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SERGUEÏ BODROV JR.

OU LA DECOUVERTE EN RUSSIE D’UN NOUVEAU « STAR SYSTEM »

 

Par Anaïs Le Brun, doctorante cinéma russe Paris 4 – Sorbonne

Janvier 2005

Filmographie de Sergueï Bodrov Jr.

Pourquoi choisir de parler du cinéma russe contemporain ?

À l’heure actuelle, le cinéma russe contemporain passe relativement inaperçu en France. Il est vrai que le paysage cinématographique français est inondé par le cinéma américain et qu’il reste peu de place au cinéma venu d’ailleurs que ce soit du Sud ou de l’Est. Le cinéma asiatique a réussi ces dernières années à conquérir des parts de marché dans notre pays, à moindre réussite le cinéma italien ou espagnol, le cinéma allemand a quant à lui connu ces deux dernières années un extraordinaire renouveau en partie grâce au film Good Bye, Lenin ! Mais le cinéma de l’Est reste le grand absent des écrans français. Il y a de multiples raisons à cela : il faudrait citer la difficulté de trouver des distributeurs, une production russe mitigée, une grande méconnaissance de ce cinéma et de cette culture de la part du public mais aussi des professionnels français, enfin le manque de collaboration entre nos deux pays, d’autant plus mise à mal depuis l’arrêt en 1996 des fonds ECO du CNC (fonds de collaboration avec les pays d’Europe Centrale et de l’Est crées en 1989). Le cinéma russe est essentiellement découvert par le public français à travers les festivals de cinéma de l’hexagone : Honfleur, Nantes, Nice, Paris-Art-Moscou à l’Espace Pierre Cardin, des rétrospectives ou des récompenses ponctuelles attribuées à divers films russes à Venise, Berlin, Cannes, Los Angeles…

D’un point de vue esthétique, la qualité du cinéma russe contemporain est assez mitigée. Les productions russes sont relativement nombreuses mais très peu de films étant exportés, il nous est difficile en France de nous faire une idée de la situation cinématographique actuelle en Russie.

Depuis 2002, nous avons eu la possibilité de voir sur les écrans français (dans les circuits de distribution, c’est-à-dire hors festivals) : L'Arche russe de Aleksandr Sokourov (2002), Un nouveau russe (2002) de Pavel Lounguine , Baboussia (2004) de Lidia Bobrova, Les Petites vieilles (2004) de Guenadi Sidorov, Le Retour de Andreï Zviaguintsiev (2004), Pére, fils (Отец и сын) (2004) de Alexandre Sokourov  et Je t'aime toi (Я люблю тебя) (2005) de Olga Stolpovskaïa . Premier constat : c’est peu, en 2004, seuls 4 films russes ont été distribués en France dont deux sont des co-productions franco-russes. En tout, 7 films sur une période de 3 ans, c’est en moyenne 2,3 films par an. Pourtant en Russie, les productions russes sorties à Moscou se comptent, en moyenne, à plus de 50 films par an. Second constat : un risque limité de la part des circuits français. Ou bien les films projetés sont réalisés par des « réalisateurs-stars » connus de nos circuits et de nos écrans (Sokourov est l’exemple type : 2 films en moins de 3 ans avec un prochain, Le Soleil (Solntse / Солнце) dont la sortie est prévue en France pour l’été 2005), ou bien ce sont des films de jeunes réalisateurs dont le talent a été reconnu dans les Festivals internationaux et/ou qui collectionnent les remises de prix russes ou étrangers.

Ex : Le Retour de Zviaguintsev, Lion d’Or de Venise en 2003, déclaré meilleur film étranger de 2003 au festival de Palm Springs par la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique, proposé pour les Golden Globes en 2003, et gagnant du Bélier d’Or à Moscou en tant que meilleur film de l’année, meilleur premier film, meilleur directeur de la photographie, puis de l’Aigle d’Or 2003 encore à Moscou en tant que meilleur film 2003 et meilleur son, enfin sacré Grand Prix du Festival de Mexico en 2004.

Une prise de risque plutôt limitée pour une projection en France…

Les grands succès populaires en Russie restent inconnus en France : Le Frère et Le Frère 2 de Alekseï Balabanov, Boumer de Piotr Bouslov, Koktebel de Boris Khlebnikov et  Alexeï Popogrebskiv, La Promenade (Progulka) de Alexeï Outchitel, Les Siens  de Dmitri Meskhiev, Le Veilleur de Nuit / Night Watch  (Ночной дозор) de Timour Bekmambetov, Litchniy Nomer  / Compte à rebours d’Evgueni Lavrentiev, Antikiller 2 de Egor Kontchalovski, N’y pense même pas  de Rouslan Balttser, Maman ne pleure pas de Maksim Pejenski

Le cinéma russe est donc mal connu des Occidentaux, a fortiori des Européens. Les Américains ont pris le pas sur nous. Ayant senti le succès venir de l’Est et les bénéfices qu’ils pourraient tirer de ce  nouveau genre de cinéma, les maisons de production américaines s’approprient petit à petit les droits pour certains films qui vont sortir sur leurs écrans. C’est le cas de Veilleur de Nuit / Night Watch, pris en charge dès son succès au box-office russe par la FoxPictures, dès lors gardienne de tous les droits de diffusion et d’exploitation aux USA.

À l’heure où le cinéma russe semble se chercher, Sokourov ou Lounguine font partie de ces quelques cinéastes (avec Guerman ou Bodrov) pour qui filmer reste avant tout une nécessité de création et qui tirent en avant une jeune génération de cinéastes dont le plus représentatif est Zviaguintsev. Le cinéma russe contemporain est un profond vivier d’auteurs de talent. Il se développe un cinéma d’auteur véritablement intéressant et exigeant. Loin de s’enfoncer dans des esthétiques intimisantes ou vaudevilliennes de tradition française, il souligne les problèmes sociaux avec réalisme et humanisme, deux qualités spécifiques à la Russie et qui nous font aimer son cinéma. Les budgets sont réduits, les acteurs bons, les sujets non tabous, c’est une véritable bouffée d’oxygène. Enfin, certains n’hésitent pas à frôler le domaine de l’imaginaire dans la lignée d’un David Lynch ou d’un Bunuel et expérimentent des formes inconnues en Russie jusqu’à maintenant et qui s’adaptent très facilement au contexte actuel du pays. Ainsi, la palette du cinéma russe à l’heure actuelle est la suivante : une large partie de films sans grand intérêt et inexportables (comédies à l’eau de rose, films de guerre, films noirs, films à grand spectacle et grand budget) et un cinéma d’auteur de qualité (art house) se divisant entre réalisateurs confirmés et jeunes recrues.

Pourquoi parler de Sergueï Bodrov Jr. ?

La notion d’acteur est beaucoup moins vivace en Russie que chez nous et beaucoup moins « intellectualisée ». Le succès d’un acteur dépend avant tout du ressenti du public russe par rapport au personnage qu’il incarne à l’écran. Les Russes ont souvent des coups de cœur pour une personnalité qui incarne un personnage dont le succès va d’ailleurs être immédiat : le Platon de Un Nouveau Russe, Danila de Brat et Brat 2… La notoriété de l’acteur va ainsi suivre la notoriété du personnage. En effet, le personnage vit « en dehors du film » beaucoup plus que l’acteur lui-même. Il y a une véritable fusion entre le rôle et son acteur. Un acteur qui connaît un succès énorme grâce à un certain type de rôle (par exemple le rôle du mafieux) a ainsi toutes les peines du monde à sortir de la peau de son personnage. La pression du public est réellement handicapante pour un acteur qui cherche à développer son jeu et à enchaîner différents types de films. Andreï Panine par exemple dans le rôle de la « petite frappe », ou Vladimir Machkov dans celui du « grand bandit-gentleman » sont des exemples frappants de cette « fictionnalisation » sympathique. Dans son dernier rôle, Machkov s’est éloigné de tous les canons qu’il prisait auparavant parce qu’il était le propre réalisateur de son film. À la fois acteur principal et réalisateur de Papa sorti en 2004, Machkov est alors obligé d’en faire trop et tombe dans le piège du surjeu. Le film s’en sort mais pour un acteur de la veine de Machkov, son interprétation est réellement décevante et plombe le film.

Sergueï Bodrov Jr. est tout à fait représentatif de cette « fidélité russe » au personnage de fiction, de cette « starification » du personnage, comme ont pu l’être avant l’existence du cinéma les personnages littéraires comme Akaki Akakiévitch dans Le Manteau de Gogol, Marguerite dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov, Anna Karénine, Eugène Onéguine et autres personnages mythiques de la littérature russe. Il est aussi une figure de la culture des jeunes russes, une véritable égérie pour toute une génération.

 

Sa mort tragique en septembre 2002 a été vécue comme un deuil national. Alors qu’il tournait son prochain film, Messenger, en Ossétie du Nord (République du Caucase), Sergueï Bodrov, au sommet de sa gloire, meurt avec toute son équipe de tournage à la suite de la chute d’un glacier. Détaché du flanc de la montagne, cet immense morceau de glace, suivi d’immenses coulées de boue glacée, emporte avec lui l’idole des jeunes Russes et ensevelit plusieurs villages, faisant en tout plus d’une centaine de victimes.

Pendant plusieurs jours, le pays tout entier reste collé à la télévision qui diffuse en continu des messages d’information quant à l’avancée des sauveteurs. La photographie de Sergueï fait la une des journaux pendant plusieurs semaines. Depuis bien longtemps, les Russes n’avaient plus fait preuve d’autant de soutien et de sympathie envers un personnage public.

Les corps ne seront pas retrouvés et, à l’heure actuelle, ils sont toujours portés disparus.

Sergueï Bodrov Junior naît à Moscou le 27 décembre 1971. Il est le fils du célèbre réalisateur russe Sergueï Bodrov connu pour La Liberté c’est le Paradis ou Le Prisonnier du Caucase.

Diplômé de l’Université de Moscou, il travaille comme journaliste. Il fait ses débuts au cinéma en 1992 sous la direction de son père dans Roi blanc, Dame rouge. Il a 25 ans lorsqu’il décroche son premier vrai rôle, toujours sous la direction de son père, dans Le Prisonnier du Caucase, sorti en 1996, où il interprète, aux côtés de Oleg Menchikov, le rôle d’un jeune soldat russe fait prisonnier dans les montagnes du Caucase. Ce rôle lui vaut un Nika, Oscar russe, et lance sa carrière cinématographique. Le film n’est pourtant pas distribué en France malgré une présence remarquée dans les films en compétition officielle au Festival de Cannes en 1997.

 

 

 

En 1997, Alexeï Balabanov lui donne le premier rôle de son film Le Frère destiné à être l’un des rares succès russes de tous les temps. Il incarne à l’écran Danila, jeune russe un peu « déphasé » sortant tout juste du service militaire, à la recherche de son frère. Ce rôle le consacre et lui donne l’envergure d’une véritable star.

Il a seulement 26 ans et il est en Russie l’acteur le plus connu et le plus apprécié.

Sa carrière et sa notoriété nationales lui permettent alors de se tourner vers l’international.

 

 

En 1999, sa carrière décolle à l’étranger : il joue Sacha, jeune nageur Russe amoureux de Sandrine Bonnaire, dans Est-Ouest de Régis Wargnier.

Avec seulement deux longs métrages réussis derrière lui, il retrouve à l’écran son compatriote Oleg Menshikov mais surtout deux grandes stars françaises du cinéma, Sandrine Bonnaire et Catherine Deneuve. Est-Ouest est bien accueilli par la critique et par le public, le nom de Sergueï Bodrov Junior trouve alors un écho chez nous et réveille la mémoire de ceux qui avait eu la possibilité de voir Le Prisonnier du Caucase trois ans auparavant.

Un an plus tard, Sergueï reprend du service avec la suite du Frère de Balabanov, Le Frère 2, deuxième opus des aventures du jeune Danila, tourné cette fois-ci à la fois en Russie mais aussi aux Etats-Unis, à New York et Chicago. La suite de ses aventures fait une nouvelle fois mouche auprès du public russe. Sergueï Bodrov Junior revenu sur la scène nationale, se lance alors dans la réalisation de son premier long métrage et propose en 2001 Les Sœurs. Il enchaîne ensuite les rôles plus secondaires, surtout sous la direction de son père : Dima dans The Quickie en 2001, le capitaine Medvedev dans Voïna de Balabanov en 2002, et Micha dans Le Baiser de l’Ours de Bodrov en 2002. Il interprète également un rôle dans une série télévisée à succès Poslednij geroy en 2002, dont le titre est annonciateur : « Le Dernier héros »…

Son décès brutal ne nous aura pas permis de voir son deuxième long métrage en tant que réalisateur, pourtant prometteur.

 

DE VANIA À DANILA, ET DE DANILA À SACHA : LA COMPLEXITÉ D’UNE IDENDITÉ ET LA CONSTRUCTION D’UN STAR SYSTEM

D’où vient un tel engouement du public russe pour ce jeune acteur inconnu ?

Ce qui caractérise tout d’abord Sergueï Bodrov Jr, c’est un parcours cinématographique particulier, qui traduit une profonde adéquation de sa personnalité, de son physique avec les rôles qu’il a interprétés. Une osmose s’est ainsi formée autour de sa personne cinématographique et civile, osmose qui a renvoyé au public une impression d’unité rassurante et touchante.

Il est intéressant de relever que tous les films importants dans lesquels Sergueï a joué ont eu un succès important, ont été récompensés par des prix internationaux ou ont participé à de grands Festivals de compétition.

Il semblerait en définitive que le succès de Sergueï et la réussite des films dans lesquels il joue soient liés véritablement : le rôle de Vania dans Le Prisonnier du Caucase, Felix du meilleur scénario européen, meilleur film du Festival de San Diego, nommé aux Oscars et aux Golden Globes dans la catégorie meilleur film étranger, celui de Danila dans Le Frère et Le Frère 2, Sacha dans Est-Ouest et enfin Misha dans Le Baiser de l’Ours, présenté en compétition à la 59ème Mostra de Venise en 2002, sa dernière apparition à l’écran quelques semaines avant sa disparition.

 

Sergueï Bodrov Jr. a créé, à travers ses différents personnages, une identité cinématographique complexe dans laquelle le public russe se retrouve largement. Quelles sont ses caractéristiques ?

-          Une capacité d’adaptation au monde sans pareil, son inscription dans des films qui font écho à la situation actuelle de la Russie : rôle du jeune soldat dans le contexte du conflit avec la Tchétchénie, rôle du jeune déconnecté de la société, marginal dans le contexte d’une Russie moderne qui se cherche, rôle du jeune bandit qui se bat contre les puissants dans le contexte politique d’une Russie rongée par l’économie parallèle…

-          Un rendu prodigieux à l’écran : une vraie « gueule » de cinéma : dans la lignée des Humphrey Bogart, James Cagney ou Robert De Niro…

-          Sa grande maturité dans tous ses rôles malgré son jeune âge, donnant à l’interprétation une surprenante solidité et une vraie crédibilité.

-          Un naturel irrésistible. Il était à lui tout seul l’archétype de l’homme russe : dur mais attendrissant, bourru mais charmant, buté mais touchant... Cette simplicité dans ce qu’il renvoie et sa sincérité de jeu lui valent sa grande popularité.

 

 

Dans Le Prisonnier du Caucase, il interprète Ivan, un jeune soldat de l’armée Soviétique fraîchement recruté pour être envoyé dans le Caucase où des islamistes séparatistes se livrent à une guérilla contre les Forces soviétiques.

Dans une très libre adaptation d’une nouvelle de Tolstoï, par ailleurs non citée au générique, ce film, vraiment très réussi, oscille entre la tragédie qui se noue dans le sort des prisonniers et dans le conflit qui se joue entre deux peuples, et la comédie dans la manière dont sont traités et interprétés les personnages. Bodrov utilise le couple comique avec, d’un côté, le sergent interprété par Oleg Menshikov qui joue de cynisme et de sarcasmes, et de l’autre la jeune recrue idéaliste, Sergueï Bodrov, qui devient, au fur et à mesure de l’histoire, le héros du film presque malgré lui.

Mais la vraie révélation de Sergueï Bodrov Jr. est son rôle de Danila Bagrov dans Le Frère de Alexeï Balabanov. Alors, quelles sont les clés pour comprendre le véritable phénomène du personnage de Danila dans Le Frère et Le Frère 2 de Balabanov ?

Il semblerait que le succès de la première version a, à la fois, dépassé son réalisateur, mais aussi Sergueï Bodrov Jr. Loin des grosses productions, le tournage du Frère s’est déroulé à St-Pétersbourg, dans les bas-fonds de la capitale du Nord.

 

Presque trop simple, dans la plus pure tradition du conte (un jeune héros, un retour au pays, une mise à l’épreuve, des aventures et mésaventures, des rencontres, enfin une mission accomplie), le sujet du film est le suivant : Danila Bagrov, un jeune soldat juste revenu de son service militaire en Tchétchénie débarque à St-Pétersbourg à la recherche de son frère Viktor, homme de main pour la mafia locale aussi connu sous le surnom du « Tatar ». Malfrat minable coincé jusqu’au cou dans de sombres histoires, Viktor demande à son frère d’exécuter un contrat pour lui. Dans l’unique but de venir en aide à son frère, Danila parvient à faire tomber la mafia locale.

Au fil du film, Danila, provincial un peu naïf, devient un tueur à gages au cœur sensible mais sans pitié, un peu timide et en retrait qui évolue dans le milieu de la mafia russe encore une fois presque malgré lui puisque son seul et unique but, asséné tout au long du film, est d’aider son frère.

Sergueï Bodrov joue ce personnage un peu paumé, un peu abandonné comme sur mesure : avec candeur et détermination. Son physique « à part » des canons russes (cheveux bruns, visage sombre, moue renfrognée, sourcils froncés et nez cassé) s’adapte tout à fait au personnage et rappelle celui de Travis Bickle, interprété par Robert de Niro dans Taxi Driver de Martin Scorsese. Beaucoup de points communs entre les deux personnages : ils sont des héros emprunts de naïveté mais capables des pires crimes pour laver le monde de toutes ses souillures.  Comme l’a été Travis, Danila est l’anti-héros par excellence de la société russe des premières années de l’ère post-soviétique, société qui comme les USA à l’époque de Taxi Driver, semble se décomposer et être prise de folie. Tous deux reviennent fortement perturbés d’une guerre qu’ils ne comprennent pas (Travis revient du Viet-Nâm, Danila répète tout au long du film qu’il n’était qu’une pièce sur l’échiquier durant la guerre de Tchétchénie). Les deux personnages ont un univers cinématographique structuré négativement, comme pour leur donner une circonstance atténuante. Derrière leurs actes les plus fous, le spectateur peut ainsi déceler un authentique désir de faire le bien. Un personnage de « looser » sublimé, témoin de l’urbanité dans laquelle il évolue et se déplace, éternel solitaire, un peu « saint-bernard », le « God’s lonely man » dont se qualifie Travis dans Taxi Driver.

Danila est un personnage en crise : par rapport à lui-même, aux autres, à la société, à l’image qu’il renvoie. Promu égérie des jeunes Russes dès la sortie du film, Danila renvoie à sa propre image cette génération qui n’a pas connu les fastes de l’époque soviétique et dont la perception du monde est pour le moins chaotique. Danila ne se reconnaît plus dans la société à laquelle il appartient, il se forge donc un combat qui lui offre des valeurs auxquelles se raccrocher, un but à atteindre, et se choisit un univers violent, parallèle, dangereux. La négativité de l’extérieur est transcendée par la force mentale du personnage, son caractère vindicatif. Son mal-être génère une force physique et morale, une détermination pour dépasser la souffrance et se rendre invulnérable. Danila devient un personnage mystique dans le sens où il croit ou se force à croire en un absolu qui le dépasse : il éprouve le besoin de faire justice lui-même, la provoque même. Image de l’autojusticier qui encore une fois fait écho à une phrase prononcée par De Niro dans Taxi Driver : Some day a real rain will come and wash all this scum off the streets. (Un jour viendra où il va tomber une vraie pluie qui lavera les rues de toute cette saloperie.) Danila est un personnage moral cerné par un monde en déliquescence, il apparaît alors pour le spectateur comme le dernier créneau auquel on peut se raccrocher, une forteresse qui affirme ses valeurs en un nouveau code moral : défendre et protéger les siens envers et contre tout.

Le danger de la récupération politique écarté avec justesse dans le premier volet, est néanmoins complètement affirmé dans Le Frère 2.

D’ailleurs, la notoriété de Sergueï Bodrov a été récupérée lors de la précédente campagne présidentielle russe par le groupe de jeunes pro-poutiniens ayant choisi comme slogan : « Putin – nash presidient, Danila – nash brat » (Poutine, notre président, Danila, notre frère). Rappelons tout de même que ce même groupe a récemment brûlé en place publique le premier livre de Vladimir Sorokine.

Pourquoi une telle récupération ? Parce que derrière le message d’aide fraternelle délivré par Danila, guette la trop simple possibilité d’y associer nationalisme, racisme, protectionnisme. Des notions qui font le bonheur des politiques en ces temps de troubles. Le personnage du Frère et ses principes moraux peuvent trop facilement justifier le meurtre ou le racisme sous couvert d’auto-défense. C’est d’ailleurs la critique essentielle qui a été faite à la deuxième version du film qui ne comporte plus les garde-fous du premier volet.

 

Dans Le Frère 2, Danila est à Moscou où il rencontre l’un de ses camarades de guerre, Mitia dont le frère, joueur de hockey à Chicago, est racketté. Mitia ne tarde pas à se faire tuer et Danila à partir aux Etats-Unis pour venger son ami assassiné. Cette deuxième version est bien moins satisfaisante que la première, Balabanov ne joue plus sur le décalage à la fois comique et tragique du jeune qui démantèle tout un réseau mafieux.

 

 

Par conséquent, si l’on creuse légèrement le discours du film, ce qui nous paraissait vraiment original dans le premier opus devient étrangement gênant dans ce deuxième volet. Par ailleurs, le film met en abyme la thématique du star system, comme si l’expérience du succès de Sergueï Bodrov Jr avait rejailli directement sur le film. Ainsi, Balabanov introduit la pop star russe Irina Saltykova et la journaliste américaine d’investigation Lisa Jeffry jouant leurs propres rôles. La médiatisation de l’acteur semble donc évoquée à l’intérieur même du film qui fait son succès. Même si le succès pour Bodrov fils était déjà évident dans le premier opus du Frère, il se légitimise pleinement dans cette suite.

 

 

De plus, avec la suite des aventures du jeune Danila, un marché économique incroyable se met en place. C’est la première fois dans l’histoire du cinéma russe qu’un film crée tant de chiffre d’affaires non seulement en termes d’audience mais également de produits dérivés.

C’est là véritablement que se situe la découverte d’un réel star system, à l’occidentale, avec tous les avantages pour le public et inconvénients pour l’art cinématographique que cela comporte. Ce film a vu se fabriquer autour de lui toute une industrie de la « dérivation », un marketing poussé tel que nous le connaissons chez nous :

-          Une couverture médiatique incroyable pour la sortie du 2 : une réelle campagne de communication pour la promotion du film. Du jamais vu en Russie depuis les grandes productions staliniennes.

-          Vente de la musique du film composée et interprétée par des chanteurs et des groupes de rock russe célèbres : la chanteuse Zemfira, les groupes Nautilos Pompilius, DDT ou encore Smyslovye Gallioutsinatsii. La bande son du Frère 2 est la plus connue de Russie et a même réussi à s’exporter à l’étranger !

-          Sortie de cassettes vidéo, en majorité piratées, puis de DVD qui sont encore dans le top 10 des plus vendus en Russie. Des cassettes ou DVD sur les secrets de tournage et autres interviews de Sergueï Bodrov Jr caracolent également en tête des ventes. Une présence commerciale à la fois sur le marché légal et sur le marché noir.

-          Site Internet du film : http://brat2.film.ru/

Véritablement tous les accessoires du film culte, on peut comparer le phénomène à Grease, Dirty Dancing ou encore Pulp Fiction ou Matrix, même adoration du personnage principal que ce soit John Travolta, Patrick Swayze Keanu Reeves ou Sergueï Bodrov, avec pour seule différence le quasi-incognito du film vis-à-vis des spectateurs occidentaux et un statut réservé aux initiés qui, à la fois, nourrit le mythe mais aussi le manque de visibilité des triomphes cinématographiques 100% russes.

Avec la prochaine sortie le 27 juillet sur les écrans américains de Notchoï Dozor, film d’horreur made in Russia rivalisant avec Matrix ou Les Rivières Pourpres, le monde va peut-être découvrir l’existence des grosses productions venues de l’Est. Le reste suivra-t-il ? Un mal pour un bien ? Qualité ou succès ? La question n’a jamais été aussi actuelle et, bien sûr, reste posée…

Bande annonce de Notchnoï Dozor : http://www2.foxsearchlight.com/nwnd/