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La Nuit de Carnaval : naissance d'un film

Jacques Simon

 

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Les éléments biographiques et toutes les citations, sont extraites du livre de Eldar Riazanov : « (Не)podvedennye itogui » (Bilan (non) définitif) (édition Vagrius, Moscou 2002)
On trouvera une biographie complète de Riazanov sur la fiche du cinéaste . Nous donnons ici quelques éléments supplémentaires qui précisent les conditions assez étonnantes suivant lesquelles Riazanov est devenu le réalisateur de La Nuit de Carnaval, l'une des comédies du cinéma russe et soviétique les plus populaires.




Adolescent, Eldar Riazanov était persuadé que « le meilleur métier était celui d’écrivain », qu’il serait écrivain, mais qu’il fallait d’abord apprendre ce qu’était vraiment la vie. C’est pour cela qu’après le fin de ses études secondaires, en 1944, Eldar Riazanov demande son admission dans une école de la Marine d’Odessa afin de pouvoir, comme le héros de son roman préféré de l’époque, parcourir le monde et apprendre à connaître la vraie vie. Mais aucune réponse n’arrivant d’Odessa, c’est sur la recommandation d’un copain d’école rencontré par hasard, que le jeune Eldar pose sa candidature pour entrer dans un institut dont il n’avait jamais entendu parler auparavant : le pourtant célèbre VGIK, l’Institut national de la cinématographie.
La commission d’admission l’admet sous réserve qu’il y fasse ses preuves au cours du premier semestre. Deux ans après son admission le plus jeune étudiant du VGIK est convoqué par son maître Grigori Kozintsev qui lui annonce qu’il devra quitter l’Institut : « Vous êtes trop jeune dit le maître » « Mais j’avais deux ans de moins quand vous m’avez admis » répond l’élève. Kozintsev « capitule », Riazanov terminera ses études au VGIK où, après avoir été l’élève de Kozintsev, il fut celui d’Eisenstein.
En troisième année du VGIK, Riazanov porte à l’écran un récit humoristique de Karel Tchapek, Tentative d’assassinat (Покушение на убийство). Ce fut un échec, sermonné par Kozintsev, Riazanov jure de ne plus jamais réaliser de comédies.  

Pendant les cinq ans qui ont suivi sa sortie du VGIK, Riazanov va réaliser, au moins en partie, son rêve de voyager : il parcourra l’Union soviétique y fera de nombreuses rencontres et réalisera des documentaires. En 1955, c'est Leonid Kristi, réalisateur connu de documentaires, qui introduisit Riazanov à Mosfilm pour servir d’assistant à Sergueï Gourov, également réalisateur de documentaires alors souffrant. Il s’agissait de réaliser Voix de printemps (Весенние голоса) film qui évoquait l’activité d’artistes amateurs d’étudiants d’école professionnelles et dont Riazanov dira qu’il était « un film idéal pour servir de transition entre le film documentaire et le film de fiction. »  

Peu après le tournage, le directeur de Mosfilm, Ivan Pyriev, réalisateur célèbre, propose à Riazanov de tourner une comédie musicale La Nuit de carnaval. Riazanov refuse ajoutant, non sans une certaine impertinence, que de toutes façons il s’apprête à partir en vacances grâce à un « bon » qui vient de lui être attribué. Pyriev l’oblige à se faire rembourser ce bon et commencer immédiatement à travailler sur le scénario du film.
Quare fois,Riazanov demandera à être démis de son poste de réalisateur du film (les deux dernières fois alors que le tournage était commencé). Pyriev refuse à chaque fois et Riazanov qui avait très bien compris que Pyriev, un maître par ailleurs de la comédie musicale, « lui voulait du bien », relève le défi et se met vraiment au travail. Après avoir tourné presque la moitié du film, Riazanov fait « ce qu’un réalisateur ne devrait jamais accepter de faire » à savoir montrer à une commission d’experts ses premières prises de vues.
Cette commission comprenait des personnalités chevronnées du monde du cinéma dont Sergueï Youtkevitch. Les conclusions de la commission furent sans appel : le scénario est médiocre, la réalisation médiocre, mais le travail est trop avancé pour ne pas laisser terminer « un film ordinaire qui sera vite oublié ». A l’époque Riazanov était bien décidé à terminer ce film qui était devenu enfin « son » film.
Les conclusions de la commission ne constituèrent qu’un défi de plus que le jeune réalisateur se promit de relever. Sûr de ses objectifs (il précise même que tous les éléments montrés à la commission seront maintenus dans le film définitif), il se remet avec obstination au travail avec des objectifs devenus clairs.

"La Nuit de carnal - écrit Riazanov - a été tourné pendant la fameuse année 1956 en pleine période du dégel Khrouchtchevien, alors qu'était déclarée une guerre sans merci au dogmatisme "

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Selon la classification même de Riazanov (voir la fiche sur le réalisateur) La Nuit de carnaval est une comédie musicale et satyrique, genre qui fait partie des "comédies pures. Dans leur construction aucun élément tragique. Ces comédies ont vocation à faire rire, à rendre gai."
"La tonalité d’un film - selon Riazanov - découle des intentions du réalisateur. Pour ce qui concerne La Nuit de carnaval les intentions de l’auteur peuvent ainsi être exprimées : une comédie vertigineuse, festive, musicale, élégante, pétillante de vie et par ailleurs satirique."

"Un conflit oppose Ogourtsov à la jeunesse conduite par la déléguée à la culture Lenotchka Krylova. L’espièglerie et l’imagination se battent avec vigueur et esprit contre les embûches parsemées par Ogourtsov."
"Derrière ces deux forces opposées, se situent deux points de vue sur l’art, deux attitudes face à la vie. Cette lutte révèle l’incompatibilité de deux principes : le point de vue bureaucratique qualifié de « socialiste » et le point de vue créatif et humaniste."    

  "Pour moi, il était très important de créer une atmosphère de frénésie, pour que la morosité et la non adéquation de l’action prétendument sérieuse du fonctionnaire Orgoutsov apparaissent encore plus néfastes."
"J’avais compris que le film devait être imprégné au maximum d’une gaîté sans retenue. Chaque image devait contenir, que ce soit au premier plan ou en arrière plan des éléments d’une vraie fête."  
"(...) le scénario devait être réalisé à une grande vitesse pour que personne n’ait le temps de réfléchir, se raviser et découvrir les faiblesses dramatiques. Obtenir ce rythme endiablé des acteurs n’était pas facile, d’autant plus que  nos acteurs ont hélas perdu l’habitude de jouer des farces, des bouffonneries ou du grotesque. " 
 

Pour donner son véritable « ton » au film, le choix du rôle principal Ogortsov est essentiel. C’est sous les recommandations insistantes de Pyriev que sera choisi Igor Ilinski. Entre le jeune (et inconnu) réalisateur et l’acteur célèbre s’établira tout de suite une vraie complicité. Et surtout une compréhension commune de ce que doit être le héros principal :"un homme honnête, sincère et très actif jusqu’à en oublier sa famille" dit Riazanov "un sot actif" – renchérit Ilinski.




L'autre rôle essentiel est celui de la déléguée à la culture Lena Krylova qui devait savoir jouer, chanter et danser. Les candidates étaient nombreuses et parmi elles Lioudmilla Gourtchenko qui alors n'avait que 21 ans et était élève de deuxième année du VGIK.
  Son premier essai à l'écran fut décevant et unanimement le Conseil artistique choisit une autre candidate. Après trois jours de tournage, Riazanov comprend que la personne choisie ne convient pas, il va demander à Pyriev, le directeur de Mosfilm, l'autorisation de chercher quelqu'un d'autre.
C'est Pyriev qui le convaincra de faire un nouvel essai avec Lioudmila Gourtchenko, mais en choisissant un autre opérateur plus expérimenté. Lioudmila Gourtchenko était le personnage idéal recherché.
Elle était jeune et belle, attrayante, à la taille étonnamment fine et au sourire sympathique. Elle savait jouer danser et chanter.





Anatoli Lepine a composé pour son film une chanson, "Cinq minutes" qu'on chante encore aujourd'hui sur beaucoup de chaines de télévision russes et sans doute dans beaucoup de foyers cinq minutes avant les douze coups qui sonnent la naissance de la nouvelle année.
 Jacques Simon, janvier 2005
 
















 

 


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