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Biographie, articles et interviews de Joël Chapron




« EURIMAGES et CANNES : Seules portes de sortie du cinéma russe en 2017 ? »

 

ENTRETIEN 2017 – 15 août 2017


Joël CHAPRON (Responsable des pays d’Europe centrale et orientale à Unifrance, correspondant du festival de Cannes pour les pays de l’ex-URSS)
Priscilla GESSATI (Coordinatrice générale à Potemkine Films)
Françoise NAVAILH (Présidente de kinoglaz.fr)
Elena DUFFORT (kinoglaz.fr)



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Elena Duffort : Je voudrais aborder la question de l’intégration de la Russie dans le processus global du cinéma mondial. Quels films russes sortent ici, quels films français sortent là-bas, leur accueil, etc. ? Joël, ces thèmes t’intéressent, je crois, et j’ai aussi entendu parler d’un livre qui doit sortir en octobre et qui s’appelle « Moscou et Saint-Pétersbourg mis en scènes ». Comment ce sujet est-il traité ?

Joël Chapron :
En fait, c’est une collection qui s’appelle Ciné voyage qu’a lancée la maison d’édition Espaces&Signes il y a deux ans. Il s’agit, à chaque fois, d’un petit livre de 80 à 100 pages qui évoque l’image que les grandes villes du monde offrent d’elles-mêmes via le cinéma. Le livre sur les deux capitales russes sera le 12e de la collection. Il y a déjà Tokyo, Berlin, Prague, New York, Marseille, l’Iran, Las Vegas, etc. L’éditeur m’a contacté pour que je fasse ce livre sur Moscou et s’est demandé si on pouvait faire un autre livre sur Saint-Pétersbourg. In fine, on s’est dit qu’il n’y aurait pas assez pour faire deux livres. On a donc réuni les deux villes. Le but de l’éditeur est d’essayer de dégager des regards de metteurs en scène sur les grandes villes. Quand on a affaire à Rome, ce n’est pas difficile : on a le regard de Fellini, Moretti, Rossellini… On a beaucoup de regards de cinéastes, généralement nationaux, sur leur propre ville, mais on a aussi le regard de Woody Allen sur Rome. Comme on a le regard de Woody Allen sur Paris. Mais, quand on s’attelle à une ville russe ou à un pays comme la Russie, le problème est totalement différent pour deux raisons. La première, c’est qu’il n’y a pratiquement aucun metteur en scène étranger qui ait un regard sur ces villes — ça s’explique historiquement, puisque les étrangers n’avaient pas le droit de venir tourner de films en URSS, à de rares exceptions que j’expliquerai plus loin. La seconde tient à l’absence de notoriété internationale des réalisateurs russes : ceux qui ont fait des films avec un vrai regard sur leur ville sont le plus souvent inconnus ici, les Français ne les connaissent pas. On se retrouve donc avec un corpus de films très particulier qu’on peut diviser en deux avec, d’une part, les films russes qui portent un regard sur ces deux villes, mais, comme nous nous adressons à un public français non spécialiste de cinéma russe, ces films sont très peu nombreux parce que l’écrasante majorité sont des films que les Français n’ont jamais vus et qu’ils ne verront sans doute jamais, donc qu’ils ne connaissent pas (comme Bonjour, c’est moi ! de Frounze Dovlatian, malgré les belles vues de Moscou prises des toits, L’Espion d’Alexeï Andrianov qui, en 2012, a reconstitué le Moscou de 1941, ou Musique pour décembre d’Ivan Dykhovitchny où les cours intérieures des immeubles délabrés de Saint-Pétersbourg contrastent avec la majesté de la Neva) ; et, de l’autre, un corpus assez important de films étrangers où Moscou (ou Saint-Pétersbourg) est le lieu du tournage ou au moins le lieu de l’action parce qu’il y a aussi tous les films qui ne se sont pas tournés là-bas, mais dont l’action s’y passe, et qui n’ont aucun regard sur la ville : Moscou et Saint-Pétersbourg ne sont que des lieux qui permettent d’identifier un attachement à un endroit particulier compte tenu du scénario. C’est généralement lié soit à des adaptations de la littérature russe, soit à des films d’espionnage, soit à des films d’action. À un moment, le scénariste ou le metteur en scène ont eu besoin que Moscou et Saint-Pétersbourg soient à l’écran pour ancrer l’histoire dans un lieu. Mais, généralement, les metteurs en scène étrangers ont tourné le moins possible de scènes sur place, l’essentiel du film étant tourné à l’extérieur de la Russie pour des raisons purement logistiques de contraintes qui sont tout à fait explicables par à la fois le système d’aujourd’hui et a fortiori le système soviétique, quand il était absolument impossible de tourner en URSS un film de fiction étranger avant la Perestroïka. Les seuls films de fiction que des metteurs en scène étrangers ont tournés en Union soviétique avant la Perestroïka sont des coproductions. Mais à aucun moment les Soviétiques n’ont accepté, sur leur territoire, des films qui viendraient se tourner et dans lesquels ils ne seraient pas investis. Ils avaient forcément un contrôle sur les films et un contrôle sur les scénarios. Globalement, de 1920 à 1991 (disons 1989), il y a eu 4 coproductions entre la France et l’Union soviétique. 4, c’est tout, pas une de plus. La toute première, c’est 20 000 lieues sur la Terre de Marcello Pagliero (1) ; juste après, on a Normandie-Niémen de Jean Dréville, puis La Nuit des adieux, toujours de Jean Dréville (ces trois films datent d’avant la signature de l’accord de coopération franco-soviétique de 1967), puis Un amour de Tchékhov de Sergueï Youtkevitch, seule et unique coproduction à avoir vu le jour après la signature de l’accord et avant la Perestroïka. Il a failli y en avoir une 5e qui était une adaptation d’« Anna Karénine » par Jacques Demy et Michel Legrand qui sont allés là-bas pour faire des repérages. Ils ont passé du temps à Moscou et Samarcande, notamment, mais in fine ce film ne s’est pas fait. C’était l’époque où les Soviétiques se sont dit que, pour booster la cinématographie soviétique sur les écrans étrangers, ils devaient appeler des metteurs en scène étrangers pour venir tourner chez eux. Ils ont fait venir le Japonais Akira Kurosawa qui a tourné Dersou Ouzala (1975), l’Américain George Cukor qui a tourné L’Oiseau bleu (1976), avec, dans ses valises, Elizabeth Taylor, ainsi donc que Jacques Demy qui devait tourner Anouchka, le titre prévu à l’époque. Il y a trois, quatre, cinq films comme ça faits par des metteurs en scène « occidentaux », en tout cas issus de pays « capitalistes »… Ces films étaient censés montrer d’autres images de l’Union soviétique que celles que les Soviétiques eux-mêmes tournaient.

Et donc ce livre, que j’ai coécrit avec Christel Vergeade, est très particulier parce que j’avais dit tout de suite à l’éditeur que ça allait être très compliqué de parler d’un regard sur ces villes, puisqu’il serait difficile de parler du regard des metteurs en scène russes (les Français n’ont pas vu les films) et qu’il n’y a pas de regard étranger. Ou presque. Donc on a jonglé avec ça. L’essentiel du livre est évidemment consacré à Moscou, avec une petite partie à Saint-Pétersbourg parce que c’est un lieu de tournage moins utilisé par les étrangers et, encore une fois, le cinéma russe est relativement absent… Ce qui est intéressant, c’est que même les grands cinéastes soviétiques n’ont quasiment rien tourné dans leurs « capitales » : la quasi-totalité des films de Mikhalkov sont en province, à la campagne – même si, dans Le Barbier de Sibérie, il y a des scènes au Kremlin, qui sont évidemment citées. Chez Konchalovsky, il y a Gloss, puisque l’héroïne monte à Moscou pour faire carrière. Mais la quasi-totalité des films de Konchalovsky ne sont pas tournés à Moscou, hormis Le Cercle des intimes qui a été tourné en grande partie à l’étranger, mais aussi en Russie – et qu’on cite, bien sûr. Pour Pavel Lounguine, il y a Taxi Blues, Luna Park et Un nouveau Russe, mais plusieurs de ses films ne se sont pas tournés là (La Noce, Familles à vendre, L’Île, Tsar…). Il y a de grands moments du cinéma soviétique qui n’ont rien à voir avec Moscou ni Saint-Pétersbourg. Ne serait-ce que Le Cuirassé Potemkine (Odessa) ou La Petite Vera (Marioupol) : les lieux de leur action ne sont pas liés à ces villes.

Néanmoins, malgré les embûches, on a non seulement réussi à écrire les 80 pages requises, mais celles-ci ne représentent, in fine, qu’un peu moins de la moitié du texte qu’on a écrit, mais qu’on a dû réduire afin de rester dans les normes de la collection.

Elena Duffort : Est-ce que ça a un rapport avec l’initiative de la mairie de Moscou qui a offert un prix au film qui donne la meilleure image de la ville ?

Joël Chapron :
Non, rien. C’est vraiment une collection française qui existe depuis deux ans. Et c’est un éditeur qui a décidé de lancer « Tokyo mis en scène », « Berlin mis en scène », « Rome mis en scène », et c’est naturel pour lui que Moscou et Saint-Pétersbourg y soient aussi.

Françoise Navailh : Est-ce que vous mentionnez le film américain Soleil de nuit avec Barychnikov et dont l’action se passe à Leningrad ?

Joël Chapron :
Bien sûr, même si rien n’a été tourné sur place à part quelques plans filmés par une deuxième équipe, sans les acteurs, qui, venue officiellement pour tourner un documentaire, a sillonné les quartiers touristiques de la ville pour en rapporter les images utiles (la perspective Nevski, le Kirov, etc.). Dans la version « longue » que nous avons écrite, on avait toute une partie sur les « faux » lieux. Soleil de nuit, Reds, Docteur Jivago, Gorky Park, Twist Again à Moscou… : tous ces films ont projeté sur les écrans français des images de ces deux villes sans qu’un seul plan y soit tourné !

Françoise Navailh : Les Russes et l’URSS auraient pu toucher le monde entier avec le film que Sergio Leone voulait tourner sur le siège de Leningrad (d’après le livre d’Harrison Salisbury « Les 900 Jours »). Tout était prêt, les repérages terminés, les acteurs engagés… Et l’accord des autorités soviétiques arraché ! La mort brutale de Leone en 1989 à la veille du tournage a tout stoppé. Hélas, le film n’existe pas. Une grande occasion manquée.

Elena Duffort : Nous avons parlé des difficultés des productions étrangères à tourner à Moscou, à tourner en Russie. Je suppose qu’il n’y a pas grand-chose qui a changé en dehors de l’initiative de la Commission du film de Moscou. Mais je ne sais pas s’ils ont fait quelque chose, accueilli quelqu’un…

Joël Chapron :
Pas encore. Le lancement de la Commission du film de Moscou a eu lieu pendant le Festival de Cannes. À ma connaissance, pour l’instant, il n’y a rien qui soit en train d’être tourné avec leur soutien. Et je ne sais pas non plus quel type de soutien ils apportent. Le lancement qu’ils ont fait pendant le Festival de Cannes portait essentiellement sur le point important qu’est l’allègement des charges bureaucratiques qui permet, comme à Paris, d’avoir un bureau qui centralise les demandes des producteurs. À Paris, le Bureau du cinéma de la Mairie centralise les demandes de l’équipe et c’est lui qui ensuite s’occupe de prévenir la police, les pompiers, pour bloquer les rues, etc. Tout un système est en place. Moscou veut faire ça, car, avant de lancer ce projet, ils ont compté que, pour tourner à Moscou, il fallait s’adresser à 18 instances différentes pour avoir les autorisations de tournage nécessaires. Le but était évidemment de simplifier tout ça. Par ailleurs, je ne pense pas, pour l’instant en tout cas, qu’il y ait de l’argent à la clef. Les commissions du film en France sont de deux types : il y a celles qui permettent d’alléger les charges bureaucratiques, c’est-à-dire qui font en sorte d’inciter les films à venir se tourner via le Bureau d’accueil, et il y en a quelques-unes qui ont une somme d’argent à la clef et qui, pour le coup, mettent de l’argent dans la production du film. Enfin, il y a une troisième incitation notable qui est le crédit d’impôt : un allègement fiscal des charges ou un abattement sur la TVA qui, chez nous, est généralement de 20% mais qui, dans d’autres pays, peut être plus ou moins importante.

Il y a une Russian Film Commission, mais on n’en entend jamais parler et elle n’a même pas de site Internet. L’équivalent français est Film France qui coordonne toutes les commissions du film en région. Film France accueille les producteurs, les directeurs de production, les conseille, les oriente dans leurs recherches de lieux, mais aussi de techniciens, voire d’artistes, avec une base de données sur les décors assez extraordinaire : si vous avez besoin d’une église située juste en bord de mer sur une falaise, le moteur de recherches permet de la chercher dans toute la France ! Film France assure la coordination nationale des 36 commissions régionales, départementales, voire municipales ! Il y en a aussi dans la plupart des départements et territoires d’outre-mer (http://www.filmfrance.net/v2/fr/home.cfm?choixmenu=reseau). Pour attirer les tournages, même des villes créent des commissions : pas seulement Paris, mais aussi Strasbourg, Marseille… C’est utile à la fois pour le développement du cinéma dans la région, mais aussi le développement du tourisme.

Elena Duffort : Mais elles sont plutôt tournées vers les productions françaises ou les productions étrangères ?

Joël Chapron :
Toutes les productions, y compris les tournages de publicités, les séries TV, les films… Tout est mis en œuvre pour attirer le plus possible d’équipes et le mieux possible afin qu’elles viennent y tourner. Le site de Film France est en 3 langues : français, anglais… et chinois !

Elena Duffort : Mais, si j’ai bien compris, toutes les commissions n’ont pas les mêmes politiques ni moyens de soutien. Pour les productions étrangères, l’avantage, c’est surtout un crédit d’impôt international ?

Priscilla Gessati :
Exactement. Le principe, généralement, ne donne pas d’aide à la réalisation. Mais on soutient la production, notamment par des dégrèvements d’impôt, etc., parce qu’au moment du tournage il y a des dépenses faites sur place, et que c’est toujours bon pour l’économie locale.

Elena Duffort : Justement, ce matin j’ai vu un sujet sur le film Dunkerque. Le maire de Dunkerque est aux anges, l’office de tourisme ravi… Tout le monde est content.

Joël Chapron :
Bien sûr.

Priscilla Gessati : Oui, au-delà de l’aspect économique, il y a le fait qu’on parle de la ville, c’est une déclinaison du « soft power ».

Joël Chapron : En plus, là, le film porte le nom de la ville. C’est exceptionnel. Pour la notoriété de la ville dans le monde, c’est bien mieux que si le film s’appelait Sur les rives de la mer du Nord.

Priscilla Gessati : Au Havre, il y a quelques années, 3 films importants s’y sont tournés (Le Havre d’Aki Kaurismäki, 38 témoins de Lucas Belvaux et Tournée de Mathieu Amalric) presque en même temps et ça a permis de redécouvrir la ville, même pour les Français, avec cette architecture tellement atypique qui se prête vraiment aux décors de cinéma.

Joël Chapron : Tu as raison, c’est important. La France a pris conscience de ça au moment où Steven Spielberg a tourné Il faut sauver le soldat Ryan. Il est venu en France en 1996 et s’est dit que c’était trop compliqué d’y travailler, et il a filmé les plages du Débarquement en Irlande. La France a compris à ce moment-là que ce n’était pas possible de continuer comme ça. La deuxième plus grosse production, après Le Soldat Ryan, où l’équipe a hésité à venir et où Paris a tout mis en place pour qu’ils viennent, c’est Da Vinci Code.

Elena Duffort : Revenons à mon thème : la Commission du film de Moscou, pour l’instant, n’a pas d’argent ; c’est seulement le travail organisationnel. Est-ce qu’ils ont fait d’autres annonces ?

Joël Chapron :
Pas à ma connaissance. Simplement, effectivement, il y a visiblement une volonté politique au niveau de Moscou de mettre en avant la ville. On le voit quand on va à Moscou où, de toute façon, c’est plus joli, les trottoirs sont refaits, élargis… Il y a eu un moment où le manque d’attractivité est devenu un sujet important pour Moscou et le « nouveau » maire (Sergueï Sobianine est maire depuis 2010). La Commission de Moscou a fait un film publicitaire pour justement mettre en avant Moscou, qu’ils ont diffusé pendant le Festival de Cannes au moment de la présentation. J’ai vraiment l’impression, avec la création du prix pour le film qui met en avant la ville de Moscou, qu’il y a une volonté politique d’avancer vers une plus grande attraction des tournages. Je ne suis pas sûr qu’il y ait l’enveloppe économique pour l’instant, mais, en tout cas, il y a la volonté politique qui me paraît tout à fait louable.

Priscilla Gessati : Pour le moment, ça reste local.

Joël Chapron : Tout à fait. Certaines régions ont décidé de sauter le pas. C’est le cas du Primorié (Vladivostok), qui, pour attirer les tournages, propose un remboursement de 15% des frais que l’équipe engage sur place : le premier remboursement a eu lieu au début du mois d’août cette année pour Sur zone (« На районе »), d’Olga Zouieva avec Danila Kozlovski, qui s’est tourné là-bas l’hiver dernier (la somme remboursée n’a pas été dévoilée, mais la région a alloué 15 millions de roubles aux remboursements des dépenses effectuées par les équipes de films).

Elena Duffort : Autant que je sache, la présentation à Cannes était à l’initiative de Roskino. Quelle est la différence entre Russian Film Commission et Roskino ?

Joël Chapron :
Roskino est là pour aider à la diffusion du cinéma russe à l’étranger. Ce n’est pas du tout la même chose. En France, l’outil de promotion du cinéma français à l’étranger est Unifrance ; en Russie, c’est Roskino (ex-Sovexportfilm). La Commission de Moscou a, à Cannes, profité du Pavillon russe qui est géré par Roskino pour y faire sa présentation, ce qui me paraît tout à fait légitime.

Elena Duffort : Cette année, il me semble qu’il y a des signes de « réchauffement » des relations franco-russes. Avez-vous la même impression ? J’ai vu que Gergiev avait dirigé l’orchestre de France pour le concert du 14-Juillet au Champ-de-Mars. Je comprends que ça s’est décidé il y a bien longtemps. J’ai vu aussi le résultat des dernières commissions Eurimages et pas mal de films russes ont reçu l’aide de ce fonds européen.

Priscilla Gessati :
Compte tenu des tensions entre la Russie et le Conseil de l’Europe, on peut craindre qu’elle se retire d’Eurimages.

Joël Chapron : En fait, la Russie a averti officiellement le Conseil de l’Europe fin juin qu’elle suspendait sa cotisation au Conseil pour cette année (je crois qu’il s’agit de 11 millions d’euros), car elle estime injuste d’être interdite de vote à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe depuis 2014 – cette interdiction a été mise en place après l’annexion de la Crimée et la Russie trouve ainsi une voie pour s’opposer aux sanctions économiques qui lui sont imposées.

Priscilla Gessati : La Russie nouvelle a rapidement rejoint le Conseil de l’Europe (1996), mais a adhéré à Eurimages tardivement (2011), or Eurimages est un fonds de soutien qui dépend de ce Conseil. Pour y participer, il faut cotiser à ce fonds (en plus de la cotisation au Conseil de l’Europe). Le montant de la cotisation dépendant du niveau de l’industrie cinématographique du pays, le gouvernement russe tardait chaque fois à accepter le montant demandé. Or Eurimages réévaluant ce montant au vu du développement de l’industrie, celui-ci augmentait régulièrement, retardant d’autant l’adhésion. La décision prise fin juin pourrait ouvrir la voie à d’autres cessations de versements aux programmes dépendant du Conseil de l’Europe – dont Eurimages. Si, donc, la Russie cessait de cotiser à Eurimages et en sortait, le nombre de films coproduits dans le cadre de ce programme avec la Russie redescendrait, mais disparaîtraient également les aides octroyées à la distribution de films européens dans ce pays.

Joël Chapron : En fait, la Russie ne parle pour l’instant pas de se retirer d’Eurimages, ni même du Conseil de l’Europe, malgré les sanctions économiques et l’attitude de l’Europe vis-à-vis de l’Ukraine. Néanmoins, dans quelle direction va aller Poutine, ça je n’en sais rien. En tout cas, pour l’instant, effectivement, plusieurs sessions d’Eurimages ont entériné des coproductions avec la Russie.

Elena Duffort : Il me semblait qu’il y en avait plus que d’habitude.

Joël Chapron :
Il y a 4 sessions par an. En 2016, 3 films ont été soutenus au titre de coproductions avec la Russie : Arythmie de Boris Khlebnikov (avec la Finlande et l’Allemagne), Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev (avec la France et la Belgique), Le Grenier d’Igor Volochine (avec la République tchèque et la Slovaquie). En 2017, il n’y a eu, pour l’instant, que 2 sessions avec, en tout, 4 films soutenus : Fatel et la mer, documentaire d’Alina Roudnitskaïa (avec la Finlande et la Pologne), Spitak d’Alexandre Kott (avec l’Arménie), L’Humoriste de Michael Idov (avec la Lettonie), L’Homme qui a surpris tout le monde de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov (avec l’Estonie et la France). Certes, 4 films en 2 sessions, c’est plus que 3 films en 4 sessions, mais on est très loin du nombre de films dans lesquels la Roumanie ou la République tchèque, par exemple, sont présentes.

Elena Duffort : Je parlais seulement des productions russes initiées par les Russes.

Joël Chapron :
Mais il n’y en a pas d’autres ! On voit bien que la Russie n’est présente que sur des films de metteurs en scène russes (Michael Idov est américano-russe), alors même que les producteurs russes pourraient devenir coproducteurs de films étrangers, mais ne le font pas. Par ailleurs, Une femme douce de Sergueï Loznitsa est une coproduction Eurimages présentée par trois pays, la France, l’Allemagne et la Lituanie, même si des coproducteurs (dont une russe) de 4 autres pays sont venus s’adjoindre à la productrice française qui a fait de ce film une production majoritairement française, agréée par le Centre national du cinéma français.

Elena Duffort : J’espérais, à un moment donné, que les Russes auraient appris à s’intégrer, qu’ils se sentiraient plus à l’aise en demandant l’aide ici, à ne pas se sentir un petit peu comme un parent pauvre. Joël, quelle est ton impression ?

Joël Chapron :
Mon impression, c’est que ça n’a absolument pas changé au niveau de l’État russe. En revanche, ce qui change, c’est l’attitude des professionnels russes qui n’ont qu’une envie : développer les coproductions. Ce n’est pas du tout la position du ministre de la Culture, Vladimir Medinski, qui, de toute façon, il y a quelques années, a ouvertement dit que la Russie n’avait pas besoin de faire des coproductions parce que, comme ils disent en russe, « Мы сами с усами » (« On n’a besoin de personne »). Quand tu dis : « J’ai l’impression que la Russie s’intègre », non, je n’ai pas l’impression que la Russie s’intègre, mais j’ai l’impression que des professionnels russes, chacun de son côté, essaient de s’intégrer. Et ça va de gens qui mettent une petite somme d’argent, comme le coproducteur russe de Loznitsa, à des gens qui mettent beaucoup d’argent comme le producteur russe de Zviaguintsev, en passant par Arythmie. Nombreux sont les producteurs russes, aujourd’hui, qui se tournent vers l’Occident, à la fois parce que ça permet de lever des fonds, mais aussi parce que c’est presque une garantie de sortie à l’étranger. Presque…

Elena Duffort : Je sais que Mata-Hari a été tourné avec des acteurs français, je sais que cette grosse production russe a aussi été présentée à Cannes en octobre 2016 au MIPCOM (2). Avec plein de stars. Là, ils vont dans cette direction. C’est plutôt une initiative russe.

Joël Chapron :
Pour moi, oui.

Priscilla Gessati : Parce que moi, j’ai plutôt un sentiment contraire. C’est-à-dire que je pense que les professionnels se rendent compte que l’État, que le soutien étatique n’est pas fiable, n’est pas serein, je ne sais pas comment le dire autrement, compte tenu de certaines déclarations abracadabrantes de représentants de l’État. Et on voit les professionnels russes qui se rassemblent, qui font des réunions, des brainstormings et des déclarations. C’est quelque chose de relativement récent, cette prise de parole des professionnels. Et la manière dont le système russe fonctionne laisse perplexe. Il y a deux sortes de soutien, l’une contre remboursement, l’autre sans. Celle qui est contre remboursement prend les producteurs à la gorge, car, même si un film ne marche pas, ils doivent quand même rembourser les sommes qu’ils ont reçues, à la différence de l’avance sur recettes française qui, souvent, n’est pas complètement remboursée, car c’est presque une avance sur bénéfice plus que sur recettes...

Joël Chapron : Oui, tout à fait, pris à la gorge par le ministère ou le Fond Kino.

Priscilla Gessati : Qui leur demandent le remboursement de l’avance alors qu’ils n’ont pas fait d’entrées, par exemple. C’est aberrant. Dans un autre registre, Alexandre Rodnianski, pour la production du film de Zviaguintsev Faute d’amour, n’a pas demandé de soutien à l’État, parce que, quand il a eu le soutien de l’État pour la production de Léviathan, l’État a ensuite déclaré ne pas reconnaître ce film et regretter quasiment de l’avoir soutenu comme s’ils n’avaient pas lu le scénario.

Joël Chapron : Ils ne l’avaient sans doute pas lu… (3)

Priscilla Gessati : Non, mais il y avait une commission qui a pris une décision positive, en tout cas, à un moment donné. Les pouvoirs publics qui l’ont soutenu disent : « Ah ben non, en fait, on a eu tort de le soutenir. » Après je ne pense pas qu’ils aient réclamé leur argent. Mais, du coup, ça pousse les producteurs à ne pas demander…

Joël Chapron : Oui, mais peu nombreux, en fait, sont ceux qui peuvent ne pas demander.

Elena Duffort : Je sais qu’en Russie il y a l’argent, en tout cas, que donne le Fonds du Cinéma (Fond Kino), il y a un bloc remboursable et un non. L’année dernière, justement, pour l’Année du cinéma, ils ont distribué beaucoup d’argent qui n’était pas à rembourser. Ça, c’est la première chose. Mais si je comprends bien ce que tu as dit sur l’avance sur recettes, là c’est différent : on rembourse ça à partir du moment où on commence à avoir des recettes.

Priscilla Gessati :
C’est la définition même de « avance sur recettes ». Souvent, dans la réalité des faits, il n’y a pas vraiment suffisamment de recettes pour que cet argent-là soit remboursé.

Joël Chapron : J’ai publié un article dans les Izvestia le 4 juillet dernier (https://iz.ru/610819/zhoel-shapron/kino-dlia-vsekh) où non seulement je réexplique le principe du financement du cinéma français, mais où je reviens, justement, sur la part du soutien du CNC français dans la production des films français : elle est de moins de 10 % ! J’essaie en permanence de détricoter les contrevérités que continuent de répandre certains hauts fonctionnaires russes sur le système français et je donne, dans cet article, les pourcentages moyens d’investissement sur un film par les différentes parties : combien un producteur français met dans un film, une chaîne de télévision, un distributeur, un mandataire de ventes internationales, un coproducteur étranger, le CNC via l’avance sur recettes quand il y a un soutien sélectif… L’important, pour un producteur français, c’est que, lorsqu’un film a l’avance sur recettes, ça ouvre des portes pour démarcher les chaînes de télévision, les banques, etc. Ça veut dire que le film est reconnu, soutenu... Cette reconnaissance est plus importante que la somme d’argent allouée. C’est un vrai plus.

Priscilla Gessati : L’avance sur recettes, ça veut dire qu’un comité de professionnels estime que ce film fera des recettes. Ce n’est pas simplement comme quand tu reçois une subvention ou l’aide à la culture. Ça démarque les films, notamment pour déclencher l’implication d’un distributeur ou d’un mandataire de vente internationale.

Elena Duffort : Passons aux films de l’ex-URSS qui, justement, ont trouvé cette année un distributeur en France : début août, il y a le film géorgien Hostages de Rezo Guiguineïchvili qui est sorti à une date qui me semble un peu bizarre, le 2 août…

Joël Chapron :
Le 2 août il y avait Hostages, mais aussi Chouquette de Patrick Godeau, Out, le film slovaque de Cannes (« Un certain regard ») de György Kristof, et plusieurs autres films (dont Valérian et la cité des mille planètes)… De toute façon, il y a 700 films qui sortent par an, il faut bien les caser. Et c’est ce qu’on appelle de la contre-programmation. Leurs distributeurs se disent que tout le monde ne part pas en vacances au bord de la mer pour aller voir Camping 3 et qu’il y a des gens qui restent à Paris et dans les grandes villes. Ces distributeurs leur offrent alors en « contre-programmation » un film qui sort justement des sentiers battus, qui n’est pas un blockbuster, pas un film familial parce qu’il faut bien aussi montrer autre chose.

Priscilla Gessati : Il y a potentiellement moins de films qui sortent, donc plus de place sur les écrans et les coûts d’insertion publicitaires sont un peu moins chers (par exemple, l’affichage dans le métro – plus difficile de négocier en période de fêtes !). C’est une stratégie.

Joël Chapron : Je ne sais pas quel était le plan de sortie de Hostages en terme de promotion ; je sais seulement que le film est sorti sur 21 copies en France et qu’il a attiré 2719 spectateurs la première semaine sur tout le territoire, dont 1810 à Paris.

Elena Duffort : Le film a été distribué par Kinovista. 2 films russes sont déjà sortis cette année : 14 ans, premier Amour et Zoologie. Il y en a eu d’autres ?

Joël Chapron :
Non. 14 ans, premier amour est sorti sur 1 ou 2 copies France (le film a été sorti par Fratel Films de Marseille dont c’était la première distribution salle) et a attiré moins de 900 spectateurs.

Priscilla Gessati : C’est un film que j’ai eu le plaisir de voir à Honfleur, mais, si je trouve bien de découvrir ce type de films en festival, je pense qu’une sortie commerciale est un risque important.

Elena Duffort : De toute façon, est-ce que Zoologie a eu de meilleurs résultats ?

Joël Chapron :
Oui, parce que Zoologie avait 3 copies Paris et 16 sur la France entière.

Priscilla Gessati : Zoologie de Tverdovski a été sorti parce qu’un distributeur aguerri, Arizona Distribution, qui sort des films géorgiens, des films de l’Est, qui vient de sortir Out, le film slovaque qui était à Cannes, sort beaucoup de films de petites cinématographies. Là ils bénéficiaient quand même de la petite notoriété du premier film de Tverdovski qui avait fait un peu de bruit, Classe à part, qu’ils avaient sorti en 2014.

Elena Duffort : Arizona était aussi coproducteur de Zoologie. C’était donc naturel qu’ils sortent le film.

Joël Chapron :
Absolument. Ils ont un deuxième film géorgien qui sortira à la fin de l’année, c’est Khibula de George Ovashvili qui a été en compétition à Karlovy Vary.

Elena Duffort : Ah oui, le film sur Gamsakhourdia.

Joël Chapron :
Ce n’est pas vraiment sa vie. C’est drôle parce que, l’année dernière, il y avait le film de Bakour Bakouradze, Frère Deyan, sur le même thème, tourné quasiment de la même manière, qui était sur Ratko Mladic. Là, officiellement, c’est sur Gamsakhourdia, mais en fait jamais aucun nom n’est donné. Ce n’est pas sur sa vie du tout, c’est sur les quinze derniers jours. C’est vraiment quand il part dans les montagnes pour se cacher et le film sur Mladic était exactement sur ces mêmes dernières journées. Ce film-ci avait été tourné en Serbie et en langue serbe. D’ici la fin de l’année, il y aura donc encore le film de Zviaguintsev, Faute d’amour, que sort Pyramide le 20 septembre, puis Paradise, le film d’Andrei Konchalovsky présenté en compétition à Venise en 2016 et qui y fut primé (le film sortira le 8 novembre chez Sophie Dulac Distribution), puis donc Khibula de George Ovashvili que sortira Arizona Distribution le 15 novembre. Il devait y avoir aussi Tesnota – Une vie à l’étroit de Kantemir Balagov qu’a acheté ARP Distribution et qui fut présenté à Cannes, section Un certain regard, cette année, mais il semblerait que la sortie soit repoussée au printemps 2018, de même que celle de Centaur, du Kirghize Aktan Arym Kubat et celle de Frost du Lituanien Sharunas Bartas. Si ce planning est respecté, cela veut dire qu’il y aura eu, en 2017, 4 nouveaux films russes (14 ans premier amour, Zoologie, Faute d’amour et Paradise) à l’affiche, ainsi que 3 films géorgiens (Hostages, Khibula et Une famille heureuse, que Memento a sorti le 10 mai sur 77 copies et qui a attiré 67 000 spectateurs, ce qui est un immense succès, compte tenu du fait que le film n’était porté ni par la notoriété des ses réalisateurs, ni par le festival de Cannes, ni par son casting !) et 1 film ukrainien (La Robe bleue d’Igor Minaev (4) – soit 8 films issus de l’ex-URSS. Il faut, évidemment, ajouter à cette liste Une femme douce de Sergueï Loznitsa qui est majoritairement français avec 6 pays coproducteurs (Allemagne, Pays-Bas, Lettonie, Lituanie, Russie, Ukraine). Bien que la production soit majoritairement française, pour le spectateur français c’est un film russe : l’action se passe officiellement en Russie (même si rien n’y a été tourné), la langue est le russe avec des acteurs russes. Donc, il est perçu comme un film russe par les spectateurs français.

Françoise Navailh : Pour Paradise, est-ce que garder ou donner un titre anglais ne participe pas de la stratégie de séduction ?

Joël Chapron :
Ça peut, mais ça me paraît toujours curieux. C’est possible que ça joue.

Françoise Navailh : Ночной дозор (« Ronde de nuit ») est bien sorti sous le titre de Night Watch et il a fait une gentille carrière. Il n’est pas sûr que les gens seraient venus avec un titre français.

Priscilla Gessati : Le style du film permettait un titre anglais, il s’y prêtait comme c’était de la science-fiction. Mais c’est un vrai débat. Chez Potemkine, on a une vraie discussion sur les titres français des films qu’on sort. Par exemple, à la fin de l’année, on sort un film polonais dont le titre original est Ostatnia Rodzina et le titre anglais The Last Family. On va garder The Last Family, parce que La Dernière Famille ne sonne pas bien.

Joël Chapron : Il se trouve aussi, quand on a affaire à ce film polonais ou au film de Konchalovsky, qu’on a des films qui ont déjà eu une carrière festivalière avec un titre international et, comme aucun distributeur français ne s’est positionné sur le film tout de suite, ne lui a pas immédiatement imposé de titre français, c’est extrêmement compliqué de changer quand un titre a déjà circulé, fût-il en anglais. Pour le Zviaguintsev, j’ai traduit le scénario de Нелюбовь il y a un an et demi sans qu’il y ait de titre français. J’ai alors demandé au distributeur : « Vous voulez qu’on mette quoi ? Sans amour ? Pas d’amour ? Non-amour ? Etc. » Le scénario est donc parti aux comités de lecture français avec, dans mon souvenir, Sans amour, alors même que, pendant un an, tout le monde l’appelait Loveless. Jusqu’à ce que, quand je finissais les sous-titres, je demande quel titre mettre. Le distributeur m’a dit : « On va laisser Loveless. » Moi : « Laisser un titre anglais à un film russe ? Impossible ! » Il m’a dit : « Trouve, mais ça fait un an qu’on cherche… » Et la veille de la clôture du catalogue de Cannes, dans la nuit, j’ai trouvé Faute d’amour. Tout le monde a dit oui et donc Loveless en France a disparu, parce que le film n’est pas encore sorti, qu’il ne sort que ce mois-ci avec le nom définitif qu’il avait déjà à Cannes. Mais le film de Konchalovsky, ça fait un an qu’il tourne en festivals et le film polonais plus d’un an avec leurs titres internationaux, donc anglais.

Elena Duffort : Faute d’amour, c’est génial. Mais certains Russes ne sont pas d’accord. J’ai eu une discussion sur Facebook avec quelqu’un qui se demandait si c’était un bon choix.

Joël Chapron :
Ce qui est bien (alors que je ne l’avais pas trouvé il y a un an), c’est l’ambivalence entre, d’un côté, la faute, la culpabilité, et, de l’autre, « l’absence de ». Cette dernière acception fonctionne bien en français dans l’expression « Faute de grives, on mange des merles » qui s’emploie pour signifier que, en l’absence de quelque chose, on doit se contenter de ce qu’on a (l’expression russe la plus proche est « На безрыбье и рак рыба », qui reprend justement cette idée d’absence). Pour les Russes qui parlent mal le français, ce n’est pas évident parce qu’ils ne perçoivent dans le mot « faute » que le sens d’erreur, ошибка.

Françoise Navailh : Vous avez présenté le Zviaguintsev au cinéma Arlequin le 6 juillet dernier avec une discussion après la séance avec les spectateurs. Quelques mots sur cette rencontre ?

Joël Chapron :
Le débat fut parfois houleux, car, lors des débats sur les films de Zviaguintsev ou de Loznitsa, il y a toujours des Russes dans la salle pour dire : « C’est pas bien, c’est pas ça, pourquoi vous montrez ce film-là ? » Il y avait essentiellement deux Russes, très remontées contre le film et disant : « On voit bien que c’est politique… Cannes est politique, etc. » On avait eu le même genre d’accrochage lors de la présentation du Loznitsa le 28 juin dernier, au Louxor, mais c’était moins violent. Un spectateur avait dit : « J’ai pris le train en Russie, ce n’est pas comme ça. » Loznitsa avait répondu avec une certaine ironie : « On n’a pas pris les mêmes trains. » Au débat de Faute d’amour, une Française a voulu prendre la défense des Russes quand le débat a dérivé sur « La Russie, c’est pas comme ça »… Alors même que la plupart des films russes ne sont pas politiques, il y a toujours des questions sur la vraisemblance des scènes, leur véracité… C’est, certes, normal, mais le fait que ces films soient russes fait souvent s’éloigner les débats de leur teneur première qui est censée être celle d’une œuvre cinématographique de fiction. La vision des films russes par les spectateurs français – mais sans doute est-ce la même chose dans d’autres pays occidentaux – a ceci de particulier qu’elle prend la fiction pour du documentaire. Les films sont évidemment issus d’une réalité russe, mais cette réalité est multiple. Le débat a duré un peu plus d’une heure. C’était très bien.

Elena Duffort : J’espère qu’il y aura encore des débats… Cette année, il me semble, d’après ce que j’ai vu, que les Russes se sont un petit peu tournés vers le thème de la famille, de la société russe. En fait, ils montrent l’intérieur de la famille. J’ai vu quelques films à Kinotavr qui traitent de ça, de la famille et de la société. As-tu la même impression ?

Joël Chapron :
Oui, oui.

Elena Duffort : Dans le cinéma russe, les thèmes viennent par vagues. On a à chaque fois une vague de films. Là, je ne sais pas comment ces idées sont partagées mais, en tout cas, on voit plusieurs films qui traitent d’une manière ou d’une autre le même thème.

Priscilla Gessati :
On avait cette impression à Cannes parce qu’il y a d’autres films qui traitaient des mêmes thématiques de la famille, la disparition, l’injustice – comme le film In the Fade avec Diane Kruger de Fatih Akin ou Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos. Comme si c’était une tendance pas seulement russe, mais internationale, il y a des vagues comme ça.

Joël Chapron : Les trois films russes de Cannes parlent d’une disparition familiale. Chez Zviaguintsev, c’est le fils qui disparaît ; chez Loznitsa, le mari ; chez Balagov, le frère. C’est très intéressant de voir que ces trois films n’ont rien à voir entre eux, dont les metteurs en scène ne se sont même pas parlé ni échangé les scénarios ou quoi que ce soit, il y a une disparition familiale qui fait éclater soit une famille, soit un événement. En l’occurrence, chez Zviaguintsev, la famille est déjà éclatée, chez Loznitsa aussi puisque le mari est en prison, mais il a disparu et sa femme n’a plus de nouvelles… Ce qui est intéressant dans l’œuvre de Zviaguintsev, c’est qu’il y a deux films d’un côté (les deux premiers) et trois films de l’autre. Les deux premiers sont, on va dire, « hors-sol » : Le Retour et Le Bannissement se passent en Russie, mais ils pourraient se passer n’importe où. D’ailleurs, ce dernier film est vraiment « ailleurs ». Ce qui est intéressant pour Le Bannissement, c’est que toutes les scènes du début et les scènes où on voit la voiture passer devant les usines, etc., ont été tournées du côté de Maubeuge et dans le sud de la Belgique. Et, initialement, Zviaguintsev s’était posé la question de savoir s’il pourrait tourner le film dans une langue inventée, qui ne soit pas le russe, une espèce d’esperanto, ce qu’a fait Anthony Burgess pour Orange mécanique en inventant un langage pour lequel il avait fabriqué un dictionnaire de près de 200 mots, mélanges hybrides d’argot anglais et de russe. Mais Zviaguintsev a dû renoncer à son idée à la demande de son producteur. Cette anecdote est importante, car elle montre à quel point le metteur en scène ne voulait pas que l’image de la Russie soit associée à ce film. Elena, Léviathan et Faute d’amour sont, eux, vraiment ancrés dans la société russe et Zviaguintsev est le premier à dire qu’en fait, à un moment donné, il a été rattrapé par la société qui l’entoure ; lui qui ne s’est jamais intéressé à la politique est aujourd’hui plongé dedans parce que la politique l’a rattrapé, qu’il ne peut pas faire autrement et que, donc, ses trois derniers films sont véritablement ancrés en Russie. Elena et Faute d’amour ont un fond social avec une histoire familiale, alors que Léviathan a un fond politique et une histoire familiale. Léviathan est le film le plus politique qu’il ait fait, qui est beaucoup plus politique que social, alors que Faute d’amour est beaucoup plus social que politique.

Françoise Navailh : Quel est son prochain projet ? Sait-il ce qu’il va faire ?

Joël Chapron :
Non, parce qu’il a toujours trois scénarios dans son tiroir : un sur la Deuxième Guerre mondiale, un sur Socrate et Platon et un sur un héros de l’histoire russe vers l’an 1050. Ça fait des années qu’il a ces trois scénarios dans son tiroir, des années qu’il sait que ça va être compliqué à monter parce que ce sont trois projets à plus de 10 millions d’euros et que personne, à part lui-même, ne le pousse dans aucune des trois directions. Moi le premier, car je pense que le talent d’Andreï est de partir d’une histoire très contemporaine, très actuelle, socialement ancrée et de la transcender pour aboutir à l’universalité. J’imagine bien qu’il peut faire un très beau film sur Socrate ou la Deuxième Guerre mondiale, mais je trouve que sa plus-value est sur ce qu’il raconte de la Russie d’aujourd’hui. Donc, non, pour l’instant il n’a pas d’autres projets que ces trois-là qui sont dans le tiroir depuis dix ans.

Françoise Navailh : Après son arrestation en mai dernier, Serebrennikov est-il en danger ? Est-il protégé par sa situation ?

Joël Chapron :
Non, il ne l’est pas : son passeport lui a été retiré et il ne peut pas quitter le pays malgré les engagements qu’il avait, notamment pour monter un spectacle en Allemagne. J’avais une théorie qui était que, du temps de l’Union soviétique, c’étaient les artistes qui étaient réprimés puisque les producteurs, les diffuseurs, les distributeurs, c’était l’État. Depuis la Perestroïka, et notamment depuis Vladimir Poutine, j’ai toujours eu l’impression que les artistes étaient moins touchés et que la censure s’abattait sur ceux qui les aident, ceux qui les diffusent, ceux qui les distribuent et surtout ceux qui les produisent. Ce sont eux qui sont plus « en danger ». Le cas Serebrennikov vient à la fois contredire ma thèse et l’appuyer. Car Serebrennikov a une double fonction : c’est à la fois un artiste, mais aussi il est son propre producteur, son propre distributeur. Il dirige un théâtre et la censure s’est  abattue sur les directeurs de musées, sur des commissaires de galeries et d’expositions, et finalement pas ou peu sur les artistes eux-mêmes. On a plutôt touché ceux qui les promeuvent. Serebrennikov a la double casquette et, à la limite, il ne ferait que des films comme Le Disciple, je pense qu’il coulerait des jours heureux, en tout cas pas malheureux là-bas. Le fait qu’il soit aussi son auto-diffuseur le place évidemment directement dans l’œil du cyclone. C’est assez drôle, si je puis dire : le spectacle au Bolchoï que Serebrennikov devait monter à la rentrée sur Noureev a été reporté tout d’abord sine die, puis en mars 2018, puis finalement il devrait voir le jour avant Noël. Le directeur du Bolchoï a dit que c’était parce que le spectacle n’était pas prêt, mais, en fait, il y avait eu une dépêche de l’agence Tass disant que c’était à la demande du ministre de la Culture. Laquelle dépêche a été retirée rapidement et Medinski a dit : « Non, moi je n’ai rien fait, je n’ai fait que téléphoner au directeur du Bolchoï »… Il reconnaissait qu’ils s’étaient parlé au téléphone, mais on ne sait pas de quoi.

Françoise Navailh : Donc, le spectacle est interdit ?

Joël Chapron:
En principe, il est juste reporté. (7)

Priscilla Gessati : On lui reproche une certaine promotion de l’homosexualité, du moins une certaine mise en avant du caractère homosexuel chez Noureev… Mais ils ont bien proposé à Serebrennikov… Ils savaient à quoi s’attendre, non ?

Elena Duffort : On a parlé des films russes qui sortent en France, parlons aussi des films français qui sortent en Russie. Je suppose qu’ils ont de meilleurs résultats.

Joël Chapron :
Ce n’est pas difficile ! D’abord, il y en a beaucoup. En 2016, il y a eu un creux en nombre de spectateurs pour les films hexagonaux, comme dans le monde entier : 2016 fut une année difficile pour le cinéma français à l’étranger. Néanmoins, il bénéficie depuis quasiment trois décennies de blockbusters nationaux qui traversent les frontières. C’est souvent lié aux films de Luc Besson, qu’il tourne ou qu’il produit, mais ça peut être lié aussi à Christian Clavier ou d’autres. On a presque toujours deux ou trois films qui traversent les frontières commerciales et qui font des millions de spectateurs. En 2016, on n’en a eu aucun. Ni Besson, ni Clavier ni un dessin animé – en pleine croissance dans le monde. D’ailleurs, c’est Ballerina (un film majoritairement canadien et minoritairement français) qui caracole en tête des résultats de films français en 2017 : le film est sorti en début d’année, a fait 1,2 million de spectateurs en Russie, ce qui est formidable ; et cette année il y a aussi Demain tout commence qui a attiré 400 000 spectateurs. En 2016, aucun film français n’avait dépassé 150 000 spectateurs, ce qui n’était pas arrivé depuis des années. Ce qui continue, en revanche, et qui est tout à fait engageant, c’est le nombre de distributeurs qui ne cessent d’acheter des films français et le nombre de films qui sortent réellement sur les écrans. On a chaque année entre 15 et 18 distributeurs qui achètent des films français, ce qui est beaucoup et, coproductions comprises, entre 45 et 60 films qui sortent par an. C’est quasiment un film par semaine. Et la Russie, à ce niveau-là, est dans le top 10 des pays dans le monde en nombre de films sortis. Après, en box-office, en nombre d’entrées, ça peut varier, mais, comme 2016 a été une année terrible, la Russie n’a pas dégringolé dans le classement puisque c’était terrible partout, et qu’on est à peu près dans le même ordre d’idées qu’avant. Les films français continuent de bien fonctionner… Le choix est plus grand qu’avant et la dématérialisation et les copies numériques font que les films voyagent plus qu’avant. On voit plus de films français en régions, comme ils disent, qu’avant. Après, ça reste un cinéma de niche, même si on a une grosse niche par rapport aux autres qui ont de toutes petites niches.

Elena Duffort : Est-ce que tu sais d’emblée, par exemple, quand tu viens en Russie pour présenter un film avec l’équipe, quel film va fonctionner ?

Joël Chapron :
Non, pas forcément. Il y a des choses qui m’étonnent. Le film de Jaco Van Dormael Le Tout Nouveau Testament, avec Benoît Poelvoorde et Catherine Deneuve, par exemple, a fait plus de 100 000 entrées en Russie, ce qui est vraiment inattendu. Je trouve le film très bien, mais je n’aurais pas parié un kopeck dessus en Russie. Comme quoi, tout est possible.

Elena Duffort : La critique l’avait bien aimé. Il était passé en 2015 à la Quinzaine des réalisateurs. Et il y avait l’humour.

Joël Chapron :
Oui, mais je n’ai pas pensé que ce film aurait ce succès dans ce pays-là. Depuis quelques années, la revue Бюллетень кинопрокатчика (Le Bulletin du distributeur) publie un top 10 des plus grands succès des films sortant sur moins de 50 copies (Самые кассовые релизы ограниченного проката). Eh bien, Le Tout Nouveau Testament a caracolé en tête de ce classement pendant des mois ! Mais il n’est pas tout seul : le cinéma français est présent, tous les ans, dans ce top 10, avec entre 1 et 5 films, ce qui veut dire qu’il y a un ratio de nombre de spectateurs rapporté au nombre de copies qui est vraiment important puisque ça dépasse largement la moyenne. Par ailleurs, il y a eu cette année une refonte totale du paysage de l’exploitation russe avec la fusion des deux plus gros circuits de salles (essentiellement des multiplexes), Cinema Park et Formula Kino, qui a été annoncée fin mars et qui a été fêtée dignement pendant le Festival de Cannes. Ces réseaux ont été rachetés par Alexandre Mamut, très présent dans l’édition et que Priscilla et moi connaissons bien puisque c’est l’éditeur des livres que nous avons sortis en Russie : « Принципы и механизмы финансирования французского кино » (« Principes et mécanismes du financement du cinéma français ») (1re éd. en 2011, 2e en 2013) et « Французский кинотеатр: аншлаг длиною в век » (2016) – ce dernier livre va sortir en France en octobre sous le titre « L’Exploitation cinématographique en France » (http://www.dixit.fr/boutique-detail-livre-l-exploitation-cinematographique-en-france-par-priscilla-gessati-et-joel-chapron-412-0-0.html). Alexandre Mamut est aussi très présent sur internet puisqu’il est le propriétaire de Rambler.ru (40 millions de visiteurs mensuels) et qui avait, il y avait sept ans de ça, racheté et reconstruit le cinéma « Pionier » de Moscou. Il a aussi racheté l’année dernière, et les travaux vont commencer cet hiver, le cinéma « Khoudojestvenny » qui est au cœur de Moscou, sur la place Arbat. Il devrait être prêt fin 2018-début 2019. En rachetant les deux plus gros circuits de cinéma, il se retrouve à la tête de 624 écrans et 75 cinémas dans 28 villes. Ça change considérablement le paysage de l’exploitation et ça va sans doute aussi changer le visage de la distribution parce que cette nouvelle entité est en train d’ouvrir une société de distribution. Quand on a 624 écrans, on a intérêt à ouvrir une société de distribution, comme ça on est maître chez soi et on ne dépend pas des autres. Donc, d’ici un an ou deux, on verra les premiers effets de cette petite révolution, mais je suis plutôt confiant sur le fait que ces salles dorénavant, on va dire à moyen terme, puissent accueillir aussi des films de niche. Quand je parle de films de niche, c’est par exemple Le Redoutable de Michel Hazanavicius ou L’Amant double de François Ozon (des films d’auteur « mainstream », comme on dit dans la profession), car il faut bien admettre que les films non ostensiblement commerciaux (donc ni blockbusters américains ou russes, ni films français à vocation commerciale) sont rarement exploités dans les multiplexes à présent.

Elena Duffort : Mais si le visa d’exploitation passe, comme cela a été annoncé, de l’équivalent de 55 euros à 77 000 (soit une hausse de 140 000% !), comment vont faire les distributeurs ?

Joël Chapron :
Là, ça veut dire que tout le monde ferme, que c’en est fini de la distribution cinématographique. Mais cela ne devrait pas arriver, finalement. L’épée de Damoclès plane toujours, mais, pour l’instant, ça ne se fera pas.

Elena Duffort : Parce que si je comprends bien, le film de Frédéric Beigbeder, L’Idéal, que je suis de près, a généré un peu plus de 9 millions de roubles. Si le distributeur avait dû payer 5 millions de roubles (77 000 euros) pour avoir le droit de l’exploiter, il n’aurait absolument rien gagné, vu que le distributeur ne reçoit que 50% de la somme payée par le spectateur (l’autre moitié étant gardée par la salle), et il aurait même perdu beaucoup d’argent, compte tenu des frais engagés pour la campagne publicitaire !

Joël Chapron :
Oui, bien sûr. Cette somme demandée pour obtenir le visa d’exploitation doit évidemment – si ce système était adopté, ce qui n’est pas le cas pour le moment – être payée avant que le film sorte (pour que vous ayez une comparaison, un distributeur français paie pour le visa d’exploitation des films qu’il sort 0,82 euro par minute de film, soit, pour un film de deux heures, 98 euros). Suivant le projet qu’avait en tête le ministère de la Culture russe, pour les films étrangers cette somme était entièrement due par le distributeur. Pour les films russes, l’idée était, pour contourner les interdictions de l’OMC, que les distributeurs de films russes paient les 77 000 euros demandés et que cette somme leur soit remboursée ultérieurement sous une forme qui n’avait pas été définie. Mais les distributeurs russes n’ont pas cinq millions de roubles à avancer non plus. En plus, on connaît la bureaucratie russe : le temps qu’ils récupèrent leur argent, ça prendra deux ans et ils auront fermé d’ici-là. Donc, non, pour l’instant on n’en est pas là. En revanche, toujours dans le dessein d’endiguer l’influence prétendument néfaste des films étrangers et afin de booster le cinéma russe dans ses frontières, le ministère, jamais avare d’idées, après avoir imaginé de remettre la TVA uniquement sur les films étrangers, d’instaurer des quotas, etc., a finalement rédigé un projet de loi aux termes duquel il limite à 35% le nombre de séances quotidiennes d’un même film dans un cinéma – pour les salles dites mono-écran, ce pourcentage sera calculé sur le mois et non sur la journée. Une telle pratique existe en France, mais elle n’est que de 30% et son exécution est fonction du nombre de salles de l’établissement. Cette limitation devrait engendrer une plus grande diversité dans l’offre des cinémas, laquelle diversité pourrait profiter au cinéma français, notamment. Je rappelle que, toujours pour que la part de marché du cinéma russe (qui stagne à 18%, alors que le ministère piaffe d’impatience de la voir atteindre 25%) croisse vraiment, il a été décidé que, en cas de « collision » de date de sortie d’un film étranger à fort potentiel commercial et d’un blockbuster russe, le ministère s’octroie désormais le droit d’interdire au film étranger de sortir à cette date-là. Depuis que cette pratique a été mise en place, les distributeurs russes font en sorte de ne pas se retrouver dans cette situation, mais la volonté ministérielle d’empêcher la sortie, en avril, à la même date de Fast & Furious 8 (la sortie était programmée pour le même jour partout dans le monde, car cette saga de films est l’une des plus piratées qui soit, d’où cette simultanéité mondiale) et de L’Époque des premiers hommes dans l’espace (« Время первых ») de Dmitri Kisselev a soulevé un tel tollé chez les exploitants qui comptaient sur le blockbuster américain pour renflouer leurs caisses que le ministère a été contraint de faire machine arrière.

Elena Duffort : Je sais que les distributeurs russes se débrouillent comme ils peuvent maintenant avec les MG (minimum garanti), par exemple, pour acheter les films en France. Avec la baisse du cours du rouble, y a-t-il moins de films achetés ?

Priscilla Gessati :
On se disait que la crise de 2015-2016 aurait un impact sur 2017 puisque les distributeurs achètent les films et les sortent plusieurs mois plus tard.

Joël Chapron : Non, il n’y a pas moins de films. Il n’y a pas d’impact sur le nombre de films, il y a un impact sur le prix d’achat.

Elena Duffort : Les Français sont conscients que les Russes ne peuvent pas payer autant ?

Joël Chapron :
Oui, tout à fait. D’abord, il y a quand même beaucoup d’exportateurs français qui sont prêts à revoir le prix de vente à la baisse quand ils sont conscients que c’est le marché économique qui s’est effondré et que ce n’est pas juste le distributeur qui a décidé de ne plus payer, ce qui arrive aussi. C’est très compliqué, et pas qu’avec les Russes. Un distributeur trouve tout trop cher : la publicité, le MG… Tout est trop cher. Donc, quand un distributeur dit « C’est le pays qui s’est effondré », le vendeur a tendance à penser qu’on lui ment… Mais il se trouve que, dans le cas de la Russie, c’est vrai.

Priscilla Gessati : La monnaie nationale a perdu une grande partie de sa valeur…

Joël Chapron : Tout à fait. À un moment, le rouble avait perdu quasiment la moitié de sa valeur. Il est remonté maintenant, mais… Ce qui est clair, c’est que les distributeurs paient les films soit en dollars soit en euros, mais que les recettes leur remontent des salles de cinéma en roubles. Ils se heurtent donc au problème de la conversion…

Françoise Navailh : Vous aviez évoqué ce problème lors de l’entretien de 2016.

Joël Chapron :
C’est vrai. Mais encore une fois, pour l’instant, je ne vois pas de ralentissement ou de baisse sur le nombre de films achetés. En revanche, moi qui suis les MG depuis presque vingt ans, ceux que les distributeurs russes mettent sur la table pour acheter des films sont nettement moindres que ceux d’il y a dix ans. Sur certains types de films, ils ont été divisés par dix.

Priscilla Gessati : Est-ce que ça ne rejoint pas la question posée par Elena tout à l’heure au sujet des coproductions ? Est-ce que, finalement, les Russes ne s’associent pas avec des pays qui ont des économies plus stables, ce qui permet de s’assurer des mandats de sortie dans des pays où les marchés sont plus stables ?

Joël Chapron : Je pense que ça joue. Même si, selon moi, il y a deux choses qui jouent majoritairement sur les coproductions : c’est le fait de pouvoir lever des fonds à l’étranger, en euros ou en dollars – ça rejoint ce que tu dis, parce qu’il y a une question de stabilité quand même –, et aussi le fait que la quasi-totalité des films qui sont coproduits sont vendus par des sociétés extérieures. Et là, pour le coup, c’est le jour et la nuit. Quand vous avez un film qui est vendu par Wild Bunch, TF1, Indie sales, Pyramide ou Film Distribution, il est bien mieux vendu que quand il est vendu par une société russe.

Françoise Navailh : Quel peut être le genre de coproductions avec les chaînes de télévision russes ? En France, beaucoup de films sont coproduits par les chaînes.

Joël Chapron :
Les investissements des chaînes russes se font majoritairement sur les blockbusters, les films à grand spectacle, à gros potentiel commercial. Ces films, elles peuvent même en être les instigatrices. Ils peuvent être un produit d’appel pour elles. D’autant plus que, quand vous avez une chaîne de télé derrière un film, généralement, vous avez une série télé qui va avec. C’est le cas d’Anna Karénine de Karen Chakhnazarov, c’est le cas de Mathilda d’Alexeï Outchitel (je crois me souvenir qu’une série télé est prévue). C’est le cas d’autres films. Généralement, il y a une version télé et une version cinéma. En revanche, les télés n’ont aucune obligation, à la différence de la France, à investir dans le cinéma.

Françoise Navailh : J’aimerais revenir sur le scandale suscité par le film Mathilda qui raconte les amours, avant son mariage, du futur Nicolas II avec la ballerine Mathilde Kschessinska.

Joël Chapron :
Tout à fait. C’est assez symptomatique de la société russe d’aujourd’hui. On ne peut taxer Outchitel, son réalisateur, de dissident forcené. Il a cependant été attaqué par une extrême-droite religieuse et une politicienne, Natalia Poklonskaïa, de Saint-Pétersbourg. C’est une jeune femme de 35 ans et elle semble possédée. Elle l’a attaqué sur le fait que la famille impériale est intouchable.

Françoise Navailh : Les sept membres de la famille (les parents et les cinq enfants) ont été canonisés en bloc par l’Église orthodoxe russe.

Joël Chapron : Absolument. Donc, selon les intégristes orthodoxes comme Poklonskaïa, on ne peut pas revenir là-dessus. Même si les historiens s’accordent à dire que tout ça est réel, ce n’est, selon elle, pas possible de le montrer. Point. Elle ne veut rien entendre. Outchitel lui a proposé de voir le film, elle ne veut pas. Le problème n’est pas ce qui est dans le film, le problème c’est qu’il n’a pas le droit d’y toucher. À côté de ça, ça fait beaucoup de pub au film. Outchitel est en train de le positionner pour qu’il puisse participer à la course aux oscars. Selon le règlement américain, le film doit avoir eu des projections commerciales dans son pays avant le 30 septembre. Or le film ne sortira sur tous les écrans russes que le 25 octobre. Donc Outchitel attendait que, malgré les protestations, son film reçoive son visa d’exploitation : il l’a eu le 10 août, mais le ministère laisse aux régions (les 88 « sujets » de la Russie) le droit de montrer le film ou non ! Ce sont donc les pouvoirs publics locaux qui peuvent interdire le film sur leur propre territoire si bon leur semble ! Le procureur de Simferopol (en Crimée) veut y interdire le film, la Tchétchénie et le Daghestan sont sur la même ligne... Néanmoins, Outchitel, en septembre, va sortir le film dans quelques cinémas du pays afin de satisfaire les exigences des oscars. Affaire à suivre, donc, car le film est vraiment le grand scandale cinématographique de l’année.

Elena Duffort : Joël, est-ce que tu sais déjà avec quels films tu vas venir en Russie pour le prochain festival de films français ?

Joël Chapron :
On ne fait plus de festival depuis deux ans déjà. On n’a plus assez d’argent pour faire un festival. En revanche, j’emmène 7 exportateurs, comme l’année dernière, rencontrer tous les distributeurs russes début octobre et je planifie de faire une ou deux avant-premières de films français. Mais je ne sais pas encore lesquels. J’attends les propositions des distributeurs. Ce sera en fonction de la disponibilité des artistes.

Françoise Navailh : Faute d’amour est sorti le 1er juin en Russie. Quels sont ses résultats ?

Joël Chapron :
Il a attiré 350 000 spectateurs. Avec, bien sûr, la censure puisqu’on n’a pas droit au « mat » (5), avec des bips à chaque grossièreté. Je ne sais combien il y en a dans celui-là, moins que dans Léviathan. Mais il y en a quand même. Encore une fois, la seule possibilité de voir un film russe non censuré, c’est à l’étranger.

Priscilla Gessati : Tu n’as pas beaucoup parlé de Tesnota – Une vie à l’étroit de Kantemir Balagov, passé cette année à Cannes à Un certain regard.

Joël Chapron : Sa sortie a, semble-t-il, été repoussée au printemps 2018. C’est un premier film, le réalisateur a à peine 25 ans. C’est un élève de Sokourov, de l’école qu’il a ouverte à Naltchik (6) en 2011. Le film a vraiment beaucoup fait parler de lui à Cannes, notamment compte tenu de l’âge de son metteur en scène, de la performance des acteurs (et notamment de la jeune héroïne) et du fond socio-politico-géographique (tout se passe à Naltchik, que les étrangers découvrent à l’écran pour la première fois).

Françoise Navailh : Tarkovski est à l‘honneur en ce moment : rétrospective à la Cinémathèque, hommage au Festival de La Rochelle, coffret « Potemkine »… Et c’est un succès ! À la Cinémathèque, les salles sont pleines et les gens viennent bien à l’avance pour être sûrs d’entrer. Je ne l’aurais pas cru, en juillet à Paris !

Priscilla Gessati :
Les 5 films sont sortis le 5 juillet et circuleront les mois à venir dans les salles de la France entière, c’est un travail au long cours, sur un immense auteur pour lequel Potemkine va faire une nouvelle édition vidéo de ces œuvres en version restaurée, qui sera disponible pour Noël. Les autres projets russes de Potemkine sont axés autour de l’anniversaire de la Révolution pour lequel la Cinémathèque organise une rétrospective « L’URSS des cinéastes », en octobre, évidemment.

Joël Chapron : Pour terminer cet entretien, j’aimerais quand même rappeler que nombreux sont les festivals, français et étrangers, à s’intéresser à la cinématographie russe. Avec le développement des nouvelles technologies, la facilité que présente la dématérialisation des films et leur envoi par Internet, ainsi que les coûts très bas d’un sous-titrage (souvent mauvais) en anglais, les réalisateurs russes envoient leurs films dans de nombreux festivals – même s’ils visent en premier lieu Cannes, Berlin et Venise. À Cannes, on en reçoit plusieurs dizaines, toutes sections confondues ; c’est pareil à Berlin et à Venise. Malheureusement, la qualité générale laisse encore trop à désirer pour que cette cinématographie soit systématiquement représentée dans ces grands festivals. La sélection cannoise de cette année est l’arbre qui cache la forêt (relisez l’article qu’a écrit Marc Juin dans « Le Monde » du 18 mai 2017 qui décrit fort bien la réalité de la situation : http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2017/05/18/cannes-2017-le-bloc-russe-conjure-ses-fissures_5129658_766360.html) : ni Locarno ni Venise n’ont trouvé de films russes suffisamment forts pour les sélectionner cette année… La paranoïa russe met souvent cette absence sur le compte de la politique, mais, encore une fois, il n’y a pas de politique derrière tout ça ! D’ailleurs, quand on sélectionne Serebrennikov, Zviaguintsev, Loznitsa ou Bykov, nombre de Russes, au lieu de se réjouir, estiment que les festivals promeuvent les films qui donnent une mauvais image du pays… Les festivals sont critiqués quand ils ne sélectionnent pas de films russes (comme si cette cinématographie devait impérativement être représentée dans chaque grand festival) et le sont tout autant quand ils en sélectionnent « car ce sont des films faits pour l’Occident qui veut avoir une mauvaise image de notre pays » ! Bref, toujours est-il que la grande cinématographie russo-soviétique reste, elle, très demandée : au-delà même du succès de la rétrospective Tarkovski, je voulais revenir sur le festival de Marrakech (3) où j’ai eu l’honneur de m’occuper de l’hommage à la cinématographie russe : 30 films projetés (du Cuirassé Potemkine à Léviathan), 40 invités avec Karen Chakhnazarov comme président de la délégation ! Celle-ci (Vladimir Menchov, Natalia Negoda, Piotr Fedorov, Sergueï Selyanov, Valeri Todorovski, Sergueï Bodrov, Pavel Lounguine, et j’en passe !) a été stupéfiée par l’accueil que lui ont réservé le festival et les spectateurs, ainsi que par la couverture de presse marocaine – « stupéfiée » est un euphémisme ! Certes, il s’agissait là d’un hommage « hors normes », mais on voit bien que le cinéma issu de ce pays continue d’intéresser et de fasciner. Les éditions Potemkine ne s’y trompent pas en éditant de beaux coffrets, comme ceux sortis depuis un an : 3 films majeurs de Grigori Tchoukhraï (Le 41e, La Ballade du soldat et Ciel pur) et 5 films du couple Elem Klimov/Larissa Chepitko (Les Ailes, L’Ascension, Bienvenue ou Accès interdit aux personnes non autorisées, Raspoutine l’agonie et Les Adieux à Matiora) – coffrets pour lesquels j’ai fait les bonus.

Françoise Navailh : Et avant il y avait eu les coffrets, également édités par Potemkine Films, consacrés à Mikhaïl Kalatozov et Gleb Panfilov/Inna Tchourikova dont j’avais fait les bonus.

Joël Chapron :
Le livre « Moscou et Saint-Pétersbourg mis en scènes », par exemple, va redonner une petite actualité au cinéma russe – grand absent des ouvrages sur le cinéma qui sortent en France ! J’avais contribué il y a deux ans au numéro 148 de CinemAction « Le Cinéma russe, de la perestroïka à nos jours », sous la direction de Marion Poirson-Dechonne (http://www.corlet-editions.fr/cinemaction-n-148-le-cinema-russe-de-la-perestroika-a-nos-jours-marion-poirson-dechonne,fr,4,4606.cfm), via deux articles que j’avais écrits sur l’évolution de l’industrie cinématographique post-soviétique. En octobre de cette année, un nouvel ouvrage collectif va voir le jour, sous la direction d’Eugénie Zvonkine, « Cinéma russe contemporain, (r)évolutions » (http://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100981820&fa=author&Person_ID=11169), dans lequel je reviens longuement sur l’histoire de l’exploitation cinématographique en URSS et en Russie… Comme vous le voyez, il y a, à la fois, toujours des gens pour promouvoir le cinéma russe en France, quel qu’il soit, mais aussi des distributeurs, des spectateurs, des éditeurs et des lecteurs pour s’y intéresser. Tout n’est pas perdu !



(1) Film avec Tatiana Samoïlova (l’héroïne de Quand passent les cigognes), Léon Zitrone, Jean Rochefort, Youri Belov… Il est sorti en France en 1961.
(2) Mata-Hari est une série TV russo-ukrainienne (2016) de Dennis Berry en langue anglaise avec Vahina Giocante, Christophe Lambert, Rutger Hauer, Gérard Depardieu, Andreï Gouskov, etc. Le premier épisode a été diffusé sur la chaîne portugaise SIC le 21/1/2017 et le 20/3/2017 sur la chaîne russe Pervy Kanal.
(3) Cf. l’entretien de 2016.
(4) Ce film de 2016 a eu une sortie confidentielle à Paris le 31 mai 2017 : quelques séances au cinéma Saint-André-des-Arts. Il inclut des courts métrages qu’Igor Minaev a tournés en Ukraine soviétique entre 1977 et 1985.
(5) Le mot « mat » désigne l’ensemble des grossièretés et des obscénités de la langue russe. Depuis 2014, une loi interdit toute utilisation du « mat » dans les films et les spectacles.
(6) Capitale de la république autonome de Kabardino-Balkarie du Caucase russe.
Pour plus de renseignements sur l’école :
http://www.sokurov.spb.ru/isle_ru/isle_mst.html

(7) En Russie, l'actualité ne chôme jamais. L'entretien à peine terminé et mis en ligne, nous apprenons que le réalisateur Kirill Serebrennikov a été arrêté et inculpé le 22 août sous l'accusation de détournement de fonds publics. Le 23 août il a été condamné à être assigné à résidence. L'affaire Serebrennikov continue... La suite dans les journaux."




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