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Un film à découvrir :

The Cosmic Flight (Космический рейс), 1935, by Vasili ZHURAVLYOV (Василий ЖУРАВЛЕВ)

 

Par Jean-Luc Algisi
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Youri Chvets(Юрий Швец) Konstantin Tsiolkovski (Константин Циолковский) Vassili Jouravlev (Василий Журавлев).





1934 : Les historiens s'accordent généralement sur cette date comme marquant le début du "réalisme socialiste" en URSS imposé par Staline.
Le 7 eme art dans l'empire soviétique ne va donc pas échapper à cette règle et les créateurs seront priés de s'y conformer sous peine de s'exposer à quelques ennuis avec les autorités. Rappelons que pour le réalisme socialiste l'art est le reflet de la réalité et qu'il ne peut donc être que "réaliste" (cf : Natacha Laurent: L'œil du Kremlin).
Ironie de l'histoire : c'est précisément à cette date qu'est mis en chantier le film de Vassili Jouravlev Le Voyage cosmique, film de science fiction de genre "space opéra", véritable ovni -c'est le cas de le dire- dans le ciel cinématographique soviétique et qui au premier abord semble aux antipodes de ce que pouvait souhaiter le Pouvoir.

Nous avons choisi de faire connaître ce film du fait de son atypisme, de ses qualités indéniables mais aussi de la rareté de sa diffusion sur grands ou petits écrans que ce soit en Russie ou en Occident. Disons le d'emblée, Le Voyage cosmique (sutout ne pas confondre avec Le Grand voyage cosmique, autre film de science fiction soviétique réalisé en 1975 et véritable nanar) est une date dans l'histoire du cinéma de science fiction, ce qui rend encore plus scandaleux le fait qu'il soit inconnu des aficionados du genre. Phil Hardy dans son encyclopédie du film de science fiction lui accorde quelques lignes d'ailleurs élogieuses mais on est en droit de se demander s'il l'a réellement vu.
Dans l'ouvrage français Demain la science fiction qui tente de recenser la totalité des films de ce genre, il est indiqué qu'il date de 1928 (sic) sans qu'en soit précisé le nom du réalisateur. Seul, Robert Skotak signe dans la revue Outré Magazine un article tout à fait satisfaisant sur ce film. Ce n'est sas doute pas par mauvaise volonté : la cinémathèque française n'en possède apparemment pas de copie, et il était quasiment invisible en URSS. Je ne remercierai jamais assez Mme Neia Zorkaya, éminente critique cinématographique russe, qui a bien voulu me le faire visionner.
 
 
Toutefois, avant de parler de ce film qui est véritablement le premier long métrage de space opéra soviétique (et sans doute jusqu'à ce jour le meilleur), il convient comme nous l'avons fait pour la notion de merveilleux - dans l'article publié par Kinoglaz dans la page "Dossiers" NDLR - de tenter de définir ce qu'est la science fiction. Une nouvelle fois, nous aurons recours à la définition de Jacques Goimard qui précise : "la science fiction est un genre cherchant à accéder à un changement de vraisemblable . Elle s'y ancre par le biais de la Science, en tentant de répondre à la problématique suivante : que se passerait il si… alors.."
Le "space opéra" est une composante de la science fiction qui évoque les voyages interplanétaires. Parlons maintenant de l'originalité de ce film que nous considérons comme le tout premier film de space opéra made in URSS. On pourrait nous objecter que c'est "Aelita" qui en revendique hautement ce titre. Pour nous, et sans vouloir nier les qualités d’Aelita, cela n’est pas exact. En effet, c'est bien par les objectifs de l'œuvre que l'on définit son genre or les séquences martiennes d'Aelita ne durent que quelques 25 minutes pour un film de plus de 90 minutes, et par ailleurs, ces séquences sont la conséquence d'un songe du protagoniste qui en s'éveillant prendra conscience que la Révolution ne doit pas avoir lieu en rêve mais bien sur Terre pour pouvoir assurer le bonheur de l'humanité. On peut dire que si ces 25 minutes s'étaient déroulées non sur Mars mais dans les profondeurs aquatiques cela n'aurait guère modifié le propos de l'œuvre de Protazanov.
  Or, dans Le voyage cosmique, il en va tout autrement : l'expédition vers la lune n'est pas un alibi mais bien un but véritable, ce pourquoi le vieux savant Sedikh, admirablement joué par Serguei Komarov, a consacré sa vie, ce pourquoi le jeune pionnier et l'assistante de Sedikh ont décidé de le suivre dans ce périlleux voyage par pur idéal. Robert Skotak semble regretter l'aspect propagandiste de ce film. Cependant, et c’est d’ailleurs étonnant pour une œuvre de cette période, la motivation des trois personnages n'est pas liée à une quelconque propagande politique, mais animée par une véritable curiosité scientifique et par un dépassement de soi.
 
 
En second lieu, ce qui fait l'importance de cette œuvre est la précision technique qui rend crédible le voyage sur la lune. Certes, il y avait eu auparavant une volonté de minutie dans La Femme sur la lune de Fritz Lang en 1928, mais cela ne concernait que les préparatifs du voyage et se gâtait dès que l'héroïne mettait le pied sur la lune.
Dans le film de Jouravlev, rien de tel car le réalisateur va aussi loin qu'il est possible d'aller dans l'utilisation des connaissances scientifiques de l'époque. Cette recherche doit être associée au nom prestigieux de Konstantin Tsiolkovsky dont on peut dire qu'il est le véritable maître d'œuvre du film. Tsiolkovsky, né en 1857 et mort en 1935 quelques semaines seulement après la sortie du film, est surnommé "le père des fusées", au point que Werner Von Braun a vu en lui un précurseur. Il n'en est pas moins un écrivain de science fiction. Toutefois ses livres sont pour lui un vecteur permettant de communiquer ses données scientifiques. Ainsi, en 1895, dans un de ces ouvrages, il lance l'idée de la construction à des fins scientifiques d'un satellite artificiel de la Terre. Le Voyage cosmique est, quant à lui, une adaptation de son ouvrage paru en 1920 et intitulé Vne Zemli (hors de la Terre).
 
Fait singulier pour l'époque, Tsiolkovsky sert de conseiller artistique en dessinant la fabuleuse fusée du film et travaille étroitement avec l'équipe afin d'assurer la crédibilité scientifique que l'on trouve par exemple dans les scènes d'apesanteur dans la fusée ou sur le sol lunaire. Répétons le, ce seul fait suffirait à souligner l'importance de l’oeuvre. A la même époque, les américains créent d’autres space opéras qu'ils considèrent comme des œuvres mineures et tournées uniquement vers l'entertainment dont le serial Flash Gordon est l'exemple type.
Il n'est donc pas faux d'affirmer que Le Voyage cosmique a bien 15 ans d'avance sur les œuvres de même facture en Occident puisqu'il faudra attendre 1950 avec Destination Lune d' Irving Pichel pour trouver un budget confortable permettant de donner un semblant de crédibilité sur l'exploration de planètes. Toutefois, la minutie scientifique du film aurait été vaine si elle n'avait été servie par la contribution d'artistes tentant de refléter au mieux l'imaginaire de Tsiokolvsky. Ce véritable défi fut relevé et gagné par deux techniciens du cinéma soviétiques : Youri Schvek, le décorateur qui construisit la mégalopole du film, cité futuriste qui n'est pas sans rappeler les architectures d'Albert Speer, mais n'a pas le caractère oppressant de Métropolis, ainsi que tous les décors lunaires. Par la suite, il contribuera à la réalisation d'autres films soviétiques de fiction comme L'Appel du ciel lorsque la conquête spatiale redeviendra à la mode dans les années 50. Ce concepteur de talent oeuvrera également pour le cinéma fantastique et merveilleux en créant les décors du Nouveau Gulliver de Ptouchko et surtout ceux des Nouvelles aventures du chat botté de Roou en 1957, petit chef d'œuvre de Merveilleux gothique.
La deuxième personnalité est Fiodor Krasne qui va animer de façon géniale, image par image les poupées articulées représentant les trois cosmonautes sur le sol lunaire. En voyant ces séquences d'animation, on ne peut que songer à Will o'Brien, l'animateur de King Kong. Issus de systèmes politiques différents, deux conceptions artistiques s'affrontent, nullement à l'avantage de l'Union Soviétique. Dans le cas de Will o'Brien, son travail est salué et récompensé par les autorités artistiques américaines au point qu'il va rester indéfectiblement associé à la réussite de King Kong. Dans celui de Fiodor Krasne, si l'on en croit Robert Skotak, l'animateur soviétique va s’attirer les foudres du Comité du Cinéma qui lui reproche de s'être éloigné par son style des canons du réalisme socialiste. La sanction ne se fait pas attendre. Bien que continuant à exercer sa profession, son nom est retiré du générique de l'œuvre présente et des suivantes. Krasne est condamné à rester anonyme durant des décennies.
Parlons enfin du but recherché par l'URSS qui laisse sortir ce film. Nous l'avons dit, la sortie intervient au moment du réalisme soviétique ; il n’a donc pu être échafaudé et diffusé qu’avec la bénédiction des autorités. Y a t-il alors un paradoxe ? Pas vraiment car il était bien précisé dans les statuts définissant le réalisme socialiste qu'il convenait d' exalter le progrès scientifique et c’est manifestement le cas. Les artistes, selon ce même statut, devaient se faire les chantres des records engendrés par le progrès socialiste présent ou à venir et là encore, la mission est accomplie : jamais fusée ne fut aussi imposante, laboratoire aussi impressionnant, cité aussi cyclopéenne. Ce film colle au slogan en vigueur de l'époque "réaliste par sa forme mais socialiste dans son contenu". En effet, il n'y a dans ce film nul complot ourdi par quelque esprit machiavélique mais bien un esprit de corps qui fait que les protagonistes se soutiennent lors des difficultés rencontrées sur la lune et c'est ce même esprit qui leur permettra de rentrer sans encombre sur la terre.
En outre, le discours final a évolué depuis Aelita. On s'en souvient dans le film de Protazanov, l'ingénieur Loss brûlait les plans de la fusée, estimant inutile d'exporter la Révolution vers d'hypothétiques planètes si elle n'était pas réalisée sur la Terre. Or, l'un des derniers cartons du film de Zhuravlev vaut plus que des discours. "La route vers les cosmos est ouverte!" assène le vieux savant à son retour. La Révolution, certes, mais ne négligeons pas l'exploration d'autres planètes à des fins scientifiques (et peut être militaires ?).
Ne nous y trompons pas. Ce film, bien que réalisé en 1934, est l’un des derniers films muets du cinéma soviétique même s'il bénéficie d'un accompagnement sonore. La cause ne nous semble pas d’ordre budgétaire puisqu'il bénéficia d'un budget important. On peut plutôt supposer, de la part des autorités soviétiques, une volonté de faire connaître le plus largement possible Le Voyage cosmique dans les campagnes d'URSS qui en majorité ne bénéficiaient pas encore d'un équipement de projection sonore. Est-il alors illusoire de penser que cette œuvre avait vocation de faire accepter aux masses laborieuses une probable conquête de la lune, interrompue quelques années plus tard à cause de l'effort de guerre ? Difficile à dire, nous constatons simplement que lors du lancement du Spoutnik inaugurant la conquête spatiale, les soviétiques se mirent à créer des robots et des fusées à l'usage des enfants ainsi que des documentaires et des fictions tels L’Appel du ciel ou Au devant du rêve pour les adultes.
Nous ignorons d'ailleurs si ce film eut du succès en Union soviétique. Mais une question se pose encore : comment ce film a t-il pu disparaître ainsi du patrimoine cinématographique ? Volonté d'oublier toute réminiscence à la folie stalinienne ? (l'une des deux fusées se nomme d'ailleurs Staline) ? Volonté d'exalter plutôt les valeurs patriotiques en des temps troublés au dépend d'explorations moins à l'ordre du jour ? Volonté de ne pas dévoiler au monde occidental ce vers quoi tendait l'URSS dans le domaine scientifique ? Peut être un peu des trois. En attendant de trouver une véritable explication à ce silence, on peut souhaiter qu'un jour, ce film , véritable chaînon manquant entre la fantaisie débridée d'un Méliès et la religiosité scientifique d'un Kubrick, soit véritablement réhabilité, tant par les fans de science fiction que ceux du 7ème art.

 


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