Kinoglaz

 

Diary of events

- Stop Press

On current release

Festivals

 

Films

DVDs

- Watch on line

Names

Articles

Production

History

Seminars


Bibliography


Ongoing events

 

Awards

Box office

 

Statistics

 

Partnerships

 

Site map

Links

Contacts


Search with Google    


 

Klimov + Chépitko

 

Par Françoise Navailh, historienne du cinéma

 

(à propos du coffret édité par Potemkine en avril 2017)

 

▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪ ▪

 

A deux c’est mieux.

Cette fois encore, Potemkine propose un coffret sur un grand couple du cinéma russe soviétique. Après Panfilov-Tchourikova, le réalisateur et son actrice de muse, voici Elem Klimov et Larissa Chépitko, un couple puissant de réalisateurs mariés en 1965 jusqu’à ce que la mort les sépare tragiquement en 1979, aussi talentueux que beaux (on parle toujours du physique des acteurs, rarement de celui des metteurs en scène, et pourtant il participe de leur aura. Larissa fera des apparitions dans 6 films dont le mythique « Nuit de Carnaval » -1956- de Riazanov et elle campe même fugitivement une aristo dans « L’Agonie »).

Tous deux élèves du VGIK : lui chez Efim Dzigan (il rêvait d’avoir le mentor Romm comme professeur mais rata son entretien avec lui ; il se rattrapa en participant au montage de son dernier film « Et pourtant je crois » /1974 avec M. Khoutsiev et G. Lavrov) ; elle avec le légendaire Dovjenko, puis, suite au décès de ce dernier en novembre 1956, avec Romm (mais certaines sources parlent de M. Tchiaouréli). Il a hésité avant de trouver sa voie (des études et un travail d’avionneur) ; elle savait dès 16 ans qu’elle ferait du cinéma. Mais tous deux se sont trouvés, sur les plans professionnel et privé. Un crédo commun : ne jamais céder à la facilité. Leurs vies et leurs œuvres en témoignent.

Fauchée dans un accident de voiture à 41 ans, Larissa n’a que 4 films (+ un court métrage-nouvelle dans le film interdit « Le Début d’Une Ere Nouvelle » en 1967 Cf. le dossier Tchoukhraï) à son actif. Les deux meilleurs sont ici proposés. Deux oeuvres émouvantes et fortes. Croyant la complimenter, on disait qu’elle faisait un cinéma viril. Cela l’exaspérait : « Il y a le cinéma et il y a les ouvrages de dames. Le cinéma est accessible à tous, les hommes et les femmes, comme les ouvrages de dames, d’ailleurs. » Avec raison elle réfutait tout distinguo de genre. Elle était un grand metteur en scène, c’est tout.

« Les Aîles » (1966) et « L’Ascension » (1976 –Ours d’Or à Berlin en 1977). Avec une rare maîtrise, Larissa Chépitko raconte deux destins cassés. Les deux films renvoient à la Seconde Guerre mondiale, une mémoire toujours à vif en Russie, Ukraine et Biélorussie, les trois républiques qui ont le plus souffert des combats. « Les Aîles » est le portrait désenchanté d’une génération sacrifiée à travers le quotidien d’une ancienne pilote de guerre devenue directrice d’un lycée technique en province. En elle cohabitent la jeune fille héroïque, enthousiaste et naïve, et la femme mûre, amère et en porte à faux avec son entourage : fille, élèves et amis. Seul le passé l’illumine ou bien un moment partagé avec une employée de cafétéria de son âge. Scène magnifique d’amitié féminine comme savait si bien le faire le cinéma soviétique.

« L’Ascension » raconte l’histoire de deux Partisans biélorusses faits prisonniers par les Allemands. Film dur et sans concessions sur leurs cheminements inversés, l’opposition entre la chair et l’esprit face à la torture (pensez à « L’Armée des Ombres » de Melville). Le religieux et le spirituel sont convoqués ici pour mieux rendre compte du chemin de croix, ce qui faillit entraîner l’interdiction du film. Il fallut tout le poids d’un apparatchik, le premier secrétaire du Parti Communiste de Biélorussie, pour lever les obstacles (piste pour les futurs chercheurs : le rôle parfois bénéfique du Pouvoir en URSS car il n’y avait pas que des abrutis dans la hiérarchie). Coup de chance : le titre français est meilleur que le titre original car le mot ascension à un côté alpin mais aussi christique alors que le mot russe ne parle que de montée. C’est aussi un des très (trop) rares films à évoquer la Shoah sur le front de l’Est.

L. Chépitko avait entamé le tournage de « Matiora » d’après un récit du grand écrivain V. Raspoutine quand elle décéda. Le studio Mosfilm proposa alors à son mari Elem Klimov de lui succéder.

Elem Klimov a une filmographie un peu plus longue (6 longs métrages) et plus éclectique mêlant comédies, l’essai collage « Sport, Sport, Sport » (1970) et des fresques épopées. Le coffret fait le grand écart entre d’un côté « Bienvenue ou Accès Interdit aux Personnes Non Autorisées » (1964) et d’autre part « Raspoutine, l’Agonie » (1974) et « L’Adieu à Matiora » (1981), leur film commun. Il fut aussi le Secrétaire de l’Union des Cinéastes en 1986-1989 au moment de la Pérestroïka et de l’historique V° Congrès des Cinéastes qui mit à mal le système vermoulu du Goskino. Il rêva longtemps d’adapter au cinéma deux livres de M. Boulgakov « La Garde Blanche » et « Le Maître et Marguerite ». Une grande occasion ratée car, hélas, aucun de ses projets n’aboutit. Son testament reste « Requiem pour un Massacre » (1985). (1)

« Bienvenue… » se déroule dans une colonie de vacances où des enfants privilégiés et suralimentés vivent dans un monde clos, douillet et policé, tandis que de l’autre côté de la rivière des va-nu-pieds grossiers et envieux lorgnent sur cette enclave de cocagne. Sous cette apparence juvénile et innocente, on devine une satire très caustique du monde soviétique : la nomenklatura où l’on vit entre soi et le peuple rejeté à la périphérie. Deux mondes qui se côtoient mais ne fraient pas ensemble. Une pépite drôle et enlevée, plus légère à savourer que ne le laisse entendre mon résumé.

« L’Agonie », c’est une autre paire de manche puisque Klimov s’attaque à la grande histoire, à un sujet difficile dans son pays d’alors : l’empereur, sa femme et le petit prince. Autrement dit Nicolas II, le tsarévitch malade, Raspoutine le guérisseur, la cour, la haute société, le peuple paysan. Une œuvre ambitieuse qui voulait nuancer les héros en question sans les caricaturer. Une reconstitution d’une grande beauté formelle, une réflexion sur la Russie et le pouvoir. Le tsar, Raspoutine, Youssoupov, se croient tous investis d’une mission supérieure. Mais chacun est solitaire et se trompe. Le tsar pense dialoguer avec ses sujets mais il ne parle qu’à Raspoutine. Youssoupov croit libérer le tsar d’une influence néfaste, il n’est qu’un vulgaire assassin. Le paysan Raspoutine pense servir le peuple en fréquentant le tsar mais il ne sert que son ambition. Parlementaires, hommes d’affaire, clergé…Tout le monde s’agite, en vain. Et ce peuple qu’ils invoquent tous reste une énigme. Et un sacrilège en URSS : il manque à l’appel ouvriers et bolcheviks, ces idoles qui justifiaient toujours le renversement de l’Ancien Régime.

Le peuple, assimilé à la paysannerie, est au centre de « Matiora », commencé par Larissa et terminé par Elem. Ironiquement, toute cette histoire n’est pas sans rappeler le dernier film de Dovjenko « Le Poème de la Mer » (1958) où Larissa joue un tout petit rôle : Dovjenko mourut en cours de tournage et c’est son épouse, Youlia Solntseva, qui l’acheva… Et les sujets se ressemblent. Un barrage va engloutir une communauté villageoise et force donc les gens à partir, à quitter pour toujours maisons ancestrales et cimetière. Trente ans plus tôt Dovjenko et ses personnages saluaient avec enthousiasme cette destruction au nom du progrès. Le temps a passé et c’est un autre constat que font Chepitko et Klimov : la disparition sans retour d’un monde traditionnel, d’un adieu à la Terre-Mère nourricière évoqué dans le titre pour aller, comme disait Jean Ferrat, « rentrer dans un HLM manger du poulet aux hormones ».

C’est sur ce constat mélancolique que se referme ce coffret magnifique et indispensable.



(1) Dans la revue Première de février 2016, le journaliste Léonard Haddad démontre « l’influence souterraine » de ce « classique pour initiés » sur le cinéma contemporain tant aux USA qu’en France ou ailleurs. Entre autres films, « Le Fils de Saül » de Nemes ou « The Revenant » d’Inarritu.
Par ailleurs, le documentariste Michaël Prazan a utilisé un passage de « Requiem » (en le citant) pour illustrer le massacre d’Oradour-sur-Glane dans son documentaire « Das Reich, une division SS en France » (2015).



Françoise Navailh / 27 mars 2017