Depuis des années, le père et le fils vivent seuls, dans un monde meublé de leurs souvenirs et de leurs habitudes. Comme son père, Alexeï veut être militaire et sportif. Mais lui faudra-t-il vraiment quitter son père ? Et le père sait bien que le fils doit partir un jour, mais Alexeï pourra-t-il vraiment vivre sans son père ?
Scène inaugurale : le père délivre le fils de ses terreurs nocturnes dans une lente et puissante étreinte. Peu à peu, de la confusion des membres enlacés, émerge le tableau d’une piéta où le père a pris la place de la madone, et où la douleur est celle d’une naissance à la liberté, et non celle de la crucifixion, dont le motif revient pourtant comme un leitmotiv dans le récit. En effet, le cauchemar inaugural du fils, accompagné et conjuré par les caresses du père, accoucheur de ses peurs, est le premier tableau de la naissance à soi du fils, vécue dans le désir et la terreur de la séparation : le fils rêve qu’on le tue, mais aussi qu’il tue le père. Le cauchemar d’Alexis, rêve de mort, se transforme en rêve lumineux de son être seul, debout et libre dans un décor rupestre, ruisselant de lumière. Alors le film, en une succession de tableaux presque silencieux, déroule le passage douloureux mais inéluctable de l’adolescence à l’âge adulte. A travers le regard du père, on assiste aux luttes de garçons lors de l’entraînement militaire d’Alexeï, au vertige du désir amoureux vécu par le fils et la jeune fille, de part et d’autre d’une fenêtre entrouverte, à travers la vitre où s’échangent des bribes de phrases qui se frôlent mais ne peuvent – encore - se rencontrer. C’est aussi l’affrontement entre jeunes gens sur la passerelle qui relie l’une à l’autre, au-dessus du vide, la mansarde d’Andreï et celle d’un voisin : ici le risque est celui de la rencontre avec le monde, danse vertigineuse sur les toits enneigés, ivresse de l’aventure, que le père interdit parce qu’elle brutalise la fragilité de Fedor, un jeune homme abandonné par son père, en proie à un vertige mortel. Puis le père et le fils se mesurent l’un à l’autre, dans une bagarre comparable à un archaïque combat d’initiation, où se manifeste pour chacun la confiance dans la force physique de l’autre. C’est aussi, sur les toits, la rencontre de Sacha l’ami d’Andreï, fasciné par la perfection de l’amour qui unit le père et le fils, et le refus d’Andreï de donner l’hospitalité à Sacha : leur voisinage est la juste mesure de leur solidarité, laquelle est inséparable de la solitude existentielle. C’est enfin le refus du père de partager l’angoisse qui étreint, éveillé, le fils : « Débrouille-toi ! » est le sésame d’un enfantement achevé. Andreï devra désormais affronter seul sa peur, celle qui accompagne la vie de tout être humain. De cette initiation fusionnelle et antagonique naît le bonheur du père et du fils, découvert dans la reconnaissance de leur indépendance réciproque.
Le film se regarde de façon quasi hypnotique : sans véritable intrigue, il se lit comme une fable des origines : c’est l’histoire de la création de l’homme, naissance dans le déchirement, que seul le père peut accompagner et guider, inflexible dans son absolue compassion. Les références bibliques sous-tendent le récit : piéta du début, baptême dans les eaux du Jourdain, combat de Jacob avec l’ange (celui du père et du fils ?), échelle de Jacob (sur les toits). Et le père et le fils reconnaissent dans leur identité et leur différence, toujours à conquérir, le drame évangélique de l’incarnation : le père qui aime son fils le crucifie et le fils qui aime se laisse crucifier par son père. De ce scandale est né le miracle de la liberté humaine.