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J'ai de la chance dans mes rencontres

L’acteur et producteur Aleksei Guskov parle de son travail
dans le film Le CONCERT

 

par Elena Kvassova-Duffort (Kinoglaz.fr), mai 2009, Moscou


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© Guy Ferrandis

 

Vous êtes aujourd’hui l’un des acteurs les plus connus en Russie, mais le spectateur occidental vous découvrira dans le film de Radu Mihaileanu Le Concert (Les Productions du Trésor) qui sortira en France le 4 novembre 2009. C’est votre première expérience de travail avec un réalisateur étranger ?

Non, j’ai déjà eu une expérience. En 1989 le réalisateur Anthony Page a tourné le film Сhernobyl : dernier avertissement. Il y avait aussi beaucoup d’acteurs russes. C’était ma première expérience et ma première surprise, car tous les Russes jouaient des personnages pas très sympathiques. Ensuite, après les films Sacrifice pour l’empereur et Chien-loup, on m’a proposé des épisodes, mais les rôles étaient tellement mauvais et j’avais déjà tellement assez de tout ce cinéma «voleurs et course poursuite » en Russie, que je n’ai pas voulu aller ailleurs pour faire la même chose. Comment dire ? Peut-être que mon éducation ne l’a pas permis… Issu de la promotion 1983 de l’Ecole - Studio MKHAT, encore à l’époque soviétique, j'ai été éduqué dans l’idée qu’il fallait toujours garder un certain niveau – je dis cela en souriant et vous souriez aussi – et qu’il fallait correspondre à une certaine image… Je voulais que mon travail soit intéressant pour moi, et pas uniquement un moyen de gagner de l’argent.

Pour en revenir à mon rôle dans Le Concert, j’étais convaincu à cent pour cent que personne ne me donnerait un tel rôle. Car depuis toutes ces années au cinéma, une certaine image de moi s’est installée. Je tente de la changer avec des rôles comme dans Raguine ou Le Père, mais généralement on m’appelle pour des rôles d’hommes « bruyants ». Mais jouer un clown blanc - parce que mon personnage est un pur clown blanc – alors que plusieurs acteurs, des collègues de mon âge, savent le faire brillamment… Lorsque j’ai lu pour la première fois le scénario j’ai dit à mon agent, laisse tomber, c’est impossible. J’adore le scénario, mais laisse tomber et ne perds pas ton temps. Mais il m’a dit : les Français insistent pour te rencontrer. Alors, j’ai accepté de venir.

Cela s’est passé deux jours avant qu’ils ne quittent Moscou. Je suis entré dans une pièce très sombre. Il y avait un homme qui ressemblait à d’Artagnan, la tête baissée, il ne disait rien. La traductrice m’a demandé si je pouvais revenir un autre jour, je ne sais pas ce qui s’était passé ce jour-là. J’ai dit, peut-être que vous n’avez pas besoin de moi. - Si, si, ils veulent absolument vous rencontrer. Je suis revenu, je pensais que l’audition durerait quinze à vingt minutes. Mais cela s’est transformé en trois heures d’échange très intéressant. "On va vous filmer, est-ce que vous avez lu le texte? Pouvez-vous faire comme ça et comme ça ?" J’ai dit que personne ne m’avait prévenu qu’il y aurait du texte en français, que je ne parlais pas français. À part « c’est tout » je ne savais rien dire. Il y avait une transcription du texte français en cyrillique, j’ai demandé que l’on me donne quelques jours pour apprendre le texte, ou au moins une nuit. Donc, le lendemain, cela a continué pendant encore trois heures. Cette fois, le producteur Alain Attal était présent. Radu s’est assis à côté de moi. Et j’ai compris qu’il observait tous les détails de mon comportement, non seulement comment je parlais, mais aussi comment je me comportais pendant la pause. En fait, c’est exactement ce que disait Alekseï Guerman et ce que disaient mes maîtres dans le passé. Le dos de l’acteur est expressif, les yeux de l’acteur sont expressifs, même lorsqu’ un acteur est silencieux, il se passe quelque chose en lui. Ce n’est pas du tout dans nos habitudes d’aujourd’hui, à savoir « bavardages et course poursuite ». Là, il fallait activer mes autres ressources.


Lorsque Radu vous a demandé de revenir pour le casting, savait-il que vous étiez une vedette en Russie et que d’habitude on ne vous faisait pas passer de casting?

Non, non, il ne savait même pas que j’étais là, il était très préoccupé par quelque chose. D’ailleurs, je n’aime pas ce mot de « vedette », nous ne sommes pas « des vedettes ». Une vedette, c’est autre chose, j'en ai vu. L’hystérie de la presse, le travail de promotion investi dans ces gens là – car ils doivent rapporter de l’argent – nous n’avons pas ces mécanismes-là. Nous… « occupons le terrain », pour employer une expression comique. Moi, je travaille. Si, par exemple, je travaille avec des étudiants, cela ne les intéresse pas de savoir si je suis une vedette ou pas. Et moi, je n’ai pas cette ambition-là.


Est-il vrai que vous avez dû, un jour, faire 14 prises pour une scène?

Ce fut un jour décisif. J’avais aussi une journée comme ça le 6 juin. Ce jour là, pour la première fois, j’ai dû diriger un orchestre et jouer avec le directeur du Bolchoï une scène qui était très inhabituelle pour moi. Il fallait que je me concentre. Je n’ai jamais dirigé d’orchestre de ma vie, je ne sais pas lire les notes, donc j’ai du prendre des cours. En plus, c’était de la musique classique, du Tchaïkovski. J’avais lu autrefois que le grand acteur russe Innokenti Smoktounovski avait eu peur de diriger un orchestre lorsqu’il avait interprété Tchaïkovski, et j’ai lu beaucoup de choses sur la façon dont il s'est préparé. Donc, j’avais les mains moites. Et ce fut un tournant pour moi car les gars de l’équipe de tournage se sont approchés de nous, tout le monde nous regardait, souriait. Parce que nous sommes pour eux presque comme pour moi les acteurs indiens de Bollywood.

Il fallait mettre en boite environ deux heures de rushes. Pour les titres, l’orchestre, moi en train de diriger l’orchestre et la première séquence, avant la scène du nettoyage, les premières cinq minutes du film. Et je me souviens d'avoir vu, pour la première fois, chez Radu qui d’habitude est très attentif, très chaleureux, le stress faire son apparition. Il n’était pas brusque, il était incroyablement en colère. Parfois il ne remarquait même pas que ce que tu faisais était exactement ce qu’il avait demandé. Mais ce n’était pas de la faute de l’acteur, c’était peut-être l'angle de prise de vue, ou bien le chef opérateur qui avait encore besoin de temps pour régler la lumière. Les musiciens ne sont pas non plus des acteurs professionnels, donc il faut leur donner plus d’explications, il faut de la patience. J’ai demandé aux traducteurs quel était le diminutif du prénom Radu. Ils ne le savaient pas. Nous avons demandé à son premier assistant Olivier Jacquet, il a dit qu’il avait entendu le père de Radu l’appeler Raducu. Alors je me suis approché de lui, comme dans un jeu d’enfant, par derrière, en lui fermant les yeux avec les mains. Je lui ai dit « Raducu, don’t worry », et il a ri. Et pendant le reste du temps, environ quatre heures, nous avons travaillé aussi rapidement, mais sans ce stress.

C’est une qualité très rare d’être un dictateur - car sur le plateau c’est est un dictateur absolu – et en même temps de savoir prendre en considération les faiblesses des gens, savoir les atténuer, savoir expliquer son propre autoritarisme, son perfectionnisme. Travailler de telle façon que l’on ne déteste pas le réalisateur. D’habitude, quand on subit ce genre de comportement, ce dictat du réalisateur – or, j’ai déjà pas mal de films derrière moi – à la fin du tournage on se dit, pourvu que l’on ne se revoie plus jamais. Mais si le résultat est bon, si le casting est bien fait, le réalisateur découvre en toi des qualités que tu ne connaissais pas toi-même. Et je resterai très reconnaissant envers Radu comme, autrefois je l’ai été envers Aleksandr Mitta. Sa façon de se comporter… vous inspire. Il ne s'épargne pas lui-même, alors on a envie de faire aussi quelque chose d’extraordinaire. Son comportement, son cosmopolitisme, car c’est un cosmopolite absolu, son amour, hors de toute considération nationale, de tous les gens, par définition, mais aussi son rejet, car s’il n’aime pas quelqu'un - c’est pour toujours. Son incapacité de faire des compromis… Bref, j'ai vraiment de la chance, je suis heureux. Même si je peux ne pas apprécier certains aspects, par exemple son système de valeurs bien à lui. Dans le film il se moque de tout le monde, de sa propre culture, de celle des Slaves, de celle des Américains, et de celle des Français. Il fait cela sans méchanceté, avec beaucoup d’amour. Donc même compte tenu de son désir de convertir tout le monde « à sa foi », même cette idée un peu folle, je la respecte. Je n’ai pas de réaction de rejet, pourtant cela aurait pu être le cas.

Pour revenir à l’histoire des quatorze prises, ce fut aussi un tournant. Les acteurs russes sont habitués à faire deux ou trois prises. Tu écoutes le réalisateur, tu répètes, tu prends tes marques, première prise – tu la fais comme tu peux, deuxième, troisième, et c’est terminé. Quant aux gros plans, que dire, c’est surtout un problème de lumière ou quelque chose comme ça. La scène en question n’était pas compliquée, elle n’était pas non plus axée sur moi. Nous tournions dans une pièce très petite et il faisait très chaud. Et j’ai dû faire quatorze gros plans ! Ce que je disais était très simple : « et toi, il y a trente ans » et ensuite « tu étais magnifique », quatorze prises… Après la dernière prise, j’ai couru dehors et pendant vingt minutes personne ne s’est approché de moi. Personne n’est aveugle, tout le monde avait vu ce qui s’était passé. Pendant ces vingt minutes, j’ai dû fumer cinq cigarettes, ensuite j’ai fait comme ça : oukha, oukha, oukha, ffou, ffou, ffou. Ensuite il devait y avoir un changement de décor, je suis allé vers Radu et je lui ai demandé : "Explique-moi, pourquoi il fallait faire tant de prises, sinon nous n’allons jamais nous comprendre et nous avons encore à travailler ensemble." Nous avons regardé les enregistrements vidéo. Il m’a dit : « la deuxième prise dans son ensemble a été parfaite ». J’ai demandé : "Alors pourquoi toutes les autres ?" Il m’a répondu : « D’après le scénario ton personnage porte cette douleur en lui depuis trente ans. On est à la vingtième minute du film et si le spectateur ne voit pas cette douleur en toi, il va falloir que je te coupe et que je reporte l’attention sur un autre personnage. Or, la première partie de ta phrase est meilleure dans la sixième prise ». J’ai dit, oui, tu as raison. Il a continué : "Mais il me fallait aussi la deuxième partie de la phrase, c'est-à-dire « tu étais magnifique », il fallait qu’elle exprime que tu attends le bonheur de façon incroyable. Et ça c’était dans la onzième prise. J’ai dit, Radu, espèce de salaud, pourquoi alors les trois dernières ? Il a répondu : "je ne pouvais pas m’arrêter."

Alors j’ai ri, comme vous riez maintenant, et pendant les cinquante jours de tournage qui restaient, j’ai fait des paris avec Océane (Océane Lavergne, première assistante du chef- opérateur Laurent Dailland) et Laurent. Nous avons parié un Euro sur le nombre de prises que Radu ferait. Après la répétition je me tournais vers Océane et disait « cinq », Océane disait « sept » et Laurent «neuf », et l’un de nous gagnait. Radu n’a appris l’existence de ce jeu que quelques jours avant la fin du tournage.


Après le tournage vous avez commencé à apprendre le français et maintenant vous parlez déjà un peu. Mais comment avez-vous communiqué avec Radu pendant le tournage, en anglais, ou bien il y avait toujours un traducteur ?

Nous n’avons pas eu de difficultés du genre « lost in translation », elles ont été réglées assez rapidement. Les choses compliquées étaient traduites par un traducteur. Mais durant les derniers jours de tournage, il suffisait que Radu s’approche de moi et me regarde dans les yeux, pour que nous nous comprenions. Cela arrive lorsque l’on travaille longtemps ensemble. Et ensuite, lorsqu’il y a eu une interruption de trois jours, j’ai loué une voiture et, avec ma famille, nous sommes allées en Bretagne, et après avoir écouté mon GPS français, j’ai commencé à comprendre aussi le chef-opérateur : tourner à gauche, tout droit, à droite. S’il vous plaît, à gаuche, merci...



 

Existe-t-il une différence, dans la façon de travailler, entre les acteurs français et russes ?

Les Allemands, car j’ai beaucoup travaillé avec eux sur Raguine, ainsi que les Français, qualifient notre cinéma de « théâtral ». Ils veulent dire par là que nous accordons une grande place au texte. La quantité d’informations que l’homme moderne doit gérer aujourd’hui est tout simplement infernale. Donc il la capte très vite. Mais nous, nous demeurons dans la culture et l’univers de la littérature russe du dix-neuvième siècle, nous nous réduisons à des « têtes parlantes », nous jouons beaucoup avec les grimaces. Et, en même temps, nous regrettons de ne pas être intégrés dans le cinéma mondial, ou tout au moins dans le cinéma européen. La vitesse et le rythme intérieur d’un acteur occidental sont trois fois plus grands que ceux d’un acteur slave. Cela résulte de la façon d’exposer l’histoire, de la quantité d’informations sur chaque centimètre carré de film.
J’ai travaillé avec François Berléand, c’est un partenaire exceptionnel. Il capte le texte, écoute le réalisateur, apprend ce qui doit se passer, mais ensuite son texte est séparé de ce qui se passe avec le personnage. Ils travaillent tous comme ça, c’est précisément la façon moderne d'exister.
Une autre façon moderne d'exister à l'écran - encore une conclusion que j’ai tirée - c’est que si l’acteur joue une scène de colère, il doit être très en colère, et si c’est une scène de tendresse, il doit être très tendre, jusqu'au bout. Il faut arrêter avec les lentes transitions d’un état à l’autre. C’est une sorte d’existence en mosaïque. Et ainsi, on obtient un caractère humain très intéressant et très profond.


Avez-vous rencontré des difficultés en travaillant avec une équipe française dans laquelle la majorité des gens n’avait aucune expérience des acteurs russes ?

Non. Au début du tournage j’ai juste noté une très grande attention à mon égard, j’ai capté des regards, les gens ont observé comment je faisais et ce que je faisais. Ils observent comment tu entres sur le plateau, quelles consignes tu demandes au réalisateur, et ils t’écoutent. Ils observent si tu fais des caprices ou non, et comment.
Radu a une équipe faite de gens qui aiment leur travail et qui ont déjà travaillé avec lui sur plusieurs tournages. Et - ce qui est très agréable - ils se sentent tous très concernés par le résultat final. Je suis habitué à aider un peu le chef opérateur, tourner la tête comme ça et non comme ça. Je suis habitué à aider un peu le premier assistant (focus puller) et ne pas trop bouger en avant et en arrière devant la caméra. Alors, j’ai demandé aux gars : faut-il que je fasse particulièrement attention à quelque chose ? Ils m’ont répondu : Pensez-vous ! Faites votre boulot, on s'occupe du reste. Un jour, dans une scène, je devais ouvrir une boite avec un sandwich dedans et y ajouter de la moutarde et du ketchup – sept répétitions, cinq prises, sept ou huit sachets de moutarde et ketchup. Et lorsque pour la huitième fois l'accessoiriste a posé la boite avec le sandwich exactement de la même façon qu’à la première répétition, et les sachets de ketchup aussi, j’ai dit : laissez-moi vous serrer la main. Il a pris peur et m’a demandé si quelque chose n’allait pas. J’ai dit, mais non, tout va bien. Et c’est ça qui m’a étonné !
Ils te pressent comme un citron, ils boivent ton sang pour le métier, et c’est très bien. Mais, en même temps, ils créent toutes les conditions pour que tu puisses travailler correctement. Tu as chaud – ils t’apportent un ventilateur, du thé, du café – il suffit de demander. Bien sûr, je jouais le rôle principal, ça se comprend. Mais néanmoins, en Russie nous n’avons pas cette culture du travail. Chez nous, on base tout sur les relations personnelles - c’est notre mentalité. Même si quelqu’un doit travailler pour toi, il voudra être ton ami. Et en France, non. Personne ne t’aborde tant que tu ne lui adresses pas la parole. Mais on fait tout simplement son boulot. Je ne suis pas admiratif, pas du tout, je pense que c’est juste une culture professionnelle qui s’est formée au cours des années. Sans cette coupure due à la Perestroïka, où n’importe qui tournait des films, où nous avons perdu quantité de cadres et par conséquent la transmission de l’expérience ne s’est pas faite, on aurait probablement eu la même culture. Car je me souviens, on m’a raconté des légendes sur la façon dont tournait Bondartchouk, regardez Guerre et Paix. A l’époque personne ne faisait rien de pareil !



 

Mais vous avez fait comme eux. Vous avez passé quatre mois avant le tournage à apprendre à diriger un orchestre !

C’était très important pour moi. Car les Français ne nous connaissent pas, ils ne connaissent pas notre école. Nous avons discuté de cela avec mes collègues russes, avec Ania Kamenkova [le rôle d’Irina - Kinoglaz]. On ne voulait pas décevoir. Et effectivement, j’ai consacré tout mon temps à ce rôle, je ne faisais rien d’autre.
Et pour revenir au mot vedette, je voudrais répéter ce que je dis toujours aux équipes de tournage. Je l’ai dit aussi aux Français, ils n’ont pas compris tout de suite, c’est une phrase compliquée à traduire : le cinéma, il est des deux côté de la lumière. Un des côtés, c’est là où sont les acteurs. Et de l’autre côté, se trouve l’équipe de tournage – le réalisateur, le chef opérateur, les habilleuses, les maquilleuses, tout le monde. Et je pense qu’une vedette ne peut naître que grâce à tous ces gens. Et l’absence de vedette est aussi leur fait. C’est un travail collectif. Je voudrais citer les autres réalisateurs avec lesquels j’ai travaillé, Gosha Shenguelia, Andreï Liebenson, Djanik Faïziev, Abaï Karpykov. J’ai gardé avec tous de bonnes relations. Et si je parle d’eux avec tendresse, c’est que j’aimerais continuer de collaborer avec eux.
J’ai de la chance dans mes rencontres. Et c’est probablement la raison pour laquelle j’ai rencontré ce Roumain franco juif. J’ai beaucoup de respect pour Radu. Même si m’extasier n’est pas trop mon truc… Chaque comédien a dans sa vie une personne capable de lui donner un coup de pied au derrière, pour qu’il fasse trois culbutes avant et aussi un salto arrière.
Car Dieu nous offre des cadeaux. Soit nous ne les remarquons pas, soit nous les acceptons. Soit, nous sommes prêts, soit nous ne sommes pas prêts à les recevoir. Mais Dieu en offre toujours. Et il est très important d’apprendre à connaître ses propres capacités. Et d’avoir envie d’apprendre à se connaître. C’est le plus intéressant. Le reste l’est beaucoup moins.


Vous travaillez beaucoup comme producteur. Pendant le tournage du Concert, avez-vous utilisé cette expérience ?

Les Français sont des gens bizarres. Et les Allemands, les Autrichiens sont pareils. Ils vivent depuis longtemps en Europe, obtenir un visa en deux ou trois heures ne pose pas de problèmes pour eux. Par exemple, pendant le tournage de Raguine, il a fallu enlever un filet de protection contre les pigeons d’un monument dans le centre de Vienne. Il a fallu obtenir l’autorisation de trois Ministères, mais cela s’est fait en trois heures. Et lorsque nous avons reçu notre autorisation, nous n’avions plus rien à faire. Pas besoin d’aller au poste de police du coin, de parler à quelqu’un en plus qui doit lui aussi donner son accord, ni même au concierge qui va balayer la cour et nous chasser, sous prétexte que personne ne l’a prévenu. Ces particularités propres à l’époque soviétique n’existent pas. Mais en Russie, tout ça se rencontre encore. Et si vous avez obtenu un accord pour transformer deux camionnettes en ambulances, cela ne signifie pas que vous pouvez les sortir du pays, même avec les papiers et revenir avec elles en Russie un mois plus tard. Les Français suivent la loi à la lettre, ils y sont habitués dans leur propre pays, ils sont très sûrs d’eux et sont persuadés que chez nous cela fonctionne de la même façon. Mais chez nous, une décision administrative ne signifie pas grand-chose, la vraie décision est prise par un lampiste. Par celui qui mettra ou enlèvera le filet en question, car c’est lui qui le fera et non le Ministère. C’est pourquoi ils ont rencontré ce problème-là. Et bien sûr, quand je pouvais aider, je le faisais. Cela ne signifie pas aller contre la loi, c’est juste nécessaire, c’est plutôt une affaire de contacts personnels.
C’est peut-être dû à mon expérience de producteur : quand je travaille, je veux obtenir un résultat. Car l’expression : « l’argent part, la honte reste » signifie quelque chose pour moi. Pour l’instant, j’ai envie de participer et de pouvoir dire que j’ai fait tout mon possible.



 

En tant que producteur, pouvez-vous donner un conseil aux équipes étrangères qui viennent tourner à Moscou ? Il n’y en a pas beaucoup, il y a sans doute des raisons pour cela…

D’abord il ne faut pas travailler avec des gens juste parce qu’ils ont été recommandés par quelqu’un. Il faut d’abord savoir ce que cette personne a fait auparavant. Pas ce que cette personne vous raconte mais ce qu’elle a fait réellement. Ce n’est pas très difficile de se renseigner sur un parcours réel. En Russie, le métier de producteur est apparu récemment. Il ne faut donc pas se fier aux titres, mais regarder le travail.
Ensuite, il ne faut pas commencer par l’argent, mais par l’idée. Car les Russes sont comme ça : ils peuvent déplacer des montagnes et finiront par trouver l’argent. Mais il faut que le travail soit intéressant non seulement pour le groupe étranger mais aussi pour nous. C’est peut-être cela le plus difficile. Mais je dis là des choses évidentes.
Et une fois que tu travailles en Russie, il faut prendre en considération non pas la loi d’arbitrage du roi de Suède, mais les réalités économiques qui règnent en Russie. Il faut se renseigner personnellement, tout vérifier des centaines de fois. C’est une situation normale, c’est la pratique habituelle. Mais si on fait tout très vite, à la va-vite, alors on doit compter avec les conséquences. Des prix cinq fois plus élevés qu’à Paris. Car tout le monde veut gagner de l’argent. Peut-être qu’on vous demandera même dix fois plus.



 

Avez-vous en ce moment un autre projet de coproduction ?

Je prépare une coproduction avec l’Allemagne. L’histoire se passe dans les derniers jours de la guerre, en 1945. Le film sera réalisé par Achim von Borries, qui est aussi co-auteur du scénario. Je produirai ce film et jouerai un de rôles principaux. J’espère que la crise économique va passer et que ce travail se fera, ce sera donc une co-production Allemagne – Russie – Ukraine. En disant cela, je ne suis pas très rassuré, car il y a des difficultés économiques partout. Mais nous avons le scénario, il plaît, c’est le plus important. Mais c’est un long travail.


Une dernière question. Est-il vrai que vous êtes l’acteur favori de Vladimir Poutine?

Je n’en sais rien. Il faut le lui demander. Ce sont des rumeurs lancées par Rénata Litvinova après l’attribution du Prix d’Etat pour le film Le Roman de la taïga. Nous étions plusieurs acteurs, le prix a été attribué à dix personnes, l’auteur du scénario, le réalisateur Aleksandr Mitta et le chef opérateur. L’ordre d’attribution du Prix était alphabétique. La lettre G étant la quatrième, j’ai été appelé, j’y suis allé. Et Rénata, avec son humour et sa spontanéité, a fait un commentaire : « à partir de maintenant tout va bien pour Guskov, vous avez vu comment Poutine a souri quand il s’est approché de lui ? » Voilà, ce n’est qu’une rumeur lancée par Rénata.
Mais comme Vladimir Vladimirovitch est notre premier ministre et que notre pays reste quand même très “byzantin”, s’il accorde une certaine attention à mes projets et en fait un commentaire favorable, cela m’aidera dans mon travail. On peut toujours espérer.