années jusqu’à ce qu’on s’en serve pour en changer les statuts et décider que le financement du cinéma russe ne se ferait plus via le ministère de la Culture russe et son Département du cinéma, mais par ce fonds.

La mise en place : Début octobre 2009, Vladimir Poutine a officiellement décidé qu’il fallait changer l’organisation du financement du cinéma et que cela passerait majoritairement par l’intermédiaire de ce fonds. Cela a soulevé d’abord un tollé car les cinéastes et professionnels du cinéma avaient fini par s’habituer au fonctionnement du ministère de la Culture - bien qu’il fût plus que curieux et surtout incompréhensible aux non-professionnels du cinéma russe, avec un système d’appel d’offres complètement délirant selon lequel si deux projets étaient présentés sur le même thème le ministère était censé opter pour le projet le plus rentable sans qu’aucune considération artistique n’entre en jeu, au moins en théorie ! Les fonctionnaires du ministère essayaient tant bien que mal de contourner les effets néfastes de ce système, mais ces contournements risquent de leur coûter cher puisque, cet hiver, a eu lieu un audit fiscal de la Cour des comptes sur l’utilisation des fonds du Goskino au cours des années 2008-2009 : sur les quelque 958 contrats que le Goskino a conclus avec des sociétés privées (433 en 2008 et 525 en 2009), il n’y en a pas un (pas un seul !) dont la société privée récipiendaire des fonds aurait respecté les obligations dans leur totalité ; certains fonctionnaires du Goskino pourraient d’ailleurs être poursuivis en justice.

Si on prend les chiffres, on s’aperçoit de fait que les milliards de roubles qui ont été investis dans le cinéma depuis une dizaine d’années, via le ministère de la Culture, ont produit beaucoup de films en quantité mais des films dont la rentabilité est extrêmement difficile et dont la notoriété à l’étranger est quasi nulle. À l’inverse, de Night Watch de Timour Bekmambetov à Tsar de Pavel Lounguine, de l’Amour-Carotte d’Alexandre Strijenov à Conte sur l’obscurité de Nikolaï Khomeriki, qui sont des succès publics ou festivaliers, nombreux sont les films ayant acquis une certaine notoriété à avoir été produits sans argent de l’État. Vladimir Poutine et un certain nombre de gens à la tête du pays ont estimé que l’argent qui transitait par le ministère de la Culture était mal utilisé, que c’était de l’argent donné à fonds perdus pour financer des films qui au final n’intéressaient pas grand monde, ni l’étranger, ni les festivals ni même le public russe dans leur majorité. Les films qui rapportaient le plus d’argent étaient ceux qui ne passaient pas par le ministère de la Culture : c’étaient des films qui étaient financés soit par des chaînes de télévision soit par des sponsors privés. Tout cela mis bout à bout fait que ceux qui sont aux manettes du financement se demandaient pourquoi on injecte autant de milliards dans un système qui ne fonctionne pas. Ils ont donc décidé de changer de système et travaillent depuis six mois à l’élaboration d’un nouveau système dont les modalités ne sont pas encore complètement définies.

Les sociétés « leaders » et la répartition des fonds : Il a été décidé qu’un certain nombre de sociétés de production importantes, « leaders » sur le marché, allaient être choisies et que, via ce Fonds, ce sont elles qui recevraient l’essentiel du financement du cinéma par l’État. Dans cette nouvelle architecture du financement, l’État veut remplacer le seul guichet, qui était le ministère de la Culture, par plusieurs guichets (le nombre initialement annoncé oscillait entre 6 et 12) constitués par les sociétés de production choisies. Celles qui ne seraient pas parmi les heureuses élues s’adresseraient à ces dernières pour faire financer partiellement leurs films. Si vous avez un scénario, un metteur en scène, avant vous alliez voir le Goskino [Département cinéma du ministère de la Culture], qui disait oui ou non et c’était définitif. Désormais, vous allez voir une première société « leader » ; si c’est non, vous pouvez vous adresser aux autres sociétés « leaders ». Pour la direction du pays, la démultiplication des guichets permettrait ainsi de démocratiser le système.

Il a fallu d’abord mettre au point les modalités de sélection des sociétés « leaders ». L’État a fait appel à une société privée (Movie Research) pour inventer et mettre en place un certain nombre de critères. Finalement, plusieurs critères ont été retenus dont le nombre de films produits par la société, la longévité de celle-ci, sa notoriété sur le marché international, le nombre de films ostensiblement reconnus comme des succès publics, le passage éventuel des films à la télévision et leur Audimat, le nombre de films sélectionnés dans les festivals internationaux, etc. Il y a des sociétés qui, avant même que les choix soient faits, n’ont pas postulé, refusant ainsi de concourir pour être parmi les sociétés « leaders » : c’est le cas, notamment, de la société de Renat Davletiarov qui est pourtant l’un des producteurs aux plus grands succès commerciaux. Ces sociétés se défient de ce fonds et estiment que les dés sont pipés, a priori. La mise en place de ce système prend du temps. La première étape a été la nomination d’un directeur général à la tête du Fonds. Le pouvoir a décidé d’y mettre un économiste et non un cinéaste - ce qui me paraît une très sage solution. L’économiste choisi est Sergueï Tolstikov : c’est quelqu’un d’extrêmement intelligent, cultivé, qui connaît bien le cinéma, a fait une partie de ses études aux États Unis. Il a pour tâche non de justifier l’existence du fonds ni l’idéologie qui a présidé à sa création, mais de le faire fonctionner. La nomination a pris beaucoup de temps, elle est intervenue début février alors qu’elle aurait dû être annoncée courant décembre 2009. Tolstikov s’est alors attelé aux modalités de sélection des sociétés « leaders », ce qui a pris cinq semaines. Des sociétés dont on pensait qu’elles seraient retenues, comme Russian World Studios (RWS) dont l’actionnaire principal est un proche du Kremlin, ne l’ont finalement pas été ; d’autres, qui ne semblaient pas devoir en être en sont. Le 19 mars, huit sociétés ont finalement été retenues. Ce sont : « СТВ » de Sergueï Selianov, « Direktsia Kino » d’Anatoli Maksimov, « TriTé » de Nikita Mikhalkov, « Central Partnership » de Rouben Dichdichian, « Profit » d’Igor Tolstounov, « Art Pictures » de Fiodor Bondartchouk, « Baselevs » de Timour Bekmambetov et « Rekoun-Film » de Valeri Todorovski. Mais le système n’est pas fermé et la liste de ces sociétés pourra être revue dans les années qui viennent en fonction notamment des résultats de ces sociétés (sachant que, à aujourd’hui, personne ne sait sur quels « résultats » seront jugées les sociétés…).

Or il faut savoir que, dans cette nouvelle configuration, l’État a décidé d’allouer à la production cinématographique des sommes nettement plus importantes que ce qui était donné par le Goskino auparavant : 2,86 milliards de roubles ont été officiellement promis pour l’année 2010. Pendant la première année, sur ces 2,86 milliards de roubles, 2 milliards (soit environ 50 millions d’euros) doivent être répartis à parts égales entre les huit sociétés « leaders » choisies.
Ensuite, chacune de ces sociétés devra avec cet argent financer au moins trois films par an. À ma connaissance, il n’y a pas d’obligation légale écrite pour le moment stipulant que, parmi ces trois films, il y ait des films produits par une autre société - bien que Sergueï Tolstikov pense qu’il serait légitime d’obliger les sociétés « leaders » à participer au financement d’autres films que les leurs. Il doit y avoir environ 120 sociétés de production répertoriées en Russie aujourd’hui et de 20 à 25 qui ont déjà fait leurs preuves. Il y a donc une quinzaine de sociétés de production qui ont été laissées sur le côté et l’objectif du Directeur général est que ces quinze sociétés qui n’ont pas été retenues puissent avoir accès à l’argent de l’État via les huit sociétés « leaders » avec lesquelles elles sont censées passer des accords. Dans l’avenir, les sociétés pourraient être jugées également à l’aune des succès de ces accords. Mais se pose alors un autre problème qui n’a pas été réglé jusqu’à présent : pour un film cofinancé par une société « leader », qui sont les ayants droit ? Cela se pose pour le partage des recettes éventuelles, mais aussi pour un film d’auteur un peu pointu : quels sont les producteurs qui peuvent revendiquer le film, décider de sa carrière, de sa participation aux festivals internationaux, du choix du vendeur, du distributeur, etc. ? Est-ce le producteur « indépendant » ou la société « leader » qui a cofinancé son film ? Cela dépendra-t-il du montant investi par cette dernière ou bien une autre règle tranchera-t-elle la question ? Autant de points qui restent aujourd’hui en suspens. Et quid des coproductions avec les pays étrangers : y aura-t-il des règles spécifiques pour ces huit sociétés ?

Une autre question qui reste en suspens, c’est que la mise en place de ce fonds s’est faite dans l’optique d’avoir des remontées de recettes. Auparavant, quand l’État donnait de l’argent, c’était à fonds perdus. Aujourd’hui, le Fonds est censé récupérer un pourcentage de la recette salles des films qu’il a financés, mais aussi cofinancés, de sorte que le Fonds pourrait à terme soit s’autofinancer soit au moins recevoir de l’argent qui viendrait des recettes salles et pas seulement des caisses de l’État. Ce mécanisme-là aujourd’hui n’est toujours pas arrêté. Quand on prend le système de remontée de recettes et d’avance sur recettes en France, on voit qu’il est extrêmement complexe et s’est mis en place au cours des années, mais au final chaque investisseur sait à l’avance quand et selon quel pourcentage des recettes il pourra recevoir de l’argent.
En Russie, le problème n’est pas tranché. Chacune des huit sociétés va recevoir environ 6,25 millions d’euros. Nombreux sont les problèmes qui se posent. Par exemple, la défiscalisation éventuelle des sommes versées par l’État : sans cette défiscalisation, les sociétés devraient reverser à l’État 20% de taxes sur la somme reçue. Ensuite une partie de l’argent reçu va être donnée à un producteur extérieur qui aura apporté un projet : est-ce que lui-même devra reverser à l’État des taxes sur cet argent ? Est-ce qu’il y a un montant maximal qui sera donné par rapport au budget du film, car ce que voudrait l’État, même si ce n’est pas encore définitivement acté, c’est que l’argent de l’État ne couvre pas plus du tiers du budget d’un film. L’État veut ainsi davantage diversifier son aide. C’est aussi pour cette raison que les sociétés « leaders » doivent financer au moins trois films avec l’argent reçu par l’État, cette somme ne pouvant en aucun cas à elle seule financer les trois films. La partie de la somme donnée par l’État qui devrait être allouée à des producteurs extérieurs à la société qui a reçu cette somme est actuellement en discussion.

Le système adopté par les Russes est étonnant, différent des systèmes appliqués dans les autres pays, il est unique et par suite difficile et long à mettre en place.
Je trouve que ce projet du fonds est passionnant, j’en suis la mise en place avec beaucoup d’intérêt, mais je ne peux pas dire à l’heure actuelle si le système sera viable ou non, sachant que, comme vous le voyez, de multiples questions restent sans réponse. Au départ, les producteurs étaient vent debout contre le projet ; aujourd’hui, on sent que les reproches se font plus nuancés, et d’ailleurs la guilde des producteurs est associée à la mise en place des modalités d’application. Je suis plutôt confiant dans le mode de gestion du fonds. Mais on peut se demander encore si, idéologiquement et politiquement, c’était une bonne idée de le créer. Tout le monde était d’accord pour dire que le système actuel du Goskino était inadapté, mais fallait-il inventer ce système-là ? Difficile à dire.
Sur les 860 millions de roubles (environ 21,5 millions d’euros) non affectés aux huit sociétés, 300 millions seront distribués, sous forme de bonus, à des films qui auront attiré en salle plus de 1 million de spectateurs et qui n’auront pas bénéficié de l’argent du Fonds. C’est une façon de stimuler la production et de découvrir d’autres sociétés dignes d’entrer à l’avenir, si elles le souhaitent, dans le club des sociétés « leaders ».

Par ailleurs, l’argent de l’État servira aussi à financer les films dits « d’intérêt national social et idéologique », qui sont en fait des commandes d’État. Il devrait y en avoir une dizaine mis en production cette année. 5 projets ont d’ores et déjà été retenus. Un de ces films sera consacré à « l’année de l’enseignant » : ce sera un film de fiction dont on imagine qu’il mettra en valeur l’activité professionnelle des enseignants ; ce film se veut une réponse à la prétendue mauvaise image donnée par la série télévisée l’École qu’a réalisée Valeria Gaï Guermanika et diffusée la Première Chaîne de télé. Il y en a un sur l’année 1812, un sur le hiérarque Alexeï, métropolite de Moscou au XIVe s. (que va tourner Andreï Prochkine), un sur le général Mikhaïl Skobelev (1843-1882 ; héros des conquêtes centre-asiatiques et de la guerre russo-turque de 1877-1878), et un sur le premier vol dans le cosmos… On retombe dans les commandes de l’État, l’argent transitera vraisemblablement par le Fonds mais, pour l’instant, personne ne sait si les producteurs de ces films seront ou non des producteurs des huit sociétés « leaders ». De plus, ces dernières, si elles se voient contraintes de s’atteler à la production de ces films soit directement soit indirectement, veulent être sûres de ne pas être jugées sur les résultats de ceux-ci. En effet, tout le monde ou presque s’accorde à dire que les films de commande sont aujourd’hui voués à un échec programmé.
La mise en place du nouveau système de financement est lente et cela a pour premier inconvénient de ralentir la production qui pour l’instant n’a pas reçu d’argent.


Il y a aussi l’argent donné par le ministère pour d’autres types de production.

Oui, il y a environ 800 millions de roubles (environ 20 millions d’euros) qui seront attribués directement par le ministère de la Culture pour les films d’auteur, les films documentaires, les films d’animation et les films pour les enfants. Pour l’instant, on ne connaît pas les modalités.


L’année 2009 était l’année de la crise : comment se présente l’année 2010 pour la production ?

On m’avait dit qu’à cause de la crise il n’y aurait pas de films en 2009. En fait, cette année, j’ai vu plus de films que l’année dernière, 54 films russes - plus de 60 en comptant les films réalisés par les anciens pays de l’URSS. Pour l’année prochaine, attendons de voir.


Comment se présente la production 2009 du point de vue thématique ?

Comme l’année dernière : c’est terrible, c’est sombre, glauque et noir. Néanmoins, à de très rares exceptions, ce sont ces films-ci qui sont le plus talentueux ; les comédies, vaudevilles, films historiques, films d’action ne sont presque jamais de bonne qualité cinématographique. Paradoxalement, le plus représentatif de ce qui se fait dans le cinéma russe aujourd’hui est peut être Mon bonheur, le film de l’Ukrainien Sergueï Loznitsa, sélectionné en compétition à Cannes, tourné en russe, dont l’action se passe en Russie, mais qui a été tourné en Ukraine, sur fonds allemands, ukrainiens et néerlandais. C’est le premier film de fiction du réalisateur, jusqu’alors documentariste reconnu.


Et où en est le film de Guerman ?

Alexeï Guerman, dont la santé est déficiente, est d’une exigence et d’une méticulosité extrêmes. Bien que le montage image soit fini depuis deux ans, il continue de travailler sur la postsynchronisation, se désespérant de ne pas trouver de timbres de voix correspondant aux personnages que les figurants interprétaient… Le film, qui s’appelle désormais Chronique du carnage d’Arkanar, pourrait être prêt l’hiver prochain, comme le Faust de Sokourov.


Le studio Lenfilm a été repris par Evtouchenkov, l’actionnaire principal des studios RWS : peut-on s’attendre à un nouveau développement du studio ?

Je n’ai pas vraiment d’avis tranché sur la question. J’ai visité les studios RWS en décembre, je connais très bien Lenfilm et j’en ai parlé avec Alexeï Guerman qui était contre toute privatisation de Lenfilm. C’est une histoire compliquée. Avoir des studios de tournage importants en termes de volume territorial en plein cœur d’une ville comme Saint-Pétersbourg est devenu un peu décalé par rapport à ce qui se fait dans le cinéma mondial aujourd’hui. Penser que l’État doit continuer de financer, coûte que coûte, ce type de studio, alors qu’aujourd’hui les studios ne sont plus producteurs, ne semble pas raisonnable. Or, en tant que prestataire de service, Lenfilm ne vaut sans doute pas RWS et ses prestations ne sont a priori pas de niveau international. C’est donc RWS qui reprend cela. Les dangers que voient les cinéastes de Lenfilm, c’est que les bâtiments vont être abattus, qu’ils vont être expulsés et ne pourront plus tourner à Saint-Pétersbourg – bref, que tout cela n’est qu’une mirobolante affaire immobilière sans aucun rapport avec le cinéma. Je n’en sais rien, mais j’ai envie de croire que non. Néanmoins, il y a un moment où pour ce type de lieu on doit penser en termes de rentabilité. Actuellement, Lenfilm n’est pas rentable. Karen Chakhnazarov a réussi à faire de Mosfilm un studio rentable. Les gens qui se sont succédé à la tête de Lenfilm n’ont pas réussi à faire la même chose, il fallait bien prendre une décision. Je ne sais pas si la décision prise est la bonne, mais souhaiter que rien ne change était voué à l’échec.


Il semble que le choix ait été fait d’y préserver l’activité cinématographique.

Absolument ! La partie hors de la ville va sans doute être réaménagée pour y installer des studios mieux équipés. Pour la partie à l’intérieur de la ville, plusieurs projets ont été soumis, notamment l’organisation d’un centre du cinéma où il y aurait des salles de cinéma, un palais du cinéma pour des festivals, des rétrospectives pourraient y être organisées, avec peut-être un ou deux plateaux. Il y a aussi un projet de construction d’un hôtel pour les équipes qui viendraient tourner à Saint-Pétersbourg. Donc Lenfilm resterait le centre névralgique du cinéma à l’intérieur de la ville, mais deviendrait rentable. On y montrerait des films commerciaux ou non, des rétrospectives, des films de patrimoine, rien n’est encore décidé mais en tout cas le cœur de Lenfilm resterait le cinéma. Je pense que ce sera le cas, mais continue de parler au conditionnel…


À propos des liens entre le cinéma russe et le cinéma international avec notamment la multiplication des festivals internationaux en Russie (à Saint-Pétersbourg, à Vologda…), estimez-vous qu’on assiste à une amélioration de la collaboration entre le cinéma russe et le cinéma international ou ce sont seulement des événements ponctuels ?

Non, je ne vois pas vraiment d’amélioration. En terme de production, les collaborations sont moins que ponctuelles, si je puis dire ; en terme de distribution, les films russes ne sortent pas commercialement à l’étranger à de rares exceptions près. Les films étrangers, en revanche, sortent en Russie et sont plutôt bien accueillis, surtout les films américains, français, allemands, asiatiques. Ce n’est pas vraiment un échange, c’est le cinéma étranger qui est de mieux en mieux accueilli en Russie.
En revanche, de plus en plus de producteurs russes considèrent aujourd’hui que, pour une somme relativement modique par rapport au budget d’un film, ils peuvent, avec des sous-titres en français, accroître la visibilité de leur film et aboutir à une sorte de distribution alternative via les festivals où les films russes sont assez bien représentés. Certes, cette année, à cause de l’année de la Russie, le cinéma russe est mieux représenté en France. Cependant, il y a de plus en plus de films russes qui sont présentés dans de petits festivals français. Et, au final, si on calcule le nombre total de spectateurs, celui-ci est non négligeable. Par exemple, le film Une guerre de Vera Glagoleva a été vu peut-être par 5 000 ou 6 000 spectateurs en France alors qu’il n’y est pas distribué commercialement et ne le sera vraisemblablement pas. Les sous-titres peuvent aider aussi à la diffusion de DVD à l’étranger.


Mais est-ce qu’une trop grande diffusion dans des festivals d’un pays n’empêche pas le film d’être distribué dans ce pays, comme ce fut le cas du film de Glagoleva ?

C’est vrai, mais c’est un cercle vicieux : si un film est trop montré, il risque de ne pas être distribué ; mais si vous ne le donnez pas aux festivals espérant qu’il sera acheté, comme statistiquement il a peu de chance de l’être, il risque de ne pas être montré du tout. C’est un peu le cas des Zazous de Valeri Todorovski qui a été très peu montré dans les festivals et qui finalement a été vu par moins de spectateurs en France que le film de Glagoleva.


Films préférés :

Le Vilain Petit Canard (Гадкий утёнок) de Garri Bardine
Vivre ! (Жить !) de Youri Bykov
L’Alienne (Чужая) d’Anton Barmatov
Les Bruants (Овсянки) d’Alexeï Fedortchenko
Sibérie, Monamour (Сибирь, Монамур) de Slava Ross
Contre-mouvement (Обратное движение) d’Andreï Stempkovski
Un autre ciel (Другое небо) de Dmitri Mamoulia
Réparation (Сатисфакция) d’Anna Matisson
Je t’aime (Я тебя люблю) d’Alexandre Rastorgouïev et Pavel Kostomarov
L’Éléphant (Слон) de Vladimir Karabanov



NOTA BENE POST-CANNES (25 mai 2010) :
Le film Soleil trompeur 2 de Nikita Mikhalkov est passé quasiment inaperçu au festival de Cannes où il n’a remporté aucun prix. Le film ukrainien Mon bonheur de Sergueï Loznitsa a, lui, divisé les jurés, certains étant plus qu’enthousiastes, mais n’a finalement remporté aucun prix non plus. Le fonds dirigé par Sergueï Tolstikov n’a toujours pas touché l’argent de l’État et ne peut donc pas commencer à le distribuer. Les questions méthodologiques restées en suspens le sont toujours. Les producteurs des huit sociétés « leaders » se demandent, en revanche, si, à raison de trois films produits par an et par société, ils arriveront à trouver 48 scénarios et autant de metteurs en scène de qualité à produire dans les deux années qui viennent… C’est sans doute là la plus grande interrogation.



 

 




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