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Loin de Sunset Boulevard (Далеко от Сансет-бульвара)

 Igor MINAIEV (Игорь МИНАЕВ)

 

Plaidoyer pour la liberté

Par Jacques Simon

Kinoglaz, 26 mars 2007

 

 

 

Un couple de stars du cinéma, Konstantin Dalmatov et Lidia Poliakova, qui vivent maintenant et depuis longtemps retirés dans leur datcha réagissent au coup de sonnette entendu comme si il s’agissait d’une visite du KGB : dans la hâte ils rassemblent quelques affaires indispensables…

 

Ainsi commence le film d’Igor Minaiev avant de nous immerger dans les milieux du cinéma soviétique des années 30. La radio annonce le retour après un long séjour en Amérique du célèbre réalisateur  Mansourov, accompagné de son assistant Konstantin Dalmatov. On comprend immédiatement que Mansourov est Eisenstein et Dalmatov Alexandrov, effectivement rentrés en URSS en 1932 après un séjour de plus de deux ans aux Etats Unis et au Mexique. Pourtant le réalisateur va « démentir », non seulement en indiquant dans le générique de fin du film que tous les personnages sont fictifs, mais en montrant aussi des différences objectives comme par exemple l’âge de Mansourov beaucoup plus élevé que celui d’Eisenstein à l’époque et en le faisant mourir peu après alors qu’Eisenstein n’est mort qu’en 1948.

 

Dalmatov frappé par ce qu’il a vu à Hollywood rêve de réaliser ses propres films et ce seront des comédies musicales. On pense à nouveau à Alexandrov dont le premier film qu’il ait réalisé seul est la comédie musicale Les Joyeux garçons, 1934. Peu après, pour dissimuler son homosexualité découverte par les autorités à travers ses relations avec Mansourov, Dalmatov propose un mariage blanc à Poliakova, la vedette de son premier film qui évidemment rappelle Lioubov Orlova.

 

Que le réalisateur et sa scénariste Olga Mikhaïlova aient crée des personnages fictifs directement inspirés par des personnages réels est une évidence mais, comme c’était leur droit, ils ont su s’en démarquer pour nous raconter la vie, pendant les années trente, d’un réalisateur de comédies musicales inspirées du cinéma hollywoodien et de la vedette principale de ses films. Tous les deux passionnés par leur vocation, ils ne veulent rien d’autre que travailler et créer conformément à leur vision d’artistes. Ils vont être aux prises avec un pouvoir qui veut mettre la main sur le cinéma, le contrôler complètement jusque dans les moindres détails.

 

Pour s’assurer ce contrôle du cinéma, le pouvoir ne recule devant aucun moyen : pression, chantage, délation, surveillance de la vie privée des artistes, récompenses luxueuses qu’on peut retirer à tout moment. Face à tant de pression, la liberté d’action des artistes se resserre. Concilier son honneur, son besoin de créer et tout simplement son aspiration à vivre heureux devient de plus en plus difficile. Vivre dans la peur du lendemain et exprimer sur scène la joie de vivre, travailler dans la contrainte permanente, et chanter sur scène les mérites de la société socialiste tel est le lot de ce couple d’artistes.

 

L’intérêt majeur du film est pour nous de suivre ce combat obstiné, parfois désespéré, de deux artistes, admirablement joués par Youlia Svejatova et Sergueï Tsyss, (Les artistes à la fin de leur vie vus au début et à la fin du film sont interprétés par les célèbres acteurs Igor Dmitriev et Tatiana Samoïlova).

 

En même temps le film donne une image, certes partielle, mais tout à fait réelle de ce qu’était le cinéma soviétique dans les années trente avec la remise en cause des avant-gardistes et la naissance du « réalisme socialiste » avec la mise en place d’une censure omniprésente et la destruction du Pré de Béjine, avec le désir du pouvoir de créer un Hollywood soviétique mais en même temps de contrôler l’élaboration de chaque film depuis l’écriture du scénario jusqu’à la fin du montage. Epoque qui malgré la censure et grâce au talent et à l’obstination de dizaines de Dolmatov a vu la réalisation de grands films (Okraina, Le Bonheur, Au bord de la mer bleue, Les joyeux garçons, L’Accordéon et bien d’autres).

En suivant le destin d’un couple d’artistes, c’est de l’intérieur que le réalisateur nous fait ressentir profondément les problèmes de l’époque. Nous vivons l’angoisse des artistes mais aussi leur appétit de création. Le scénario (justement récompensé au festival de Honfleur en 2006) sait habilement ménager un suspense rendu possible dans la mesure où les personnages sont fictifs avec des moments de bonheur devant des scènes de chants et de danses où le jeune musicien Vadim Sher a mis tout son talent et son enthousiasme. Le faste des costumes a été récompensé par un Aigle d’or en 2006. La chorégraphie a été dirigée par Elena Bogdanovitch.

 

En conclusion Loin de Sunset Boulevard est un film qu’on a, aussitôt la projection, envie de revoir tant pour l’émotion qu’il nous a procurée, le plaisir des yeux et des oreilles, que pour mieux pénétrer cette période encore insuffisamment connue du cinéma soviétique des années trente. Le film est aussi, et ce n’est pas son moindre mérite, un cri en faveur de la liberté, la liberté sous toutes ses formes, universellement indispensable et universellement menacée par les tabous et les censures.

 


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