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ALEXANDRE  PTOUCHKO 

UN ARTISAN DU MERVEILLEUX

Par Jean-Luc Algisi, mars 2005.

 

S’il est un nom qui doit être associé au cinéma merveilleux en Union Soviétique, c’est bien celui d’Alexandre Ptouchko. Peu ou pas connu en France, y compris des cinéphiles, Ptouchko a laissé une empreinte durable dans le cinéma russe où ses films demeurent là bas des classiques. Avant d’aborder la filmographie de celui qu’on surnomma d’un terme ô combien réducteur de « Spielberg soviétique » ou de « Disney russe », il convient d’abord de définir en quelques mots ce qu’est le Merveilleux. Le Merveilleux (tiré du latin Mirabilia) implique d’après  son étymologie un effet d’étonnement et d’admiration. Paradoxe puisque Todorov et Caillois s’entendent pour le définir comme -contrairement au Fantastique- « un ou des événements surnaturels n’y provoquant aucune surprise ». Jacques Goimard les rejoint, à cette restriction près que cette définition ne s’applique qu’à l'une des formes du Merveilleux : le conte de fée. Ceci tombe pour nous à …Merveille puisque précisément la majeure partie de l’œuvre de Ptouchko se révèle être liée aux contes du patrimoine russe.

Mais au fait, qui est Alexandre Ptouchko ?

 

 

Né en 1900 en Ukraine,  Ptouchko exerce, après des études d'architecture à Kiev, différents métiers tel acteur ou journaliste pour commencer à réaliser dès 1927 des films scientifiques. Il utilisera d’ailleurs ces connaissances pour créer une machine à calculer utilisée jusqu’à une période récente dans les magasins soviétiques. Puis des documentaires, il passe au film d’animation, utilisant des poupées animées.

Dans ses mémoires, Ptouchko laisse entendre qu’il avait pu visionner en 1934 « King Kong » dont les effets spéciaux étaient signés Willis o’ Brien. C’est le choc. Il propose alors à l’État soviétique de réaliser une œuvre mettant en scène un personnage réel avec des poupées animées image par image.

Filmographie

 

Le Nouveau Gulliver

 

C'est la création de son premier long métrage, qui est aussi le premier long métrage soviétique d'animation, non diffusé dans les circuits classiques en occident mais à l’impact énorme en URSS.

Le thème en est le suivant : un jeune pionnier s’endort et rêve qu’il est Gulliver chez les lilliputiens. Ceux ci sont exploités par un roi tyrannique possédant une armée puissante mais bien entendu notre héros va aider les révolutionnaires à s’affranchir du joug impérialiste.

 

D’emblée une question se pose : ce film égale t-il  « King Kong » ?. Force est de répondre non.

Compte tenu des moyens limités, Ptouchko n’emploie pas la technique du cache contre-cache utilisée par les américains mais des champs contre champs entre le personnage réel et les marionnettes animées. Celles ci le sont de façon convaincante en donnant au même personnage différents faciès  permettant ainsi toute une gamme d’expressions. Il reste que le film est bien rythmé, distrayant et mériterait d’être découvert par les occidentaux.

La Clef d’or

 En 1939, Ptouchko s’attaque à un conte inspiré de Collodi mais réécrit par Alexeï Tolstoï, La clef d'or. Ce conte, c’est évidemment  Pinocchio, renommé Buratino. Le film est un peu décevant techniquement puisque Ptouchko commet l’erreur d’utiliser dans certains plans une personne réelle jouant Buratino et réduite en taille pour la circonstance et dans d’autres un personnage animé image par image n’ayant pas la fluidité de mouvement requise.

Par ailleurs, l’animation des protagonistes tels le Chat et le Renard est plus sommaire que celle des techniciens américains de la même époque. Il y a néanmoins une bonne reconstitution de l’Italie et la séquence finale, montrant un navire géant s’élevant dans les airs et emportant notre héros et ses amis vers le pays aux merveilles, (succédané du Grand Soir) demeure un morceau de bravoure.

 

La Fleur de pierre

Durant la guerre, Ptouchko se replie, ainsi qu’une bonne partie des techniciens soviétiques du 7ème art, à Alma Ata où il enseigne la technique cinématographique.

 

En 1945, il réalise un film qui passera dans les salles françaises et obtiendra un vif succès en URSS La Fleur de pierre d’après le conte de Pavel Bajov, racontant l’histoire de Danilo, sculpteur émérite mais qui souhaitant réaliser son chef d’œuvre se retrouve prisonnier de la reine de la montagne de cuivre qui lui apprendra où se trouve cette fameuse fleur de pierre.

 

Ce film eut l’insigne honneur d’obtenir au festival de Cannes de 1946 le prix de la meilleure œuvre en couleur, ce qui ne manque pas de sel lorsque l’on sait que la pellicule employée n’était autre que de l’Agfacolor sur laquelle les soviétiques firent main basse durant leur expédition en Allemagne (Contrairement  à ce qui fut souvent écrit, "La Fleur de pierre" n'est pas le premier long métrage soviétique en couleur. C'est "Rossignol, petit rossignol" réalisé en bichromie en 1936. Des scènes d'"Ivan le Terrible" furent réalisées avec de l'Agfacolor, tout comme "La Fleur de pierre" tourné à la même époque). Pas de scène image par image comme pour ses films précédents mais des trucages simples comme le fondu enchaîné pour les scènes de transformation. On nota à l’époque l’emploi judicieux de la couleur et la beauté des décors. Ce film constitue à notre avis un ballon d’essai pour une œuvre plus ambitieuse.

 

 

Le Tour du monde de Sadko

Cette œuvre ambitieuse, Ptouchko la réalise après une traversée du désert de près de 6 ans. Est-ce lié au fait que le camarade Staline appréciait peu la personnalité de Ptouchko qui était par ailleurs devenu le  grand ponte du studio Soyouzmoultfilm ?

 

Quoi qu’il en soit, en 1952 sort  Sadko, son film le plus connu des occidentaux et peut-être le mieux rythmé, exploité en France sous le titre Le Tour du monde de Sadko  et aux États Unis sous le titre The magic voyage of Sinbad (sic). Ici, des moyens dignes d’Hollywood ont été mis en œuvre - notamment lors des scènes de foule- et dans le coût des décors. Le procédé Sovcolor, qui est une démarque, rappelons-le de l’Agfacolor, est maintenant  parfaitement maîtrisé au point d’égaler le Technicolor à la Nathalie Kalmus.

Le film tiré d’un conte populaire et joué par l’illustre Serguei Stoliarov raconte l’histoire de Sadko le musicien qui se met à la recherche de l’oiseau du bonheur aidé par un groupe de valeureux équipiers, tel Jason à la recherche de la Toison d’or. Les morceaux d’anthologie abondent : citons la princesse des eaux sortant des ondes ; l’oiseau magique dans le palais du maharadjah ; Sadko chevauchant les hippocampes afin d’échapper au roi des eaux etc.

Bref, un classique du merveilleux pour grands et petits, peu vu hélas en France mais qui valut à son réalisateur le Lion d’argent à Venise en 1953.

 

Ilya Mouromets / Le Géant des steppes

Fort de ce succès, Ptouchko réalise en 1956  Illya Mourometz  (autre titre : Le Géant des steppes).C’est un film qui se hisse par moment au niveau de Sadko.

Tiré  de légendes de la terre russe appelées « Bylines», le film raconte l’histoire d’Ilya, guéri miraculeusement et possédant une force herculéenne qui le destinera à sauver la Sainte Russie de l’ennemi mongol, affrontant mille dangers tels qu'un esprit souffleur et un dragon à trois têtes. Ce film est l’occasion de relever les défis techniques face aux prouesses cinématographiques occidentales : c’est ainsi le premier film soviétique réalisé en écran large 70 mm et son stéréophonique.

 

Par ailleurs, ce film est réputé pour ses foules de figurants lors des scènes de combat : il fut employé un système de cache contre cache afin de multiplier quelques milliers de figurants en plusieurs dizaines  de milliers. C’est donc à un cinéma total auquel est convié le spectateur de l’époque, digne des plus fastueuses productions américaines.

   

 

Sampo

Les années Staline étant révolues, Khrouchtchev cherche le rapprochement vers des pays proches du bloc de l’Est. Cette collaboration se fait également dans le domaine artistique ; Aussi Ptouchko est-il prié de réaliser,  en coopération avec la Finlande, Sampo légende finnoise tirée du Kalévala.

 

 

 Sampo est une roche magique fournissant or, céréales et diamants à profusion. Malgré quelques moments intéressants comme le gel de la terre par la sorcière Louhi, ou la mère du héros s’adressant à la montagne et au soleil afin de retrouver son fils, ce n’est pas le meilleur de Ptouchko.

La faute n’en incombe peut-être pas au réalisateur lui-même. En effet on remarque parfois que les co-productions aboutissent à des résultats bâtards : à force de vouloir contenter les différentes parties concernées, l’impact d’un film peut s’en trouver amoindri.

En 1962, Ptouchko réalise Les Voiles écarlates sur lequel, malgré ses qualités, nous ne nous étendrons pas puisque ce film est une histoire d’amour du  temps de la marine à voile, dont le seul élément merveilleux réside dans les prédictions heureuses d’un vieillard concernant les protagonistes.

 

Le Conte du temps perdu

1964 voit la réalisation du Conte du temps perdu tiré de l’œuvre de Schwartz et qui est le seul film merveilleux de Ptouchko se déroulant à l’époque contemporaine. C’est également son film le plus drôle à défaut d’être le meilleur.

 

L’histoire raconte comment une bande de garnements oisifs sont victimes d’un sortilège les faisant vieillir de plusieurs décennies. Les choses rentreront dans l’ordre mais après bien des quiproquos savoureux. 

On sent, cependant, Ptouchko mal à l’aise dans ce registre de la comédie, son univers étant plutôt celui des contes et légendes avec des personnages emblématiques de la Sainte Russie.

Fort heureusement, il les retrouve en 1966 avec Le Conte du tsar Saltan adaptation fidèle du poème de Pouchkine.

 

Le Conte du tsar Saltan

 

 

Inédit en France – bien qu'ayant été diffusé intégralement à la télévision en 1972 dans l’émission "Aujourd’hui madame "( !)- dans un sovcolor 70 mm rutilant et fort bien mis en scène.

 

Les trucages sont impeccables permettant des moments de ravissement comme l'épisode de la ville où le temps s'est arrêté, faisant irrésistiblement penser au 1er volet de "Matrix" ou  lorsque des guerriers géants sortent de la mer et  secouent une barque de fuyards. Avec ce film, Ptouchko renoue avec ses succès passés.

 

Viï / Viy / Vi

Viy est dans sa filmographie une œuvre atypique à plus d'un titre. Réalisé en 1967 par Yershov et Kropachov, Ptouchko n'en signe donc pas la réalisation toutefois sa "griffe" est loin d'être absente : il co-signe le scénario, en assure les effets spéciaux et la direction artistique. En second lieu, le genre traité n'est plus le conte pour grands et petits mais bien le film d'épouvante (le film sortit au Cosmos à Paris avec une interdiction aux moins de 13 ans), genre traité très rarement dans le cinéma soviétique.

 

Il y a tout lieu de penser que c'est la signature de Nicolas Gogol, auteur de Viy qui emporta l'adhésion des autorités pour cette œuvre fort fidèlement adaptée et qui fit  les délices des aficionados de l' "Écran fantastique". Ce film pêche parfois par des longueurs mais les moments de fantastique pur emportent la mise. Un moine est chargé de veiller une jeune morte durant trois nuits, celle-ci étant une sorcière va déchaîner des forces maléfiques et l'entraîner à sa perte. La dernière séquence à ce titre est tout à fait remarquable, sorte de "best of" du bestiaire de l'horreur qui n'a rien à envier au meilleurs moments de la Hammer.

 

Rouslan et Ludmila

Enfin, Ptouchko s'attela à une fresque qui devait être sa dernière, Rouslan et Ludmila réalisée en 1972 alors qu'il était déjà atteint par la maladie. On a souvent coutume de vouloir encenser exagérément un auteur pour une oeuvre post-mortem, que ce soit en musique ou au cinéma,  pourtant il ne faut pas craindre de l'écrire : Ruslan et Ludmila est bien son chant du cygne.

Possédant un rythme moindre que celui de Sadko, il n'en offre pas moins un spectacle total, sur 2h40, avec une photographie superbe, des décors époustouflants et des trucages de grande qualité.

Le spectateur n'oubliera pas de sitôt l'épisode de la tête géante sur laquelle se posent des oiseaux de proie, le repaire du sorcier Tchernomor dans la montagne; la forêt de Nayna la sorcière; les titans emprisonnés...

Voir le film raconté en images

Bien que diffusé de façon sporadique en France, il fut néanmoins salué par la critique, notamment dans des revues telles que Positif et L'écran fantastique comme un classique du cinéma merveilleux  à qualité égale avec Jason et les Argonautes ou Le Voleur de Bagdad.

 

Lorsque Ptouchko mourut au début de l'année 1973, la presse soviétique ne manqua pas de saluer la disparition d'un artiste. Pourtant ses films sont encore à découvrir pour les publics européens et américains, la cinémathèque de New York en ayant toutefois diffusé une grande partie il y a trois ans environ. On peut espérer qu'une récente édition de ses principaux films en DVD (entre autre par la firme Ruscico) permettra de faire apprécier au fur et à mesure des années et à sa juste valeur l'œuvre de cet artisan regretté du merveilleux cinématographique.

 

 


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