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Le cinéma c’est aussi un réseau de contacts

 

Interview de Laurent DANIELOU, producteur,

responsable de la co-production et des ventes internationales à Rezo Films (Paris)

 

Propos recueillis par Elena Kvassova-Duffort et

Jacques Simon (Kinoglaz.fr). Paris, janvier 2008

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Biographie : Après avoir terminé ses études littéraires en 1987, Laurent Danielou part à Moscou pour travailler à l’ambassade de France en tant qu’attaché culturel. En même temps, il collabore avec plusieurs journaux, notamment les Cahiers du cinéma et Le Monde, en écrivant sur le cinéma russe. En 1993 il part pour Los Angeles où, pendant quatre ans il exerce la même fonction d’attaché culturel et travaille aussi dans la production de films. Revenu en France en 1997, il participe à la création de deux revues : Synopsis, consacré aux scénarios, et Zurban, journal grand public. En 2000 Laurent Danielou rejoint la société Rezo Films pour s’occuper au départ du département international et principalement de l’acquisition de films étrangers. Ensuite la société développe la structure consacrée à la co-production internationale et aux ventes internationales dont Laurent Danielou est en charge jusqu’à ce jour.

 

 


 

 

Pourriez-vous nous présenter votre société ?

 

Rezo Films a quinze ans. Aujourd’hui en France c’est une des principales sociétés indépendantes de production, distribution et vente de films. Elle s’occupe surtout de films d’auteurs au sens large du terme. Nous sommes, par exemple, producteur, distributeur et vendeur du dernier film d’Eric Rohmer, nous avons distribué pratiquement plus de cent cinquante films en France et dans tous les pays du monde ; on produit environ quatre longs-métrages par an, essentiellement français et on prend en vente internationale une dizaine de titres par an. Donc, une société indépendante au sens qu’elle n’est pas liée à des groupes français ou internationaux de télévision ou de communication.

 

Et le travail avec les films russes a commencé avec votre venue dans la société ?

 

Depuis que je suis là, je m’y intéresse. Cette année on a travaillé sur plusieurs films : en production, distribution et ventes internationales, comme sur le film d’Alexandre Sokourov Alexandra, sur L’Ile de Lounguine, que nous venons de distribuer en France où il a reçu un très bel accueil. Il y a aussi le film Rébellion, documentaire russe sur l’affaire Litvinenko, qui a été présenté en sélection officielle cette année au Festival de Cannes, qui va sortir en France en janvier chez un distributeur qui s’appelle Haut et Court et que l’on a vendu dans une grande partie du monde.

 

Il y a trois ans, on s’est occupé de la vente internationale de ce qui a été considéré à l’époque comme l’un des premiers films d’action russe, le film Countdown (Lichny nomer) qui, sans être un chef-d’œuvre du cinéma, était très intéressant par la qualité de sa production. On l’avait lancé au marché du Festival de Cannes et vendu dans l’ensemble du monde. Aujourd’hui à l’exception de Night Watch qui a été acheté par la Fox pour le monde entier, ça reste, je pense, le film russe le plus vendu dans le monde de façon indépendante, puisque quarante pays l’ont acheté, en Chine le film a fait plus de huit cent mille entrées. Donc on trouve intéressant de prendre en vente un film russe d’action pour montrer aux acheteurs qu’il n’y a pas seulement les films d’art et essai, et on continue à regarder ce type de films, puisque aujourd’hui la qualité technique, scénaristique de tous ces films a augmenté.

 

Comment peut-on caractériser le marché des films russes en France ?

 

Il est pour l’instant très petit. Il y a très peu de films qui sortent. Aucun à l’exception de Night Watch qui, en France, n’a pas marché à l’époque, aucun gros film, aucune grosse production n’est sortie. Sa suite, Day Watch vient de sortir en France par la Fox sur 6 copies seulement et est un échec. Seuls sortent en France, les films art et essai de réalisateurs connus par les Occidentaux, à savoir Sokourov, Lounguine, Mikhalkov aujourd’hui Zviaguintsev. Mais c’est très limité à une, deux sorties par an qui font à chaque fois peu de spectateurs, même si l’année 2008 va bien commencer puisque cinq films sortiront en France, à savoir le 9 janvier L’Ile, ensuite le film de Serguei Bodrov Mongol, le distributeur s’appelle Metropolitan Film Export, une grosse sortie. En février sortira le film de Zviaguintsev et Rébellion qui sort aussi en janvier [ et Day Watch est sorti en France le 23 janvier 2008- Kinoglaz.fr]. Ca fera une actualité chargée.

 

Je vois la grande majorité des films russes et on cherche des films qui soient assez bons et singuliers pour pouvoir sortir en France ou être vendus dans le monde.

Il y a deux types de cinéma en Russie : le cinéma très commercial et le cinéma d’art et essai ; les deux sont intéressants. Simplement en France la concurrence en distribution est telle (chaque mercredi il y a entre quinze et vingt films qui sortent) qu’un film ne doit pas seulement être bon, mais doit être exceptionnel, pour pouvoir passer le barrage de la critique, passer le barrage des spectateurs, que le film soit russe, allemand ou espagnol.

 

Là, vous parlez de films non français ?

 

Oui. Le film français c’est un peu différent parce qu’en France on a des comédiens qui sont connus par le public, donc le film n’a pas besoin d’être exceptionnel pour marcher. D’autres critères rentrent en jeu, à savoir, la notoriété du sujet, des comédiens et du réalisateur qui font que le film peut être connu avant la sortie.

 

En Russie on a souvent tendance à considérer que le cinéma russe n’intéresse pas les Occidentaux. C’est vrai et c’est faux. Vrai parce qu’il y a peu de films qui sortent et ces films-là font peu d’entrées. Et c’est faux parce que c’est hélas le cas de tous les autres cinémas européens à l’exception d’un ou deux auteurs. A l’exception d’Almodovar, il n’y a qu’un ou deux films espagnols qui sortent par an et qui font très peu d’entrées. Le cinéma allemand, qui a eu plusieurs gros succès depuis plusieurs années, connaît une vraie mode auprès du public. Nous sortons nous même le film Les Faussaires (The Counterfeiters) en février qui vient d’être nominé aux Oscars. Ce succès vient surement du fait que les réalisateurs allemands, soudain, s’intéressent à leur tragique mais passionnante histoire récente. Ce que ne font toujours pas les réalisateurs russes. Les cinémas tchèque ou polonais sont des cinémas très présents aux festivals, puisque en France il y a une grosse tradition de festivals qui montrent ces films là, donc les films sont vus par les cinéphiles, mais commercialement ils sont très peu vus. C'est-à-dire que tout cinéma européen marche traditionnellement localement. Le cinéma français est un petit peu différent, il marche mieux à l’étranger, mais de toutes façons, la part du cinéma français en Italie ou en Espagne est faible, c’est 1 % ou 2 % du marché. Le plus gros marché européen du cinéma français, en nombre de spectateurs, c’est la Russie.

 

Je pense que le cinéma russe a une vraie chance, parce que la croissance de la production, tant en nombre de films qu’en qualité, fait que les distributeurs occidentaux vont sans doute davantage regarder là-bas. Le problème c’est dans les histoires. Les histoires racontées en Russie sont un peu locales. Ce n’est pas un défaut qu’elles soient un peu locales, mais les spectateurs occidentaux ont du mal à comprendre le pourquoi et le comment des films, et en outre les comédiens ne sont pas connus.

 

La sortie en salles, c’est une partie des choses. Mais il y a probablement aussi les ventes pour releases de DVD, les ventes pour les chaînes thématiques de télévision ? Est-il possible que les films soient vendus, mais qu’ils ne sortent pas en salles et soient diffusés autrement ?

 

Généralement tous les films sortent en salles. Et d’un éventuel succès en salles dépendra le succès en DVD et le succès à la télévision. Les films comme ceux de Sokourov, Lounguine, Mikhalkov, des auteurs très identifiés, peuvent être vendus à la télévision, pour les autres, c’est plus difficile. Il y a des exceptions, comme La Neuvième compagnie, par exemple, montré sur une des chaînes de Canal + dans le cadre d’une journée du cinéma russe.

 

Donc il n’y a pas une partie de la production qui soit vendue pour être distribuée en DVD ou à la télévision?

 

En France, non. La seule partie que l’on pouvait imaginer, ce sont les films d’action russes qui sortent en DVD, puisque c’est le marché naturel pour les DVD. Comme cela s’est fait pour beaucoup de films asiatiques. Ce qui intéresse le public dans les films d’action asiatiques, ce sont les films de kung-fu uniquement. C’est un cinéma d’action avec ses combats très physiques que l’on n’a pas en Europe. Donc c’est très spécifique, très original pour un certain public. Alors que pour l’instant dans le cinéma d’action russe il n’y a pas d’originalité spéciale.

 

Les films d’action russes sont très ancrés localement, donc c’est plutôt le contexte et les dialogues qui font que c’est difficile de les sortir en France. Un film comme La Neuvième compagnie de Fiodor Bondartchouk était très attendu par tous les distributeurs européens. Mais les gens ont été un peu déçus en le voyant ici. Ce n’est pas du tout un mauvais film, mais, pour un public occidental, il n’était pas vraiment intéressant. Présenté comme le premier film russe sur la guerre en Afghanistan, il est en fait une suite dialoguée sur des souvenirs et des allusions à la jeunesse des soldats russes. Et en rien un film d’action au sens que le public attend ici. Donc ce type de film ne peut pas sortir.

 

En Russie il y a une immense tradition de cinéma d’auteur. Et si l’on tente aujourd’hui de faire du cinéma d’action, l’ambition intellectuelle reste très marquée qui fait que des fois c’est entre deux genres. Et un film « d’art et essai et d’action », c’est un peu difficile !

 

Y-a-t-il certains films dont vous savez en les voyant qu’ils ne marcheront pas en France ?

 

Oui et c’est d’ailleurs vrai pour la majorité des films. Mais de même, la majorité des films français ne peuvent pas marcher en Russie. Des films russes trop locaux ne peuvent pas marcher en France.

 

Je suis persuadé que le cinéma russe évoluant tellement, une mode pour le cinéma russe peut arriver. Et d’ailleurs le meilleur signe est que ce cinéma-là marche en Russie. La Russie est l’un des rares pays où dans le top dix des grands succès, plusieurs des films sont russes. Il y a une inflation de super productions. Le cinéma russe est d’ailleurs le seul cinéma européen qui se rapproche du cinéma hollywoodien, ce qui n’est pas forcément un défaut. Aucun autre pays européen n’a créé, comme la Russie, le modèle américain des genres, les films russes sont classés en films d’action, thrillers, films pour enfants, dessins animés, films d’horreur etc.. Beaucoup de genres et sur la masse des films produits, beaucoup sont intéressants.

 

Un problème qu’on rencontre souvent, c’est que les films sont intéressants mais le scénario n’est pas complètement abouti. Et pour notre public à nous c’est parfois un peu difficile. Je prends par exemple le film Boumer que j’ai bien aimé et qu’il aurait pu être intéressant de montrer ici, car il présentait un Moscou un peu inédit, un cinéma d’action plutôt bien fait. La première heure est formidable, plutôt drôle, mais la seconde heure, le film ne se renouvelle pas, et tombe un peu à l’eau.

Le film Night Watch est un bon exemple d’un film qui est très bien fait techniquement, très ambitieux en termes de production, avec une histoire originale, vraiment singulière. Son succès à l’international est intéressant.

En tout cas, cela commence à créer un intérêt auprès d’un public jeune pour le cinéma russe. C’est important car en Russie, comme ailleurs, ceux qui vont au cinéma sont les très jeunes, les moins de vingt-cinq ans, qui eux, ont envie de s’amuser et pas de voir des films d’art et d’essai.

 

En revanche, le Sokourov qui vient de sortir a fait des entrées modestes. Mais pas modestes parce que le cinéma russe n’intéresse pas les gens, modeste parce que le jeune public ne va pas voir ces films là. On a distribué, il y a deux ans, le film de Bergman Saraband, on a fait à peu près les mêmes entrées. Le public pour un cinéma d’art et essai pointu est très réduit ou préfère attendre la sortie DVD.

 

Est-ce qu’il existe une stratégie, ici en France, pour sortir un film russe, ou bien est-ce que cette stratégie dépend de chaque film ?

 

En vente internationale, nous avons des films du monde entier. Donc si on prend un film russe, on en prend un ou deux au maximum par an ; ce qu’on met en avant ce sont les qualités intrinsèques du film, plus que le fait qu’il soit russe. Quand un distributeur achète un film, ce qui l’intéresse c’est de prévoir si le film peut marcher ou pas et le fait d’être russe n’est pas un atout en soi. Ce qui est mis en avant, ce sont les qualités du film, le talent du réalisateur pour les films d’auteur. Mais pour le film d’action Countdown, on avait insisté sur le fait que c’était le premier film d’action russe et sur cette simple annonce, 400 distributeurs étaient venus à la première projection, ce qui montre une certaine curiosité. Les distributeurs avaient envie de voir ce qu’était un film d’action russe. Pour l’époque c’était bien fait, même si maintenant les Russes font mieux.

 

La sortie de L’Ile de Pavel Lounguine a eu lieu le 9 janvier, entre Noël et le Nouvel An russe. Sur cette sortie on a fait un gros travail sur des cibles différentes, public religieux, cible qui a été travaillée pour le film Le Grand silence par exemple, cible catholique au sens large, les paroisses, la communauté russe orthodoxe. On a fait un très gros dossier de presse. Sur la production, c’est classique, des entretiens, mais aussi sur l’orthodoxie. Par ailleurs on cible aussi la communauté russe, même si la communauté russe a déjà pu voir le film sur DVD. Le film a été bien accueilli par le public et par la presse, notamment une pleine page enthousiaste dans Le Monde et nous devrions atteindre les 50 000 entrées.

 

A quoi vous attendez-vous, en termes d’entrées, pour les films russes en France ?

 

Je peux vous donner trois exemples. Alexandra de Sokourov va faire 25 000 entrées en France. Ce qui est peu dans l’absolu, mais en France, depuis 20 ans, aucun Sokourov n’a fait moins de 20 000 entrées, ni plus de 30 000 entrées. L’Italien a fait 5000 entrées, Day watch va faire très peu d’entrées, moins de 10 000, la Fox n’ayant fait qu’une sortie technique. Le seul réalisateur qui fasse beaucoup d’entrées en France c’est Mikhalkov (Le Barbier de Sibérie : 1 000 000 d’entrées, Soleil trompeur : 600 000 d’entrées).

 

Mais est-ce qu’un film russe peut être positionné de sorte que le public vienne en masse pour le voir ?

 

Un film russe, comme un film espagnol ou italien, s’il veut aller à l’international, il doit être très bon. S’il est seulement pas mal, cela ne suffit pas. La concurrence est dure. Et surtout, un succès plus large va a des films joyeux, des « feel good movies », comme pour en ce moment le succès considérable d’un film israélien qui avait été présenté à Cannes, La Visite de la Fanfare.

 

Par exemple, pour l’Ile, qu’on sort, on commence les projections de presse, et on espère que les critiques français vont dire, pas seulement que c’est bien mais que c’est formidable. Même chose pour Alexandra, si on n’a pas ce genre d’enthousiasme, on n’a pas d’autre moyen pour envoyer les gens dans les salles. Mais ces deux films sont néanmoins très pointus, exigeants et ne peuvent atteindre un public vraiment populaire.

 

A priori, les thèmes russes n’intéressent pas vraiment les gens. L’intérêt pour la culture russe et la société russe n’est pas très grand. Quand on parle de la Russie dans l’actualité c’est plutôt pour dire ce qui ne va pas. Donc les gens quand ils veulent aller au cinéma, ne se disent pas je veux aller voir un film russe, mais je veux aller voir un bon film.

Par ailleurs il est vrai que pour créer une habitude, une mode, il suffit souvent d’un film. Par exemple, il y a dix ans le cinéma français était un peu en panne, malade, et c’est le film Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain, qui a redémarré une mode pour le cinéma français qui dure encore. De même Good-bye Lénine! a lancé une mode pour le film allemand, et depuis il y a eu deux ou trois énormes succès comme le film sur Hitler (La Chute) ou La Vie des autres qui ont continué à prouver que le cinéma allemand pouvait avoir un succès considérable à l’étranger, et cela a entraîné la distribution de beaucoup d’autres films qui marchent moins bien mais qui font qu’un film allemand intéresse.

 

Pour l’instant le cinéma russe n’a jamais eu de succès analogues, à l’exception de Mikhalkov. On peut espérer qu’un tel succès arrive, avec un réalisateur nouveau qui puisse lancer une sorte de mode et entraîner d’autres films. Pour l’instant ce n’est pas le cas. C’est pour cela que pour moi c’est intéressant de voir tous ces films russes qui, semaine après semaine, font des recettes considérables en Russie, puisque sans doute l’un d’entre eux aura les qualités pour venir jusqu’ici.

 

Je me souviens d’un film que j’avais beaucoup aimé il y a deux ans, Piter FM, qui est une comédie romantique très réussie, joyeuse, avec une très belle mise en scène. Je pense que ce film aurait pu être vendu à l’étranger,

 

Quelles possibilités avez-vous pour chercher des films russes ?

 

J’ai la chance de parler russe, je vais plusieurs fois par an à Moscou. Parmi les films que je vois il y en a une partie qui me sont proposés par les producteurs qui m’envoient eux-mêmes des DVD et une autre que je vois par exemple à Moscou, en montage à Mosfilm, ou en allant à des festivals comme Sotchi ou Khanty-Mansiysk. Je vois pratiquement tous les films russes qui sortent dans l’année.

 

Les films qu’on montre au Festival Kinotavr à Sotchi, par exemple, ce n’est pas trop tard pour vous ?

 

Non, pas du tout, à Kinotavr ce sont souvent des films très récents qui ne sont pas encore sortis en Russie. Voyez l’attention que vient de recevoir Roussalka au festival de Sundance et bientôt à Berlin, 6 mois après Sotchi.

 

Est-ce qu’il vous arrive d’être en concurrence avec un autre distributeur français pour un film russe ?

 

Pas vraiment. Il y a dans le monde entier énormément de films. Nous, on voit les films russes souvent avant les autres. On en prend très peu, et les autres pas du tout. Non, pratiquement, il n’y a pas de concurrence.

 

Plusieurs fois des films m’ont intéressé, par exemple, il y a quelques années, Turetskiy Gambit (Le Gambit turc), je trouvais qu’il était intéressant d’essayer d’en faire quelque chose. A l’époque les producteurs russes ne voulaient le vendre qu’à des Majors et pas à des sociétés indépendantes. Mais en fait les Majors américaines n’ont pris que Night Watch, il s’est passé plusieurs mois et rien n’a été fait.

C’est intéressant que Night Watch ait été pris par une Major américaine, mais l’inconvénient c’est que maintenant tous les producteurs rêvent d’avoir un deal comme Night Watch.

 

La dernière fois qu’on s’est vu pour préparer cette interview, vous avez dit, que vous recherchiez un bon film commercial.

 

On serait ravi de montrer un film russe, à côté des films d’auteurs, un film russe qui fasse non pas 50 000 ou 100 000 entrées mais 1 000 000 d'entrées. Encore une fois, pour qu’il marche, un film russe doit être techniquement bien fait, avoir un bon scénario, et être original. Et on se dit aujourd’hui qu’il est un peu dommage que les réalisateurs, scénaristes et producteurs russes n’utilisent pas assez les trésors potentiellement intéressants de leur Histoire. En Russie, on fait soit des films qui, à nos yeux, sont trop traditionnels, des films sur la guerre, des films en costumes, des films qui ne marchent pas du tout. Ce qui intéresserait plus ici, c’est une histoire plus contemporaine. C’est par exemple incroyable, qu’aucun réalisateur russe n’ait fait un grand film sur Staline cinquante ans après sa mort.

 

Et le dernier film de Balabanov, sur un sujet plus restreint, parle de leur histoire.

 

Oui, c’est un film intéressant par son sujet, moins intéressant à mon avis sur la forme. Le sujet est un peu simple, en tout cas pour ici. Le principe de montrer un village de Russie où les miliciens contrôlent tout est un bon départ. Mais pour un public occidental qui est habitué à voir les films provocants et formellement novateurs, ce film passe difficilement la barre de la comparaison. Il a parfois un côté lourdement provocateur, et l’histoire n’est pas suffisamment aboutie.

 

Qu’est-ce les producteurs et les distributeurs russes pourraient faire pour vous faciliter le travail ?

 

Pour ce qui me concerne, j’ai mes contacts. Mais c’est un peu dommage qu’il n’y ait pas une plus grande volonté d’échange avec les distributeurs européens. Par exemple pour la semaine de cinéma russe à Paris, chaque année la salle est pleine de Russes, mais les distributeurs français ne sont pas invités. Il n’y a pas de projections de presse prévue pour les journalistes, donc la presse n’en parle pas.

 

J’adore le festival de Sotchi. Mais je suis, sinon le seul, l’un des rares distributeurs occidentaux à y être présent. Les distributeurs européens ne connaissent pas le festival alors que je suis sûr que beaucoup seraient contents d’y aller. Les producteurs russes se disent, puisque cela marche bien en Russie, concentrons nous sur le public local qui est en expansion considérable. Les prévisions d’entrées d’ici 2010 montrent que la barre du milliard de recettes au box office semble devoir être atteinte bientôt. Et il y a le sentiment très russe, qu’on n’intéresse personne, sans comprendre que la situation est absolument identique pour les autres cinématographies. Alors qu’il suffirait de montrer davantage les films, d’avoir plus d’échanges entre professionnels. Les gens se connaissent peu. Le cinéma c’est aussi un réseau de contacts. Si je travaille plus particulièrement avec la Russie, avec 3 ou 4 films cette année, c’est que j’y vais, que j’y connais des gens, que les gens me connaissent.

 

Kinotavr commence seulement à se positionner en tant que vitrine du cinéma russe

 

C’est un festival formidable, très bien organisé, avec une sélection de bon niveau. C’est en gros le meilleur du cinéma russe de l’année qui est présenté. Les films sont vraiment inédits, ils ne sont pas encore sortis en salle. En trois jours, je vois les quinze films les plus intéressants de l’année.

 

Les producteurs russes ne négligent-ils pas trop les sous-titres sans lesquels leurs films sont inaccessibles aux non russophones ?

 

Quand les producteurs russes nous envoient des films sous-titrés en anglais, c’est souvent dans un anglais abominable. Le principe du sous-titrage qui est de condenser les dialogues est rarement respecté. De sorte que pour un non russophone c’est vraiment un handicap.

 

C’est vrai que souvent il n’y a pas la volonté même de montrer et vendre les films à l’étranger. En France les recettes à l’étranger représentent de 30 à 40% des revenus. Aujourd’hui les revenus potentiels à l’étranger d’un film russe sont très petits. Donc ce n’est pas cela qui peut motiver un producteur. La situation était analogue pour les producteurs français il y a quinze ans.

 

Par ailleurs il n’y a pas d’organisme d’Etat en Russie qui s’occupe de la promotion du cinéma russe à l’étranger. La Russie est peut-être le seul pays qui n’invite jamais les distributeurs à voir les films sur place et rencontrer les professionnels. Chaque année en France les ambassades de nombreux pays invitent les distributeurs et producteurs français à aller une semaine dans leur pays pour voir des nouveaux films et rencontrer des professionnels. Elles invitent et organisent le voyage et le séjour sur place, on peut voir ainsi une quinzaine de films et rencontrer des professionnels. La Russie, qui est pourtant un grand pays, ne le fait pas. De même, aucun soutien n’est prévu pour accompagner les distributeurs étrangers dans leur sortie de films russe. Je pense que la Russie est le seul pays européen qui ne propose aucune forme de soutiens aux distributeurs pour accompagner les sorties de films russes à l’étranger.

 

Le cinéma russe n’est pas toujours très visible en Occident parce qu’il n’y a pas le travail traditionnel de promotion fait par les organismes nationaux qui font que chaque année à Paris il y a la semaine du cinéma italien, la semaine du cinéma allemand qui sont tournées vers le public professionnel. On invite les distributeurs, on invite le public, il y a un gros travail de presse qui est fait.

 

C’est l’Etat qui organise cela ?

 

Pas toujours, cela peut être aussi une organisation étatique, professionnelle ou syndicale, selon le pays. Souvent ce sont des sociétés privées qui le font. Et c’est vrai que pour l’instant les professionnels russes ne s’organisent pas pour faire ce travail là, pour montrer les nouveautés sans attendre qu’un distributeur local pense que c’est intéressant.

 

Unifrance invite chaque année en janvier 400 professionnels européens dont beaucoup de Russes. Pendant quelques jours ils ne voient que des films français. Les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Anglais font la même chose. La Russie devrait aussi organiser des événements qui soient uniquement consacrées à montrer des films aux professionnels étrangers et leur faire rencontrer des professionnels russes. C’est un peu surprenant qu’il n’y ait pas la volonté de la part des Russes d’organiser ce genre de rencontres, à un moment où, par ailleurs, le cinéma russe est en pleine forme. Donc c’est ce travail là qui peut tout changer. Il y a des semaines du cinéma allemand à Stuttgart, Allemagne ; chaque année il y a vingt producteurs allemands et soixante distributeurs. On y passe quatre jours, on rencontre des gens. Le principe de ces semaines est formidable, des liens se créent, mais les Russes ne le font pas. Peut-être Sotchi pourrait remplir ce rôle, mais ce n’est pas évident car c’est déjà une grande manifestation et qu’il est souvent préférable d’organiser un évènement spécifique. Les allemands ou les italiens changent chaque année de ville, ce qui pousse les distributeurs étrangers à y revenir.

 

Et comment font, pour vendre leurs films,  les sociétés privées russes, comme Intercinéma Art, qui travaillent déjà depuis longtemps sur le marché?

 

Le handicap est qu’ils ne vendent que des films russes. Et un acheteur italien ou espagnol ne se précipite pas à Cannes pour ne voir que des films russes, hormis les films en sélection. Par exemple si moi je vendais uniquement des films français, j’aurais bien du mal. De même qu’un distributeur italien qui ne vend que des films italiens, ne les vend pas car il n’y a pas cette possibilité de choix qui caractérise souvent les vendeurs français. Un distributeur français aura un film russe, un film espagnol, un film français, un film américain, dont on imagine qu’ils ont été choisis avec attention et cela intéresse les acheteurs et cela crédibilise les films. Intercinéma a fait un travail de pionnier dans les ventes de films russes en étant la seule société à avoir une présence efficace dans les principaux marchés. Aujourd’hui, il y a d’autres sociétés qui se positionnent petit à petit en tant qu’exportateurs.

Central Partnership est une société avec une ambition internationale, ils ont des moyens considérables et ils font leur travail. Je ne connais pas trop leurs résultats, mais ils le font, ils sont identifiés.

 

Il n’y a pas de volonté politique concernant l’exportation du cinéma en Russie. Les Américains font cette politique depuis la guerre. Et depuis, tous les pays s’y sont mis.

 

Les distributeurs, ils ne veulent pas faire la fête, ils veulent venir trois jours à Moscou pour voir des films. Voir des films et rencontrer des gens.