C’est un documentaire rare, un témoignage précieux sur l’état des troupes russes : dans « Les revenants », deux journalistes du média indépendant « Novaïa Gazeta » donnent la parole à 18 soldats, rentrés d’Ukraine. Leur discours, loin de l’image lisse et héroïque des reportages produits par la télévision russe, offre une vision plus contrastée de l’état des troupes russes.
Ses auteurs, les journalistes Anna Artemeva et Ivan Zhiline, espèrent qu’il incitera leurs compatriotes à s’interroger sur la question de la responsabilité collective. « Ce film tente de comprendre ce que ressentent les survivants à leur retour, comment ils évaluent ce qui s'est passé et ce qu’ils sont devenus. Où se situe notre responsabilité et en quoi consiste-t-elle ? Et comment pouvons-nous tous continuer à vivre ensemble ? », préviennent-ils dans les premières minutes.
Les monologues de ces hommes filmés à la lueur d’une bougie sont entrecoupés de vues de paysages urbains nocturnes sous la neige et d’affiches appelant les Russes à s’engager dans l’armée. Plusieurs de ces soldats, engagés ou membres du groupe paramilitaire Wagner ont été grièvement blessés : l’un est aveugle, un autre a perdu une jambe, un troisième est défiguré. Tous évoquent longuement leur quotidien au front, ce « film d’horreur », ce « hachoir » avec ses « tranchées remplies de cadavres », où la mort et son odeur insoutenable est partout. « Des gars ont dormi sur des cadavres, parce qu’il n’y avait pas d’autre endroit. On survit comme on peut », raconte l’un de ces hommes.
À travers ces témoignages, pointent la douleur, parfois le sentiment de culpabilité, mais aussi les doutes. Un soldat, qui a fait deux ans et demi de prison pour désertion, décrit les problèmes de motivation et de commandement : « Il n’y avait aucune explication, aucun ordre clair : pourquoi sommes-nous là, pour combien de temps. Je me posais moi-même ces questions et je n’arrivais pas à apporter de réponse ». À rebours du discours officiel qui présente la Russie en sauveur des populations russophones de l’est de l’Ukraine, il raconte : « Des habitants nous disaient "partez d’ici, on n’a pas besoin de vous, vous avez tout détruit". J’ai alors pris la décision que si j’arrivais à rentrer en Russie, je ne retournerai pas à la guerre ».
Le film a été tourné par des journalistes russes tenus de respecter la législation en vigueur. Ils préviennent : « La liberté d'expression est limitée par la menace de poursuites pénales. Les participants prononcent à plusieurs reprises le mot guerre. Selon la position officielle des autorités russes, la Russie mène une opération militaire spéciale ».
Les récits, diffusés sans commentaire, dévoilent des hommes allés combattre pour l’argent ou par patriotisme, reprenant la rhétorique du Kremlin sur la nécessité de lutter contre un supposé fascisme ukrainien. « Entre les lignes de leurs témoignages surgissent leurs doutes. C’est un film antiguerre, car il contraste avec les récits héroïques de la propagande. Il raconte la réalité », explique Anna Artemeva au journal Le Monde.