Biographie, articles et interviews de Joël Chapron


Entretien du 29 décembre 2022

Cette interview, faite avant la fin de l’année 2022, ne pouvait pas citer les chiffres définitifs de l’année. Vous trouverez à la toute fin un Bilan chiffré de 2022 que Joël Chapron a rédigé à la fin du mois de janvier 2023.



«  2022, l’année de tous les dangers pour le cinéma russe  »


Joël CHAPRON. Ancien responsable des pays d’Europe centrale et orientale à Unifrance, correspondant du festival de Cannes pour les pays de l’ex-URSS, chercheur associé de l’université d’Avignon.

Françoise NAVAILH. Présidente de l'association kinoglaz.fr


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Françoise Navailh : L’année 2022, pour le cinéma russe, a été une année charnière compte tenu de la guerre que la Russie a déclenchée au mois de février. Pouvez-vous nous dresser un état des lieux et revenir sur les différentes étapes ?


Joël Chapron : Effectivement, une année qui ne ressemble à aucune autre, mais, avant de l’aborder, reprenons la situation à la fin de l’année 2021.

Je rappelle que les dizaines de mois de Covid ont nettement moins affecté les salles de cinéma que dans la grande majorité des pays. Voici, pour mémoire, ce que j’en disais dans l’interview que je vous ai donnée l’an dernier : « Il faut savoir que la Russie est l’un des pays qui a connu la fermeture totale des salles de cinéma la plus courte d’Europe : de mi-mars à mi-juillet 2020 ; elles n’ont pas été refermées sur l’ensemble du territoire. Certes, les réouvertures se sont étalées de la mi-juillet 2020 (Rostov-sur-le-Don) à la mi-novembre (Ijevsk), Moscou et Saint-Pétersbourg rouvrant les leurs le 1er août ; certes, des mesures drastiques ont souvent été imposées et des jauges fortement réduites ; mais le fait qu’elles soient restées ouvertes depuis lors et jusqu’à aujourd’hui (hormis du 30 octobre au 8 novembre 2021) a permis à ce pays d’afficher des résultats en entrées et en recettes en 2020 que leur envient bon nombre de territoires. » De fait, les entrées totales sont passées de 88,7 millions de spectateurs en 2020 à 156,8 en 2021 et le parc de salles s’est dans le même temps accru de près de 300 nouveaux écrans (passant de 5 448 à 5 704). La part de marché russe qui, grâce au report des sorties de nombreux blockbusters américains, s’était élevée à 47,9 % (chiffre jamais atteint depuis la Perestroïka) est redescendue à son étiage habituel avec le retour de ces derniers sur les écrans : 24 % (Spider-Man: No Way Home, sorti le 16 décembre 2021, aura attiré en fin de carrière 8,98 millions de spectateurs, devenant le 3e plus grand succès de l’histoire de la distribution post-Perestroïka1). Le cinéma russe qui pouvait s’enorgueillir d’avoir placé 5 films nationaux dans le top 10 en 2020 n’en comptait plus que 2 en 2021. Enfin, la Russie était, en 2020, le 5e pays au monde en nombre de spectateurs et le 9e en recettes ; elle grimpait respectivement aux 4e et 6e places en 20212. Du côté de la distribution, certains changements majeurs s’étaient opérés dès 2021, tant chez les « gros » distributeurs (Caro Premier avait vu son contrat avec Warner dénoncé) que chez les indépendants (création d’Arna Media par l’acheteuse phare de Capella Film… qui s’était vu priver de visa de distribution en septembre 2021 pour Benedetta, le film de Paul Verhoeven).

On a donc, fin 2021, une cinématographie russe assez florissante en termes statistiques : 180 nouveaux films russes sur les écrans (sur un total de 600), de vrais gros succès, une industrie qui se développe, un certain renouvellement des publics. On assiste même à un réel soutien de l’État tant pour la production que pour l’exploitation (la distribution étant la plupart du temps laissée sans soutien3). De plus, le 1er février 2022, le cinéma entre dans les actions de la « Carte Pouchkine » (sorte de Pass Culture lancé en septembre 2021 pour les théâtres et les musées), permettant aux jeunes de 14 à 22 ans – ils étaient alors environ 13 millions – de profiter d’une manne de 2 000 roubles, sur les 5 000 chargés sur la carte, pour acheter des billets de cinéma4… mais uniquement pour voir des films cofinancés soit par le Fonds du cinéma, soit par le ministère de la Culture.

Par ailleurs, la concurrence annuelle effrénée que se livrent les distributeurs autour du Nouvel An (les vacances vont du 31 décembre au 10 janvier environ) a montré un regain d’intérêt des spectateurs : les 3 premiers films affichent près de 17 % de recettes de plus que les 3 premiers de 2021 sur cette courte période5. Certes, sur les quelque 70 films cofinancés par l’État, seuls 5 sont rentrés dans leurs frais. De plus, les « thématiques prioritaires » pour l’octroi de ce soutien étatique, chères au très nationaliste ancien ministre de la Culture Vladimir Medinski, ne semblent pas attirer les spectateurs en grand nombre : « Médecins et scientifiques luttant contre le Covid ; Lutte contre le terrorisme et son idéologie ; Héros parmi nous… » Et le projet6 visant à renforcer les « Bases de la politique nationale pour la préservation et le renforcement des valeurs morales et spirituelles traditionnelles », stoppé dans son processus législatif juste avant le 24 février, ne laissait aux films répondant à ces critères guère d’espoir d’atteindre les sommets du box-office.

Néanmoins, force est de constater que, jusqu’au début de l’année 2022, la notoriété du cinéma russe a progressé, permettant notamment à certains films russes de parcourir les festivals internationaux (La Fièvre de Petrov, À résidence, Les Poings desserrés, La Fuite du capitaine Volkonogov… et même Frère en tout, passé à Berlin quelques jours avant la guerre) et même à l’exportation russe de se développer, grâce notamment à l’activité tous azimuts dont faisait preuve la nouvelle directrice de Roskino, Evguenia Markova (en janvier 2022, cette dernière se félicitait encore des prix remis à deux projets russes à Trieste, en Italie, au forum « When East Meets West7 »…). Enfin, Netflix annonçait fièrement son 4e projet de production (mis en scène par Daria Jouk, la réalisatrice du Cygne de cristal)8.


Françoise Navailh : Et tout cela s’arrête le 24 février 2022 ?

Joël Chapron : Non, pas tout. Ce qui est immédiatement stoppé, c’est l’attrait qu’a longtemps suscité le cinéma russe. Du jour au lendemain, les sorties de films russes à l’étranger sont ajournées sine die, les festivals de cinéma russe se voient menacés, y compris physiquement, les festivals internationaux (Berlin venait juste de se terminer) se retrouvent sous la vindicte et se plient parfois aux demandes de boycott des films russes, quels qu’ils soient, financés ou non par l’État, cofinancés ou non par des oligarques, sous sanctions ou pas, etc. C’est la promotion du cinéma russe et son exportation qui sont brutalement stoppées. En tout cas, sur le monde occidental. Car il ne faut pas oublier qu’un certain nombre de pays, sans pour autant approuver la fameuse « opération spéciale » en Ukraine, sont moins vent debout que les pays occidentaux. S’il n’y eut aucun festival de films russes en France, en Italie, en Allemagne… en 2022, Roskino (Evguenia Markova a cédé la direction de Roskino fin avril 2022 à Inna Chalyto9) a repris rapidement son activité en dehors des frontières : participation au Discop télé à Dubaï en mai10, festival du film russe Volta ao Mundo en juin au Brésil11, Journées du film russe en Jordanie en août12, Broadcast Worldwide en Corée du Sud en septembre13… jusqu’au festival du film russe en Chine où 17 films furent projetés gratuitement pendant trois semaines en octobre et attirèrent 5 millions de spectateurs (dont 2,5 pour le seul film Attraction de Fedor Bondartchouk)14. Pendant ce temps-là, les officiels russes furent bannis de Cannes et de Venise, il n’y eut aucun pavillon russe au Marché de Cannes et les journalistes furent triés sur le volet en fonction du média pour lequel ils travaillaient.


Françoise Navailh : Que se passe-t-il dès l’annonce de l’intervention en Ukraine ?

Joël Chapron : Ce week-end du 24-28 février 2022 (pour les statistiques de fréquentation, un week-end s’étend du jeudi au dimanche) fut le pire en termes de recettes générées par les salles de cinéma des dix dernières années15 – nul doute que le déclenchement des opérations, l’abasourdissement général, les premières manifestations et la répression ne sont pas étrangers à ce résultat. De plus, tout de suite, dès le 28 février, le charismatique président de l’Association des propriétaires de cinémas démissionne de son poste (pour ne pas gêner l’activité de l’Association, vu la position qu’il a adoptée)16, cependant que le festival Séries-Mania, à Lille, qui doit se tenir fin mars, « désinvite » les Russes17, que le festival de Glasgow fait de même avec 2 films russes18, que les principales chaînes de télé russes quittent l’UER (Union européenne de radio-télévision) en réponse à l’exclusion de la Russie du concours de l’Eurovision19 et que les premiers reports de sorties de films commencent à se faire jour à l’intérieur même du pays. À l’instar du festival de cinéma russe de Honfleur – dont la 30e édition devait se tenir fin novembre 2022 – qui annonce presque immédiatement qu’elle n’aura pas lieu, le festival de Stockholm déclare qu’il boycottera les films russes lors de son édition de novembre, puis viendront le MIPCOM et d’autres événements... En mars, la FIAPF (Fédération internationale des associations de producteurs de films) qui « accrédite » les 47 principaux festivals de cinéma dans le monde (leur donnant un statut, mais aussi des obligations) suspend les accréditations du Festival de Moscou (que préside Nikita Mikhalkov) et de Message to Man à Saint-Pétersbourg20.

D’autres festivals de cinéma russe seront annulés (au cinéma le Katorza à Nantes, « Quand les Russes… » au Balzac à Paris, les Rencontres de Limoges…), cependant que certaines manifestations choisiront, a contrario, de garder quelques films russes dans leurs sélections, comme le festival South by Southwest à Austin, au Texas (qui a même primé, en mars, Elizaveta Yankovskaïa pour son rôle dans le film Nika de Vassilissa Kouzmina21), la compétition officielle de Cannes, mais aussi le festival de Cluj en Roumanie, de Karlovy Vary en République tchèque ou de Locarno en Suisse… Enfin, le premier grand festival international de l’année 2023, Rotterdam, a annoncé avoir sélectionné en compétition le film de Natalia Mechtchaninova, Un petit secret nocturne22, alors même qu’il est cofinancé par le ministère de la Culture et la fondation Kinoprime de Roman Abramovitch – ce qui laisse à penser que les festivals vont peut-être dorénavant ne plus juger un film sur sa nationalité, mais sur ce qu’il dit et ce qu’il est réellement.

Les premières mesures phares sont évidemment prises par les majors américaines : dès le 1er mars, Universal (qui a fermé ses bureaux en Russie fin juin), Sony et Paramount annoncent qu’elles cessent de distribuer leurs films en Russie ; Warner renonce à sortir Batman la veille de la sortie ; Disney cesse de sortir ses films dans toute la CEI… Parallèlement, Netflix interrompt ses projets en Russie ; la plateforme (ukrainienne) Megogo cesse d’émettre sur le territoire russe ; les équipements (lampes, projecteurs, fauteuils…) ne peuvent plus être importés – ce qui plonge les exploitants dans le désarroi et les conduit à fermer des salles pour se servir de leurs équipements comme pièces de rechange23… Il serait bien trop long et fastidieux de recenser ici toutes les conséquences qu’a engendrées l’intervention militaire, mais tous les exemples ci-dessus donnent un tableau assez complet de l’ampleur de celles-ci – en juillet, les bureaux de la société IMAX ferment leurs portes24.

Au vu des chiffres que j’indiquais pour l’année 2021, cela induit que cesser de sortir ses films en Russie signifie, pour les majors américaines, se priver des rentrées d’argent du 3e pays d’Europe (après le Royaume-Uni et la France) qui en génère le plus. À l’inverse surgit d’emblée la question : les salles de cinéma russes peuvent-elles aujourd’hui vraiment se passer des films des majors américaines qui, en 2021, représentaient 64,8 % des recettes engendrées par ces salles ? Sur les 105,8 millions de spectateurs ayant vu un film étranger en 2021, 91,9 millions de spectateurs avaient vu un film de ces majors25. De plus, la pandémie ayant repoussé certaines sorties de blockbusters (comme Batman ou Top Gun : Maverick), la part de marché attendue en 2022 pour ces films des majors était censée largement dépasser celle de 2021. Certes, la Russie a déjà connu un boycott des majors américaines, mais c’était en 1991-1992 quand le piratage était à son comble et que l’industrie cinématographique russe était encore très instable.


Françoise Navailh : Et qu’en est-il du cinéma français ?

Joël Chapron : Les exportateurs français sont partagés. Les grands groupes, notamment au début du conflit, renoncent à vendre leurs films, ayant peur le plus souvent de retombées sous forme de sanctions venant du public, voire des cotations boursières, cependant que les sociétés indépendantes continuent, pour la plupart, de vendre. Il faut, de plus, savoir que l’écrasante majorité des distributeurs russes indépendants ne partagent pas la position du gouvernement russe, que bon nombre d’entre eux ont quitté le pays, que les sociétés elles-mêmes ont souvent déménagé leur siège social (Arménie, Géorgie, pays baltes, Allemagne…) et qu’il est donc possible de continuer de commercer avec elles puisque le système bancaire Swift qui a bloqué la Russie ne bloque pas les pays de ce que l’État russe appelait « l’étranger proche » – si proche pour l’Ukraine que ce pays n’est même plus considéré comme étranger par le gouvernement russe…

Le paradoxe ultime de cette situation est que le cinéma français n’aura jamais été aussi présent sur les écrans russes que cette année. Quand je dis « jamais », je n’exagère pas : 87 sorties et ressorties de films français ont été comptabilisées cette année, chiffre jamais atteint depuis que le cinéma existe en Russie ! Ce paradoxe est dû à plusieurs facteurs : 1/ Les salles de cinéma ont le plus grand mal à diversifier leur programmation compte tenu de l’absence des gros films américains et du report (voire de l’annulation) de films russes tournés avant la guerre, mais qui, pour des raisons idéologiques, ne peuvent plus voir le jour désormais (il en va des films d’auteur, comme La Fuite du capitaine Volkonogov ou La Femme de Tchaïkovski, comme des blockbusters, comme Empire V de Viktor Ginzburg) ; 2/ L’attrait pour le cinéma français ne s’est jamais démenti (j’en profite pour rappeler à vos lecteurs l’instructive lecture du chapitre « Russie » dans le livre « 25 ans de cinéma français à l’étranger » que j’ai coécrit26) jusqu’à aujourd’hui ; 3/ Les acheteurs russes cherchent à contrer l’influence des films de propagande en montrant un « autre » cinéma – et un autre mode de vie ; 4/ Pour approvisionner les salles de cinéma, tous les distributeurs russes ont ressorti des films plus ou moins anciens, russes ou étrangers, numérisés, sur lesquels ils avaient encore les droits d’exploitation ou qu’ils ont renégociés – et une dizaine de titres français ont ainsi retrouvé les écrans, comme Terra Willy. C’est ainsi que, une fois de plus, la Russie est en 2022 l’un des pays phares pour le cinéma français en nombre de spectateurs27 : 3e pays au monde, après l’Allemagne et la Pologne. Les plus grands succès hexagonaux sont Le Loup et le lion, Arthur : Malédiction, Mystère, ainsi que deux films d’animation, coproductions minoritaires françaises, Hopper et le hamster des ténèbres et Vaillante, sans donc oublier Terra Willy qui a attiré 200 000 nouveaux spectateurs. On aura les résultats définitifs de l’année 2022 fin janvier 2023.

Puisqu’on parle de la France, j’en profite pour dire que 3 films russes ont atteint les écrans français en 2022, 2 avant la guerre et 1 en fin d’année. Il s’agit de Conférence d’Ivan I. Tverdovski (sorti le 12 janvier ; Destiny Films ; 800 spectateurs), Les Poings desserrés de Kira Kovalenko (sélectionné à Cannes à Un certain regard en 2021 ; 23 février (!) ; A.R.P. Sélection ; 24 000 spectateurs), puis le film d’animation Opération Grizzli de Vassili Rovenski et Natalia Nilova (21 décembre ; CGR Events). Je signale également la sortie d’un film russo-biélorusso-allemand, Les Leçons persanes de Vadim Perelman (présenté à Berlin hors compétition en 2020 ; 19 janvier ; KMBO ; 64 300 spectateurs). La sortie d’Opération Grizzli marque le retour du cinéma russe en salle en France, car il n’était donc sorti aucun film de ce pays depuis le 24 février. Les tensions autour de cette cinématographie s’apaisant un peu – des projections de films russes eurent lieu çà et là depuis cet été sans que des violences ou des dégradations les accompagnent –, 2 films russes importants sont annoncés pour le début de l’année 2023 : La Femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov, coproduit également par la France avec le soutien du programme Aide aux cinémas du monde du CNC français, qui était en compétition à Cannes cette année 2022 et qui sortira le 15 février 2023 ; puis La Fuite du capitaine Volkonogov de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov, coproduction russo-française, agréée minoritairement par le CNC français, sélectionné en compétition à Venise en 2021 et dont la sortie prévue initialement plus tôt a été repoussée au 29 mars 2023 ; et enfin Un conte de fées, le tout dernier film d’Alexandre Sokourov (coproduction russo-belge), présenté cet été en compétition au Festival de Locarno, qu’a acheté pour la France la société Les Films de l’Atalante et qui est censé sortir durant le premier semestre 2023.

Comme je le disais, il faut garder à l’esprit que, loin de l’Europe, un grand nombre de pays continuent de commercer avec la Russie, notamment dans le secteur cinématographique. De fait, depuis quelques années, l’Europe n’était plus un marché si porteur pour les ventes de films russes (en salle ou en VOD). La Chine, en 2021, était le marché le plus important, représentant 40 % des recettes des films russes à l’export (7,6 millions de dollars), devant le Mexique (2,5) et… le Japon (1). Les recettes totales en 2021, hors Russie et CEI, étaient de 18,6 millions de dollars, contre 20,5 en 2020 et 52,5 en 201928 !

Sur le premier semestre 2022, grâce aux recettes générées par Les Leçons persanes, la France était le 1er pays au monde en termes de recettes des films russes à l’étranger (659 535 $), devant le Mexique, le Pérou, l’Allemagne et la Colombie. En revanche, c’est le thriller Rang n°19 d’Alexandre Babaev qui a généré le plus d’entrées dans le monde sur ces six mois (492 992 sur 20 pays), suivi justement des Leçons persanes (sorti en France, Portugal, Italie, Nouvelle-Zélande et Australie ; 65 882 entrées ce semestre ; 1,17 million sur 12 pays depuis le début de sa carrière à l’étranger et 49 600 en Russie) et c’est le film d’animation La Princesse et le monstre charmant, déjà sorti en 2021 dans bon nombre de pays (mais pas en salle en France ; accessible sur Canal+29), qui clôt le podium avec 44 437 entrées (109 268 spectateurs sur 14 pays depuis le début de sa carrière à l’étranger et 728 500 en Russie)30.

J’en profite pour signaler la parution ce mois-ci, dans le numéro 55 de la revue scientifique « Slavica Occitania », du long entretien que j’ai accordé à Jasmine Jacq sur l’histoire de l’exportation du cinéma soviétique et russe31 où je reviens, justement, sur les différents moyens qui ont prévalu pour exporter l’image de la Russie (et de l’URSS) à l’étranger via le cinéma.


Françoise Navailh : Puisque vous parliez de la France, revenons un peu sur le Festival de Cannes. Que s’est-il passé autour du cinéma russe ?

Joël Chapron : Comme je le disais, et suivant la position du gouvernement français, le festival a décidé très tôt d’exclure la présence d’un pavillon russe au Marché du film, de ne pas accréditer d’officiels russes et de trier sur le volet les journalistes russes en fonction de la position de leurs médias. Cela a évidemment créé des tensions, notamment chez les journalistes, certains ayant quitté le pays, mais continuant de travailler pour un média encore considéré comme « officiel »… Pour ce qui est des films, Thierry Frémaux, le directeur général du festival, avait dit, très tôt également, qu’il n’était pas question de boycotter les films russes pour la seule raison qu’ils sont russes. Il a donc vu et pris en compétition La Femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov, malgré les récriminations des Ukrainiens et de quelques Français qui reprochaient à ce film d’avoir été cofinancé par Roman Abramovitch, sous sanctions européennes (mais pas américaines). On s’attendait à ce que la conférence de presse soit houleuse, voire chahutée, mais il n’en fut rien – c’est moi qui l’animais et la traduisais –, et l’écrasante majorité des questions n’a porté que sur le côté artistique du film. Celui-ci fut très bien accueilli, mais n’eut aucun prix ; seuls les neuf jurés savent si la situation politique les a incités à ne pas le primer ou s’ils s’en sont uniquement tenus à des considérations artistiques. Il y eut un autre film « russe », mais sélectionné dans la programmation de l’ACID (programmation de films d’auteur pointus projetée en parallèle du festival) : How to Save a Dead Friend (titre en anglais en attendant que le film sorte un jour en France) de Maroussia Syroetchkovskaïa. Je mets « russe » entre guillemets, car, s’il s’agit bien d’une réalisatrice russe et d’un film tourné en russe et en Russie, la production est suédo-norvégo-franco-allemande ; ce film est « le message d’une génération réduite au silence ».


Françoise Navailh : Et que s’est-il passé autour des Oscars ?

Joël Chapron : L’Academy of Motion Picture Arts and Sciences ne s’était pas du tout prononcée sur un éventuel boycott et a donc envoyé au président du comité russe des Oscars, le réalisateur Pavel Tchoukhraï, les documents à remplir pour soumettre un titre. Mais, avant même que le comité se réunisse, Nikita Mikhalkov (qui vient, d’ailleurs, de passer sous sanctions européennes avec tous ses bien gelés en Europe compte tenu de l’activisme poutinien qu’il déploie) a dit, fin août, qu’il quittait ce comité et, surtout, en septembre en tant que président de l’Académie du cinéma russe : « Il me semble que choisir un film pour aller représenter la Russie dans un pays qui, de fait, nie aujourd’hui l’existence de la Russie est absurde32. » Cela a créé un scandale, Pavel Tchoukhraï a démissionné le 26 septembre pour n’avoir été ni consulté ni même avoir pu réunir le comité, suivi en cela par Andreï Zviaguintsev, Nikolaï Dostal, Sergueï Selyanov, Alexeï Outchitel… Pour enfoncer le clou, Nikita Mikhalkov a, en novembre, déclaré que la Russie ne soumettrait plus de films aux Oscars « tant qu’y seront sélectionnés des films contraires aux valeurs russes (…) Ils doivent avoir un certain pourcentage de films « de couleur » (comprendre : minorités visibles), de films de représentants LGBT, etc.33 »


Françoise Navailh : Vous avez mentionné le nom d’Andreï Zviaguintsev. Que devient-il ? Où est-il ? Et pouvez-vous nous en dire plus sur ceux qui sont partis, ceux qui sont restés… ?

Joël Chapron : Andreï Zviaguintsev a contracté un Covid très violent début juillet 2021 qui l’a conduit à l’hôpital, puis, son état se dégradant, il a été transféré dans une clinique allemande d’où il n’est sorti qu’en juin 2022. La guerre ayant éclatée entre-temps et sa position politique étant claire, il s’est installé en France en juin, s’adapte et a des projets de films ici. Kirill Serebrennikov, après vingt mois d’assignation à résidence, avait recouvré une certaine liberté de mouvement en Russie, mais la guerre l’a surpris en plein tournage de Limonov (l’adaptation qu’ont scénarisée Pawel Pawlikowski et Ben Hopkins d’après le livre d’Emmanuel Carrère, avec Ben Whishaw et Viktoria Mirochnitchenko – qu’on a découverte dans Une grande fille de Kantemir Balagov –, et produite par WildSide, Chapter2, Pathé, Fremantle España, France 3 Cinéma et Vision Distribution). Comprenant qu’il ne lui serait plus possible de rester dans ce pays, il l’a quitté mi-mars et a, depuis, participé à Cannes avec La Femme de Tchaïkovski (il n’avait pas pu sortir du pays en 2021 pour venir y présenter La Fièvre de Petrov), monté en juin Der Freischütz de Carl Maria von Weber à Amsterdam, ouvert le Festival d’Avignon en juillet dans la cour du Palais des Papes avec son adaptation très personnelle du Moine noir de Tchekhov (qu’il remontera au Théâtre du Châtelet du 16 au 19 mars prochain), repris le tournage de Limonov (il a fallu reconstruire tout le décor dans les pays baltes) qu’il a fini, embrayé sur les repérages en Uruguay de son film suivant adapté de La Disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez. Il travaille déjà sur Parsifal de Wagner qu’il montera en avril à l’opéra de Vienne, puis Lohengrin qu’il montera en ouverture de la saison prochaine à l’Opéra-Bastille… et je pense que j’en oublie ! Il est passé à Paris début octobre pour venir chercher son diplôme de docteur honoris causa de l’université de Nanterre dont cette dernière l’avait gratifié quand il était assigné à résidence à Moscou et qui lui a organisé une belle réception avec discussion avec les étudiants.

Malheureusement, il n’en va pas de même pour tous ceux qui ont quitté le pays et doivent s’adapter à leur nouvelle situation, qu’ils soient réalisateurs, acteurs, producteurs, etc., comme Tchoulpan Khamatova, Kira Kovalenko, Kantemir Balagov, Ivan Vyrypaev, Natalia Merkoulova, Alexeï Tchoupov, Ilya Stewart, Maria Chalaeva, Alexandre Rodnianski, Ira Verbitskaïa, Renata Litvinova (qui jouera les 26, 27 et 28 janvier 2023 au théâtre Hébertot la pièce qu’elle a écrite et qu’elle met en scène, Cactus), la chanteuse et compositrice de musiques de films Zemfira… À l’inverse, certains ont pris fait et cause pour la fameuse « opération spéciale », comme Nikita Mikhalkov, Vladimir Machkov, Andrei Konchalovsky (qui, en août, a déclaré que Poutine est « un homme sacrément intrépide [смельчак] », qu’il « risque sa vie et fait preuve d’une bravoure absolument héroïque (…) » en ayant lancé un défi à l’incarnation du Mal mondial que sont les États-Unis, listant ceux qui ont tenté de combattre ce pays, comme de Gaulle, Saddam Hussein, Kadhafi34, et qui s’apprête à tourner une série en seize épisodes intitulée Héros et dégénérés. Chronique de la révolution russe courant sur les années 1904-192435…), Konstantin Lavronenko (l’acteur du Retour et du Bannissement de Zviaguintsev, pour lequel il a obtenu le seul Prix d’interprétation masculine qu’ait jamais remporté un film d’un pays de l’ex-URSS), Tigran Keossaian (ses positions lui ont valu d’être mis sous sanctions et même d’être considéré comme persona non grata au Kazakhstan ; il est, par ailleurs, l’époux de Margarita Simonian, la sulfureuse directrice générale de Russia Today), Marat Bacharov (rendu célèbre grâce à La Noce de Pavel Lounguine)… D’autres semblent avoir été l’objet de chantage et de menaces pour qu’ils adhèrent au programme poutinien (cela avait même commencé avant la guerre36) ; il est difficile de savoir qui soutient ce dernier avec enthousiasme. D’autres encore se terrent et se taisent tant dans le pays qu’en dehors pour ne pas faire subir à leurs proches la vindicte du pouvoir.

Alexandre Sokourov est un cas un peu à part. Membre, depuis 2018, du Comité des droits de l’homme que Poutine a créé par décret en 2004, il a plusieurs fois fait entendre sa voix, allant contre l’idéologie en vigueur et déclarant clairement, dès 2014 – donc avant que Poutine l’y nomme ­–, être contre l’invasion du territoire ukrainien. Ce Comité, dès le 6 mars 2022, s’est prononcé contre la guerre en Ukraine37. En août, juste avant qu’il vienne présenter, en compétition au festival de Locarno, sa dernière œuvre, Un conte de fées (Hitler, Staline et Mussolini sont au purgatoire et attendent que s’ouvrent les portes du paradis…), il pose ouvertement la question à Vladimir Poutine de la nécessité d’avoir un département entier du FSB à l’intérieur même du ministère de la Culture, dirigée par un général, dont la tâche est de s’occuper de la censure, mais il n’obtient pas de réponse38. En novembre39, il y eut du ménage de fait dans ce Comité qui compte 46 membres : 10 en ont été exclus et 10 autres inclus, mais Sokourov en est toujours membre. Résolu à rester dans le pays, il semble cependant comprendre que ses prises de position publiques ne changeront pas la face du pays, disant même qu’il est possible que des metteurs en scène comme lui ne puissent plus travailler40...


Françoise Navailh : Et qu’en est-il de Sergueï Loznitsa ?

Joël Chapron : Sergueï Loznitsa est ukrainien et n’a plus mis les pieds en Russie depuis des années. Il vit à Berlin et voyage beaucoup. Dès le début de la guerre, il a déclaré soutenir les artistes russes opposants à Poutine et a démissionné avec fracas de l’Académie européenne du cinéma qui venait d’annoncer que tous les films russes seraient exclus de la sélection à venir. Cela lui a également valu d’être exclu de l’Académie du cinéma ukrainien mi-mars et il est globalement détesté par le milieu cinématographique ukrainien, ce qui a même poussé Volodymyr Zelensky à prendre sa défense au cours d’une interview. Il a reçu le prix international de la SCAM à Paris lors du festival du Cinéma du réel en mars pour son film Mr. Landsbergis (premier président de la Lituanie indépendante qu’il a longuement interviewé et il a inclus dans le film de nombreuses images d’archives). Puis il a présenté un autre film de montage d’archives à Cannes hors compétition, L’Histoire naturelle de la destruction (la Bibliothèque publique d’information du centre Pompidou le montrera en sa présence le 12 janvier au soir), et y a reçu l’un des trois prix France Culture remis cette année. Enfin, Sophie Dulac Distribution a sorti, le 14 septembre 2022, Babi Yar. Contexte, le film qu’il avait présenté hors compétition à Cannes en 2021 et qui, porté par une presse dithyrambique, a dépassé les 10 000 spectateurs – fait rarissime pour un film de montage d’archives. Il vient de monter à Vilnius et en lituanien sa première adaptation théâtrale, Les Bienveillantes d’après Jonathan Littell, et travaille sur plusieurs projets.


Françoise Navailh : Revenons en Russie. Où en est la fréquentation ?

Joël Chapron : Dès le mois de mars, la fréquentation des salles de cinéma s’est effondrée : 7,59 millions de spectateurs, soit une chute de 51,8 % par rapport à mars 2021 et même 4 millions de spectateurs de moins qu’en mars 2020 lors de la panique du début du Covid-19. Cette chute s’est poursuivie : 5,04 millions de spectateurs en avril, 4,69 en mai (contre 18,77 en mai 2019 !)41… Pour retrouver un si bas niveau de fréquentation, il faut remonter à 2009, il y a treize ans ! En juillet, le nombre de spectateurs était de 5 fois inférieur à celui de juillet 2019.

Les statistiques du premier semestre, si on les compare au premier semestre pré-pandémie de 2019, donnent les chiffres suivants : 247 nouveaux films sont sortis (contre 304), dont 148 étrangers (222). Le nombre total de spectateurs s’est élevé à 48,6 millions (112,9) et la part de marché russe à 49,9 % (29,5 %)42 – en fin d’année, elle pourrait dépasser la barre des 50 %. Cette part de marché exceptionnelle, jamais atteinte depuis la Perestroïka, serait une victoire si la fréquentation était sensiblement la même d’une année sur l’autre, mais c’est loin d’être le cas. Quand on entre dans le détail, on voit que les films étrangers avaient attiré au premier semestre 2019 79,6 millions de spectateurs, puis, en 2020, 29,1 seulement (report de très nombreuses sorties), en 2021, 46 millions et 24,4 millions cette année. Alors que le nombre de spectateurs des films russes, malgré la pandémie, était resté stable : 33,3 millions, 32,4 et 33,1 en 2019, 2020 et 2021. En 2022, ils n’étaient plus que 24,3 (9 millions de moins), alors même qu’il est sorti 93 films nationaux contre 92 en 2021 ! Cela veut concrètement dire que les films russes n’ont pas pu contrer l’absence des films des majors, mais surtout qu’ils n’ont pas su garder leurs propres spectateurs. 6 films sur les 10 plus grands succès du premier semestre, toutes nationalités confondues, étaient sortis avant la guerre43. L’un des plus importants producteurs de films, Sergueï Selyanov, disait qu’il faudrait monter le niveau de production à 350-400 longs-métrages par an dont 35 à 40 généreraient 85-90 % du box-office pour combler le vide laissé par la disparition des blockbusters américains44.

La fréquentation, qui était timidement repartie à la hausse en août puis en septembre, s’est de nouveau effondrée lors de l’appel à la mobilisation partielle le 21 septembre (-6,2 % de spectateurs en moins sur tout le mois45), mais le succès du Cœur du talus (voir ci-dessous) en octobre l’a fait bondir de 72 %46 ! Des voix, y compris celle de Nikita Mikhalkov, se sont fait entendre pour demander que les personnes travaillant dans le secteur cinématographique soient exemptées, mais rien n’y a fait et tous les hommes de moins de trente ans refusant cette mobilisation se sont terrés chez eux, voire ont quitté les pays – de nombreuses productions en cours ont dû résoudre le problème des départs inopinés de chefs de poste et de techniciens, voire d’acteurs, du jour au lendemain... Les jeunes ont d’autant moins eu envie de sortir au cinéma qu’il y eut des cas où la police attendait à la sortie des salles de spectacle pour relever les identités et vérifier si la personne était mobilisable ou non47. La raison avancée par le ministère de la Culture de la « disparition » des hommes dans les salles de cinéma était que les nouveaux films russes avec des héroïnes intéressantes attiraient plus le public féminin48 !


Françoise Navailh : Le paysage de la distribution, compte tenu du retrait des majors américaines, a dû changer.

Joël Chapron : Il a même beaucoup changé. Les majors américaines, cessant leurs activités, ont plongé leurs partenaires russes dans des affres terribles. D’où des transformations en profondeur. Le directeur général de SPPR, qui sortait les films Sony, l’a transformée en Kontent-Klub ; celui de UPI qui sortait les films Universal en Atmosfera Kino – les deux attendant/espérant le retour des majors en Russie. SPPR et UPI, en plus des films américains, sortaient également des blockbusters russes : c’est sur ces films-là que ces sociétés portent leurs efforts. La holding NGM a lancé en octobre une société, NGM Distribution, présidée par l’ancien directeur de Fox et Disney en Russie. Parallèlement, poussée par l’idéologie en vigueur, une nouvelle société de distribution visant à promouvoir les films russes s’est créée au sein de l’Association des propriétaires de salles, intitulée AVK’PRO (AVK étant le sigle de l’Association). Enfin, si la « nouvelle réalité » a eu un impact moindre sur les distributeurs historiquement indépendants des majors, elle a changé pour beaucoup leur mode de fonctionnement, voire leur implantation hors du pays.


Françoise Navailh : Et les salles de cinéma ?

Joël Chapron : L’Association des propriétaires de salles avait demandé en tout une aide de l’État de 6,5 milliards de roubles ainsi qu’un abandon de certaines taxes, mais aucune de leurs demandes, faites mi-mai49, n’a été satisfaite. Selon la société Neva Film Research, spécialisée dans les statistiques de l’exploitation, sur les 2 161 établissements cinématographiques ouverts le 1er janvier, il n’en restait plus que 2 022 le 1er juillet (-6,4 %) ; sur les 5 704 écrans, 4 996 seulement (-12,4 %) – ces chiffres n’incluent pas les mono-écrans ne fonctionnant qu’irrégulièrement (il semblerait que, si on incluait les mono-écrans qui ont fermé, on ne compterait plus qu’environ 3 500 écrans…). C’est dans les villes de province de plus de 1 million d’habitants qu’on a assisté aux fermetures les plus importantes : Omsk a perdu 34 % de ses écrans en six mois, Samara 29 % – contre respectivement 16 % et 14 % pour Moscou et Saint-Pétersbourg. Parallèlement, 56 nouveaux établissements ont ouvert leurs portes (soit 141 écrans)50. C’est donc compte tenu de cette situation que les pouvoirs locaux de certaines régions ont décidé de soutenir, à leur échelle, les salles de cinéma : c’est le cas des régions de Moscou, Nijni-Novgorod, Vladivostok, Saratov… qui ont apporté un soutien financier dont le mécanisme diffère d’une région à l’autre51.

Par ailleurs, la fameuse Carte Pouchkine, acquise par quelque 5 millions de jeunes, a porté ses fruits, notamment en mars : 1,5 million de tickets de cinéma ont été acquis via cette Carte. Les jeunes avaient 212 films à leur disposition, et 100 000 tickets ont été achetés pour la rétrospective des films d’Andreï Tarkovski52. De février à septembre, 21,6 % des tickets vendus (soit 3,58 millions) pour les films russes l’ont été via la Carte Pouchkine53.

La chute de la fréquentation en Russie a eu pour corollaire un rééquilibrage sur l’ensemble de la CEI. On estimait, ces dernières années, que 90 % des spectateurs de la CEI étaient en Russie : fin mai, ils n’étaient plus que 70 % ! Cela est dû à la fois au non-boycott de nombreux pays par les majors américaines (la Biélorussie s’en voit privée, mais pas le Kirghizstan, la Géorgie…), mais aussi par l’état d’esprit de la population qui diffère d’un pays à l’autre. Les films russes n’y ont pas le même attrait : en 2021, ils s’octroyaient une part de marché de 20,2 % en Biélorussie (29,7 % avec 126 nouveaux titres sur les trois premiers trimestres de 202254 !), 5,8 % au Kazakhstan, 2,4 % au Kirghizstan, 0,9 % en Arménie, 0 % (aucun film russe) en Géorgie… La situation est loin d’être uniforme sur l’ensemble de ce territoire55.


Françoise Navailh : Y a-t-il une réduction du volume de production et quels films se font depuis février ?

Joël Chapron : Il faut se rappeler, tout d’abord, que faire un film est un travail de longue haleine. Tous les films qui sont sortis cette année ont été tournés avant la guerre. Certains ont vu leur tournage interrompu, d’autres leur postproduction, mais rien de ce qui est sorti n’a eu de début de tournage après le 24 février. Or, la situation politique était, certes, déjà tendue et les orientations du ministère de la Culture étaient déjà assez claires, mais des films se faisaient hors de ces « thématiques prioritaires ». Nombreux sont ces films qui ne verront pas le jour tant que ce régime est en place, dont, par exemple, Un conte de fées d’Alexandre Sokourov ou Décembre de Klim Chipenko, déprogrammé en octobre56, qui relate les derniers jours du poète Sergueï Essenine qui s’échappe de la clinique psychiatrique pour rejoindre la danseuse américaine Isadora Duncan venue pour l’aider à quitter le pays (il se pendra à l’hôtel Astoria en décembre 1925). C’est au sujet de ces films interdits, déprogrammés, reportés…, que j’ai publié une tribune dans « Le Monde » fin novembre57. La Fuite du capitaine Volkonogov dont se réjouissait tant le ministère de la Culture russe au moment de l’annonce de sa sélection à Venise en juillet 202158 ne semble pas trouver anormal – c’est un euphémisme – que ce film ne sorte pas en salle... J’en profite pour signaler que j’ai laissé passer dans cette tribune une erreur concernant le film La Famine de Tatiana Sorokina : cette famine est celle des années 1920 en Russie, et non celle des années 1930 en Ukraine.

Pour ce qui est de la production depuis février, je ne vois pas de baisse substantielle de tournages aujourd’hui. On tourne dans tous les studios de Russie, du nord au sud, jusqu’en Yakoutie, des premiers films (beaucoup), des documentaires, de l’animation… Le Premier ministre a rappelé, début avril, qu’il est « indispensable de faire de bons films russes basés sur les valeurs du pays qui sont importantes pour la préservation de la mémoire historico-culturelle et l’éducation de la génération montante (…) et qu’y soit présent un vrai patriotisme59 », ce qu’a immédiatement confirmé la ministre de la Culture, Olga Lioubimova, disant que « les thématiques et les voies à suivre auxquelles le ministère de la Culture recommandait de prêter attention ont toujours existé. (…) Désormais, nous allons scruter les nouveaux projets. Nous attendons beaucoup de films familiaux, de drames sportifs et historiques – tout ce que je viens de lister peut être rattaché à la voie patriotique60. » Pour ce faire, le Premier ministre annonce début mai que 5,5 milliards de roubles supplémentaires sont affectés à la production (soit un total de 14,5 milliards61).

Comme je l’ai dit, les salles de cinéma sont délaissées par l’État malgré leur situation parfois dramatique, car celui-ci a décidé de faire porter tous ses efforts sur la production. Les pouvoirs publics se convainquent que de nombreux films tournés dans le droit-fil des fameuses thématiques ramèneront le public russe dans les salles. C’est pourquoi l’investissement dans la seule production est exceptionnellement élevé : alors que le budget annuel qui lui était classiquement dévolu depuis environ cinq ans oscillait entre 8 et 10 milliards de roubles, il a été porté, en plusieurs étapes depuis fin 2021, à 17 milliards (chiffre arrêté au 25 août), soit une hausse de 233 % en regard de celui investi en 202162 ! Les chiffres annoncés par le ministère pour le soutien à la production sont de 11,6 milliards en 2023, puis de 12,28 en 2024 et autant en 202563.

À la lecture des synopsis dont les pitchings organisés cette année par le Fonds du cinéma et par le ministère de la Culture donnent la tonalité, on se demande bien quel sera leur niveau artistique – et, surtout, si le public suivra. Même si certains (de moins en moins, semble-t-il) sont très éloignés des « thématiques prioritaires » du ministère de la Culture, on trouve aussi des projets comme La Chute du Phénix où un groupe de lycéens arrive à démanteler de l’intérieur une puissante organisation… néo-nazie (film soutenu par le synode de l’Église orthodoxe, le parti Russie unie, l’organisme Officiers de Russie…), La Soie rouge qui montre le 6e congrès du Parti communiste chinois qui s’est tenu près de Moscou en 1928 (le film, coproduit par la Chine, est censé sortir pour l’inauguration du gazoduc « Force de Sibérie-2 » en 2024) ou Presque héros de l’Union soviétique qui met en avant les mal-voyants ayant contribué à la victoire sur les nazis durant la Seconde Guerre mondiale64... Début octobre, le ministère de la Culture, après une séance de pitchings consacrée exclusivement aux films de long métrage traitant des « changements globaux géopolitiques et sociaux dans l’histoire de la Russie contemporaine » a décidé de soutenir le projet Le Musicien de David Dadounachvili qui raconte « l’histoire d’un jeune musicien européen qui se retrouve en Ukraine durant l’opération militaire spéciale et devient le témoin des crimes commis par le régime de Kiev contre son propre peuple » (sic). Lors des pitchings de décembre, il y eut un projet de comédie Pour les troupes aéroportées, un intitulé Sébastopol 1942, un sur la libération par les Russes d’étudiants indiens emprisonnés par les Ukrainiens, un sur le général qui a fondé le groupe d’intervention Alfa…65

Une nouvelle liste de « thématiques prioritaires » a été établie fin novembre66 (que j’ai traduite pour « Le Film français »67) pour les pitchings de 2023 et dont la teneur encore plus ahurissante que les précédentes fait froid dans le dos.

Quoi qu’il en soit, on ne pourra juger ces films que dans plusieurs mois, voire années, car ils ne verront évidemment le jour qu’en 2023, voire 2024. Toujours est-il qu’une liste établie mi-2022 faisait état d’environ 230 films en pré-production, dont ceux de Nikolaï Khomeriki, Alexeï Fedortchenko, Ivan I. Tverdovski, Timour Bekmambetov68…, d’une quarantaine en tournage, dont ceux de Klim Chipenko (Le Défi, avec un tournage dans l’espace), Pavel Lounguine (La Reine des likes69), Igor Volochine…, et d’environ 150 en postproduction, dont ceux d’Ilya Chagalov, Alexeï Guerman Jr, Pavel Tchoukhraï (ces trois-là sont cités parmi d’autres dans ma tribune du « Monde » sur les films dont on ne sait pas s’ils sortiront un jour en Russie), Ella Manjeeva, Boris Khlebnikov, Iouri Bykov… Certains de ces films étaient censés être coproduits, mais je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui des investissements étrangers.


Françoise Navailh : Assiste-t-on à un retour de la censure, alors même qu’elle est déclarée interdite dans la Constitution de 1993 ?

Joël Chapron : Fin novembre, la Douma a entériné, à l’unanimité, de nouvelles interdictions qui concernent le cinéma, le livre, Internet, etc., prohibant : « la propagande des mœurs LGBT, celle de la pédophilie, l’information auprès des adolescents incitant à changer de sexe, ainsi que l’exposition de relations ou de préférences sexuelles non traditionnelles. » Est appelée « propagande » l’exposition de relations homosexuelles sous un jour positif et leur représentation les mettant à égalité avec les relations hétérosexuelles. Les infractions sont assorties de peines pécuniaires, allant pour les personnes morales jusqu’à l’interdiction d’exercer durant trois mois et, pour les étrangers, jusqu’à l’expulsion du territoire70.

À l’inverse, la classification des films qui était très rigide (tous publics, 6+, 12+, 16+, 18+) a été abolie par la Douma le 15 décembre71 et il ne reste plus que l’interdiction 18+ (donc « interdit aux moins de dix-huit ans »). Désormais, les distributeurs et les exploitants peuvent indiquer « pour public familial », « pour enfants de moins de 6 ans », « pour enfants de primaire », « pour collégiens », « pour lycéens » (la formulation en russe est différente, mais c’est cela qu’elle sous-entend dans les différences d’âge), « déconseillé aux enfants ». Il n’est pas dit dans le texte si le distributeur ou l’exploitant est responsable si un enfant sort traumatisé par un film et que ses parents se retournent contre le cinéma…


Françoise Navailh : Qu’en est-il des coproductions avec les pays étrangers ?

Joël Chapron : Alors que la Russie avait mis des années à adhérer au programme européen Eurimages grâce auquel les films qu’elle coproduisait pouvaient obtenir des fonds, le Conseil de l’Europe l’a exclue, le 23 mars, de ce programme ainsi que de l’Observatoire européen de l’audiovisuel72. Le ministère de la Culture russe a décidé, en juin, d’examiner les demandes des producteurs russes se retrouvant du jour au lendemain privés d’un cofinancement attribué ces dernières années à des films pas encore terminés73. Je ne sais pas à quel stade en sont les quelques coproductions suivantes, mais elles avaient obtenu une aide d’Eurimages en 2020 et en 202174 : Architecton de Viktor Kossakovski (avec l’Allemagne et la France), Snow Is Falling Up de Mikhaïl Borodine (avec la Slovénie et la Turquie), Kretsul d’Alexandra Likhatcheva (avec la Lettonie), Dandelion Nectar d’Anna Kouznetsova (avec la Finlande) ; La Fuite du capitaine Volkonogov et Conférence d’Ivan I. Tverdovski avaient également obtenu une aide en 2020, mais ces deux films sont terminés. Pour ce qui est des coproductions avec la France, nous verrons la sortie, le 11 janvier 2023, de Grand marin, le premier film en tant que réalisatrice de Dinara Droukarova, qui est une coproduction majoritairement française et minoritairement islando-belgo-russe (le film sort en Russie le lendemain, 12 janvier).

Néanmoins, la Russie conclut des coproductions avec d’autres pays : Central Partnership, filiale de Gazprom-Media, a annoncé le lancement d’une coproduction avec… l’Iran en juin 202275, juste avant que la Russie et l’Iran ne signent à Moscou un mémorandum sur la collaboration dans le domaine cinématographique76 !


Françoise Navailh : Et la fondation Kinoprime qu’a ouverte Roman Abramovitch et dont on a beaucoup entendu parler comme d’un nouveau « guichet », existe-t-elle encore ?

Joël Chapron : Oui. Ouverte en mars 2019 et dirigée par Anton Malychev, elle a investi près de 3 milliards de roubles dans la production cinématographique depuis l’origine, répartis dans 66 projets (sur environ 600 dossiers soumis). 11 projets ont été soutenus depuis le début de l’année pour 240 millions de roubles d’investissement au total – soit bien moins que précédemment. Anton Malychev explique cela par la frilosité des producteurs qui ne savent plus ce que vont devenir les projets, sachant que la participation des films à un festival international (comme La Femme de Tchaïkovski La Fuite du capitaine Volkonogov) était l’un des buts recherchés au même titre qu’un grand succès public. La fondation veut continuer d’aider le secteur de la production en soutenant des metteurs en scène habités par leur film.

Néanmoins, le fait que Roman Abramovitch soit sous sanctions induit, pour certains, qu’il faut boycotter les films de sa fondation. À titre personnel, je ne suis pas d’accord : on ne juge pas un film sur son passeport, ni même sur son financement ou sur la position politique des artistes impliqués. On doit juger un film pour ce qu’il est et ce qu’il dit. Je sais que certains ne partagent pas ma position, mais je n’en change pas. Je rejoins ceux qui lisent Voyage au bout de la nuit, mais pas les écrits antisémites de Céline. Je reverrai Cinq soirées de Nikita Mikhalkov, mais pas les suites qu’il a données à Soleil trompeur et continuerai de me faire l’écho de ce qu’il profère aujourd’hui pour que le monde sache à quoi s’en tenir sur lui.


Françoise Navailh : Je partage totalement ce point de vue. Et j’ajoute que Partition inachevée pour piano mécanique est un chef-d’œuvre qui a changé, dans le monde entier, l’approche du théâtre de Tchekhov. Mais pour lui, comme pour d’autres, l’âge mûr semble un naufrage. L’évolution de Konchalovsky, peut-être prévisible si on avait mieux regardé, est également triste. Finalement, que voient donc les Russes depuis le début de cette année ?

Joël Chapron : Malgré les tentatives de redorer le blason de l’armée russe et la remise sur le métier des films sur la Seconde Guerre mondiale, ces derniers n’emportent pas l’adhésion, même quand ils sont tournés comme des films d’action. Les deux films du printemps, 1941. Les Ailes au-dessus de Berlin de Konstantin Bouslov et Premier Oscar de Sergueï Mokritski, n’ont attiré que quelques centaines de milliers de spectateurs chacun, loin des attentes des producteurs. Les analystes estiment que le public est déjà largement abreuvé d’informations sur les opérations militaires et ne tient pas à voir d’images les illustrant au cinéma. De plus, l’effondrement de la fréquentation et l’absence de blockbusters ne permettent plus aux distributeurs de s’appuyer sur les bandes-annonces et la publicité dans les salles pour lancer un nouveau film. La situation a également modifié la durée d’exposition des films : si, auparavant, les films disparaissaient des écrans après la quatrième ou cinquième semaine, les exploitants tirent désormais au maximum sur la corde du succès, quand il y en a un : Uncharted, de Ruben Fleischer, film d’aventures américain sorti en Russie le 10 février (le 16 en France), a engrangé la moitié de ses recettes après le 24 février et est resté dans le top 3 des meilleures entrées durant onze semaines77 !

D’après mes calculs, les Russes auront vu légalement défiler d’ici la fin de l’année sur les écrans des salles autour de 550 films, dont environ un tiers sont russes. Ils voient bien évidemment tous les films des pays et des sociétés qui ne les boycottent pas, des films indépendants américains, beaucoup de films européens… Hormis les films des majors américaines, tous les autres films sont toujours présents.

Pour ce qui est des succès de l’année, voici le top 10 de 2022 avec les chiffres arrêtés au 18 décembre78. N°1 – Uncharted, 4,85 millions de spectateurs (sorti avant la guerre) ; n°2 – Le Cœur du talus (Сердце пармы – « парма » est un régionalisme de l’Oural absent de nombreux dictionnaires et qui définit une sorte de talus moussu couvert de conifères) d’Anton Meguerditchev (le réalisateur du thriller Métro et du drame sportif 24 secondes) qui conte, sous forme épique, l’histoire d’un prince au XVe siècle lorsque la Moscovie conquiert la principauté de Grande Perm, 3,07 M ; n°3 – Finnik, film d’animation pour enfants de Denis Tchernov, 1,84 M ; n°4 – Mort sur le Nil de Kenneth Branagh (Fox ; sorti avant la guerre), 1,82 M ; n°5 – Artek. Le Grand Voyage, comédie familiale de Karen Zakharov et Armen Ananikian, 1,31 M ; n°6 – Seule, film-catastrophe de Dmitri Souvorov, basé sur l’histoire vraie d’une catastrophe aérienne en Sibérie en 1981, 1,24 M ; n°7 – Yolki-9, 9e opus de la comédie familiale des Yolki, d’Alexandre Loupachko, 1,20 M ; n°8 – Pierre Ier. Dernier tsar et premier empereur, film historique d’Andreï Kravtchouk, 1,14 M ; n°9 Mister K.O., drame sportif sur le boxeur soviétique Valeri Popentchenko d’Artiom Mikhalkov, 1,11 M ; n°10 – Désobéissant, comédie de Vladimir Kott et Viktor Khoriniak (sorti avant la guerre), 1,10 M. Ce classement est différent si l’on considère les recettes, car les tickets pour les films américains sont plus chers, mais, d’ici la toute fin d’année, il risque de bouger encore : Pierre Ier… et Yolki-9 sont sortis fin novembre et début décembre et vont donc continuer leur carrière, et la concurrence des comédies et des films d’animation à la toute fin d’année risque aussi de faire apparaître de nouveaux titres.

Quels enseignements en tirer ? On s’aperçoit qu’il n’y a aucun film de guerre parmi les films russes (aucun dans le top 20), qu’on y trouve 3 comédies loin des « thématiques prioritaires » et que, pour que ces dernières attirent le public, il faut transformer les drames ou les épopées en films d’action. De fait, les exploitants reconnaissent que c’est la comédie ainsi que l’animation pour enfants qui remportent majoritairement l’adhésion de spectateurs… quand ils se rendent encore en salle ; ils disent même ne pas vouloir montrer de tragédies ni de films de guerre.

Le Cœur du talus (je sais, c’est moche !) fut une vraie déflagration : meilleur démarrage d’un film russe de l’année, budgeté à 714 millions de roubles (dont 224 provenant du Fonds du cinéma non remboursables) avec une campagne télé massive et tous les supports possibles mis à contribution. Sorti le 6 octobre, il a sans doute pâti de la mobilisation partielle, mais c’est vraiment le seul qui ait réussi à tirer son épingle du jeu. Il faut néanmoins souligner l’abîme qui sépare la fréquentation des cinémas entre septembre et octobre 2021 et septembre et octobre 2022 : en 2021, entre 41 % et 56 % des spectateurs étaient des hommes (sondage fait durant six week-ends), en 2022 ils n’ont sur aucun de ces six week-ends franchi les 33 %79. L’exode depuis février a largement dépassé le million de personnes, majoritairement des hommes, et la mobilisation partielle n’a fait qu’accroître le nombre de départs, notamment chez les hommes de moins de trente ans.


Françoise Navailh : Est-ce que la situation a renforcé le piratage qui, je crois, était en recul ?

Joël Chapron : Pour tenter de garder la tête hors de l’eau, les exploitants ont lancé plusieurs pistes pour réduire leurs frais. L’une des premières fut de cesser de payer à la RAO (la société des auteurs russes) la somme qu’ils doivent prélever sur leurs recettes pour régler les droits d’auteur des compositeurs de la musique des films. Ils ont demandé de ne plus payer les droits d’auteur des compositeurs de musique des films vendus par des sociétés étrangères de « pays inamicaux »80.

Par ailleurs, il semblait évident que le piratage allait repartir de plus belle. L’annulation de la sortie de Batman par Warner la veille de la première avait fait couler beaucoup d’encre et avait amorcé ce virage vers le piratage, lequel s’est évidemment renforcé après son passage sur HBO+ en avril. Ce type de piratage a également été constaté dans quelques salles de cinéma du pays, mais sous un aspect particulier : des spectateurs louent une salle de cinéma pour y passer Batman (le film avait reçu le 25 février son visa d’exploitation, les salles qui avaient conclu un accord avec Universal l’avaient déjà téléchargé, il était donc possible de le montrer – contrairement à La Mort de Staline, par exemple, dont de telles projections avaient été durement sanctionnées), mais ne pouvaient pas faire de publicité autour du film, car la salle ne voulait pas que cette projection se sache… Néanmoins, le 27 mai, un décret présidentiel a modifié la donne en changeant « temporairement » les obligations vis-à-vis des ayants droit des États étrangers81 ! Le résultat ne s’est pas fait attendre : 182 salles ont programmé Batman le 16 juin (et 19 de plus la semaine suivante) avec des clés de projection DCP récupérées on ne sait où ou avec des Blu-ray 4K qui venaient de sortir aux États-Unis. Ce cas de figure reste une exception, car tout avait été légalement préparé et signé avant la guerre et aucun autre blockbuster américain n’était à l’époque à un tel niveau de négociation.

En revanche, l’Association des propriétaires de salles déclarait mi-juillet, sans véritablement les condamner, que 127 salles avaient projeté illégalement des films (contre, disait-elle, 16 seulement la semaine précédente). Parmi les films piratés se trouvaient Doctor Strange and the Multiverse of Madness de Sam Raimi (Disney ; sorti en France le 4 mai), Alerte rouge (Disney ; film d’animation sorti en France le 11 mars) et Sonic 2 – Le film (Paramount ; sorti en France le 30 mars)82 … Néanmoins, la qualité de projection à laquelle se sont habitués les Russes depuis deux décennies freine la rentabilité du piratage, car ces séances se font sans aucune publicité, or il faut payer du personnel, acheter la copie pirate, éventuellement fabriquer la clé, comprendre qu’il sera un jour possible aux ayants droit de savoir très exactement, à partir du serveur, où fut projeté le film, etc.

En revanche, compte tenu de la nouvelle situation, le pouvoir avait commencé, dès le 20 avril, à travailler sur un projet de loi visant à introduire un mécanisme de licence obligatoire pour les contenus étrangers. C’est un mécanisme qui existe en droit : « Il y a délivrance de licence obligatoire lorsque les pouvoirs publics autorisent un tiers à fabriquer le produit breveté ou à utiliser le procédé breveté sans le consentement du titulaire du brevet83 », mais cette licence ne s’applique quasiment qu’aux brevets pharmaceutiques, jamais lorsqu’il s’agit d’une œuvre assujettie au droit d’auteur. Dans le cas qui nous occupe – sachant que ce projet de loi n’est, fin 2022, encore qu’un projet, mais qui revient sans cesse comme une antienne, et s’est même vu, en septembre, doublé par une proposition de loi émanant d’un député du parti « Russie juste – Pour la vérité »84 –, cela aurait pris (prendrait ? prendra ?...) la forme suivante : l’État constitue une nouvelle société de gestion collective, les exploitants récupèrent le matériel numérique en le piratant (soit le doublent et le sous-titrent, soit le piratent déjà sous-titré ou doublé dans un pays partiellement russophone, comme le Kazakhstan, par exemple), le programment de manière tout à fait officielle et reversent la part due classiquement aux ayants droit (environ 50 % de la recette) à cette nouvelle société de gestion collective qui garde cette somme en attendant que les ayants droit en question (par exemple Warner ou Disney) puissent y avoir accès (et sans doute en contrepartie d’un retour dans le pays, mais ce n’est pas dit dans l’histoire…). Autrement dit, c’est du piratage légalisé, les promoteurs du projet considérant que le retrait inopiné des majors est une discrimination envers les spectateurs russes et que celles-ci enfreignent donc le droit. Nombreux sont les exploitants, distributeurs, producteurs à être vent debout contre ce projet qu’ils estiment absolument contre-productif car contrevenant aux articles de la Déclaration de Berne sur le droit d’auteur et à l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (annexé au traité de l’OMC), car ils pensent que les fameux ayants droit ne renoueront jamais de relations avec un pays qui légalise le piratage. C’est en tout cas la position de l’Association des services de vidéo russes (IVI, Okko, Amedia…) qui refuse catégoriquement ce mécanisme de peur, s’il était mis en place et qu’elles pouvaient « légalement » passer les films ainsi légalisés en Russie, de voir leurs applications sur les télés connectées et les smartphones suspendues, perdant ainsi le fruit de milliards d’investissement85. C’est également contre cette légalisation que se sont prononcés 3 grands réseaux de salles ainsi que les producteurs russes en octobre86, déclenchant une nouvelle adresse au Premier ministre de la part de l’Association des propriétaires de salles qui continue d’espérer voir la proposition de loi adoptée87.

Vu la complexité de la mise en place d’un tel système juridique, une alternative s’est fait jour : l’utilisation non contractuelle des droits avec versement obligatoire d’une redevance aux ayants droit – lesquels ayants droit sont bien sûr résidents de pays « inamicaux » qui refusent de concéder leurs films sur le territoire de la Russie, alors qu’ils le sortent à l’étranger. Il s’agirait ainsi d’une mesure temporaire n’enfreignant, disent-ils, ni le Code civil du pays ni les accords internationaux et ne concernerait pas ceux qui concèdent librement leurs films en Russie. Il faudrait ainsi un décret stipulant bien qu’aucune poursuite judiciaire ne peut être enclenchée, qu’un visa d’exploitation peut ainsi être obtenu, que cette mesure s’arrête dès lors qu’une major renoue directement avec le pays, etc. Et la fameuse « redevance » pour les ayants droit serait de… 10 % des recettes générées, car il reviendrait à celui qui fait la demande de doubler le film, en faire la publicité, le programmer dans les salles, etc., tous les frais qui, auparavant, étaient pris en charge par la major.

Inutile de vous dire qu’à cette variante s’opposent les mêmes personnes que lorsqu’il s’agit de la « licence obligatoire ». Néanmoins, cela montre bien le désarroi des salles de cinéma qui voient s’évaporer les spectateurs, fondre leurs recettes et poindre à plus ou moins long terme leur disparition. C’est l’objet de la lettre qu’a adressée l’Association à Vladimir Poutine cet été dans laquelle elle signale que « les classiques soviétiques, les ressorties de films russes, les films indiens et coréens » n’ont comblé qu’à hauteur de 5 % les pertes dues à la disparition des films des pays étrangers inamicaux88.

Les salles de cinéma n’ayant reçu aucun soutien direct cette année et ces tentatives de légalisation du piratage n’ayant, pour le moment, pas abouti, le « vrai » piratage semble donc repartir de plus belle89. À l’exception des grands réseaux qui refusent de s’y livrer, nombreuses sont les salles cet hiver à avoir opté pour Black Panther: Wakanda, Black Adam, Les Animaux fantastiques : les secrets de Dumbledore ou Thor: Love and Thunder. Il s’agit d’un autre piratage « légal ». Pour ce faire, les exploitants s’appuient sur un décret gouvernemental du 16 août 2021 (avant la guerre, donc) qui permet de faire une « avant-séance gratuite » : les spectateurs achètent un billet pour voir un court-métrage, voire un long-métrage, russe (le plus souvent un court à cause de la durée) et les exploitants projettent le blockbuster piraté en « avant-séance gratuite »90 ! On ne sait donc pas quel film était en avant-séance, mais on a des résultats astronomiques pour un court-métrage dûment enregistré ! Il semblerait que les DCP viennent directement en russe d’autres pays de la CEI qui ne sont pas boycottés par les majors américaines. Les salles ne font de la publicité que dans l’établissement, mais un film (lequel ???) a généré 1 million de dollars, les autres entre 250 000 et 300 000 dollars. Certains petits circuits estiment qu’ils rapportent un peu moins d’un tiers de leurs recettes. Pour ne pas pénaliser les producteurs russes qui vont se concurrencer autour du Nouvel An avec les comédies habituelles, les salles-pirates ont décidé de reporter la « sortie » d’Avatar : la voie de l’eau au 12 janvier – lequel Avatar 2 a attiré le week-end de sa sortie (15-18 décembre) 540 000 spectateurs dans les pays de la CEI non boycottés (hors Russie et Biélorussie, donc)91 !

Il est pour le moins curieux de voir que les pouvoirs publics russes ne s’offusquent pas de ces projections pirates, alors qu’il est formellement interdit sous peine de graves sanctions financières de montrer des films sans visa d’exploitation… Ferment-ils les yeux sur la manne qu’encaissent les salles de cinéma et qu’eux-mêmes ne leur allouent pas ?

En tout cas, le débat autour de la fameuse légalisation agite tout le secteur cinématographique depuis ce printemps sans que le ministère de la Culture ne bouge une oreille. Les exploitants, d’un côté, estiment que l’effort consenti à la production russe ne portera ses fruits que dans deux-trois ans (voire six-sept), mais que les salles ne survivront pas aussi longtemps – sauf si le ministère leur octroie un soutien financier en direct, ce qui n’est pas le cas pour le moment. Ils se disent aussi que les producteurs, même en l’absence de salles, pourront toujours vendre leurs films nationaux aux chaînes de télé, aux plateformes, voire à l’étranger, alors que les 35 000 personnes travaillant dans l’exploitation (pour environ 20 000 dans la production) se retrouveront sans emploi. Les producteurs et les 3 réseaux de salles, de l’autre côté, estiment qu’enfreindre les accords internationaux en légalisant le piratage (car il faudra bien pirater le matériel, même si les documents administratifs sont légaux) n’aura pour conséquence que de prolonger le boycott et de sans doute empêcher la vente des films russes aux pays inamicaux pendant un long moment. Ils mettent justement en avant les 35 projets financés cette année par le Fonds du cinéma et les 60 ayant reçu un complément de financement, cependant que, de son côté, le ministère affiche fièrement le soutien accordé à 150 projets92. L’affaire, en cette fin décembre, n’est toujours pas réglée, mais il est clair que, compte tenu de ce que les Russes appellent la « nouvelle réalité », on se demande bien qui va aller voir les films à thématique prioritaire et où ils pourront être vus. Car les salles, qui comptent sur les films du Nouvel An pour régler les dettes de l’année, ont compris qu’il n’y aurait pas beaucoup de titres aptes à sauver leur situation financière dans les deux-trois mois à venir et pensent ainsi mettre la clé sous la porte durant le premier trimestre 2023. Est-ce une menace pour obtenir un soutien ou bien la triste réalité ? On le saura très vite.


Françoise Navailh : Une dernière question. Vous ne travaillez plus à Unifrance ?

Joël Chapron : Non, j’ai pris ma retraite. Une retraite très active, car je présente de nombreux films, j’écris beaucoup, je fais des bonus DVD, je travaille sur les autres cinématographies des pays de l’Est que je suis aussi de près. Je suis, depuis un an, chercheur associé au Laboratoire Culture et Communication de l’université d’Avignon – et interviendrai aux Assises des industries culturelles qui y auront lieu en janvier –, je continue de sous-titrer des films, de traduire des scénarios… et aussi, comme je le peux, d’aider les artistes russes qui ont quitté leur pays et qui tentent de recommencer une vie normale en France.




Bilan chiffré de l’année 2022

(rédigé le 27 janvier : 2023)


Comme d’habitude, les chiffres diffèrent selon les sources. Le système EAIS de remontées de données des salles vers le ministère de la Culture fonctionne très bien, cependant certaines sources mettent en avant les recettes en roubles, d’autres le nombre de spectateurs, d’autres encore incluent la première semaine de janvier de l’année suivante pour que les entrées d’un film sorti en fin d’année soient comptabilisées l’année précédente (c’est, comme d’habitude, le cas cette année)…

Hormis le système de remontées de données automatisé EAIS, je cite ici deux sources, a priori fiables et néanmoins divergentes : le site de cinéma Kinopoisk et la revue Kinobusiness.

Selon EAIS93, il s’est vendu 83,2 millions de billets en 2022 qui ont rapporté 23,7 milliards de roubles. Le cinéma russe s’est octroyé 55,5 % des entrées (46,2 millions) et 52,1 % des recettes (12,3 milliards). En un an, les recettes ont fondu de 41,9 % et les entrées de 42,9 %, mais ont augmenté respectivement de 18,5 % et 16,3 % pour le cinéma russe. EAIS ne donne pas le nombre de films sortis dans l’année.

Selon Kinopoisk94, il est sorti 673 nouveaux films en 2022 (233 russes, 440 étrangers). 76,26 millions de billets ont été vendus (pour 24,43 milliards de roubles). Les films russes ont rapporté 56 % des recettes, les étrangers 44 %.
Kinopoisk établit généralement son classement en fonction de la date de sortie. 4 films cités ci-dessous, sortis en 2021, ont eu des continuations en 2022 : Le Dernier Preux Chevalier : l’envoyé des ténèbres, Spider-Man : No Way Home, Tous en scène 2, Trois Preux Chevaliers et un cheval sur le trône. Seul Le Dernier Preux Chevalier : l’envoyé des ténèbres est mentionné dans les tops 10 de 2021 et 2022. Cela est dû au fait que le film a eu deux « sorties », en décembre 2021 et avril 2022.

Selon Kinobusiness95 – qui prend en compte les sorties dans la CEI –, 730 nouveaux films ont vu le jour, incluant longs-métrages, montages de courts-métrages, programmes documentaires et musicaux (ils en avaient dénombré 600 en 2021) ; 100 autres, sortis les années précédentes, étaient en continuation en 2022. 86 millions de billets ont été vendus dans toute la CEI (-45,2 % par rapport à 2021) générant 24,381 milliards de roubles (-44,1 %). Au vu du cours du dollar, cela représenterait environ 353 millions de dollars – soit le chiffre le plus bas depuis 2005… Parmi les nouveaux films et programmes, 285 étaient russes. Ils ont attiré 53,2 % des spectateurs (45,7 millions ; contre 26 % en 2021) générant 12,3 milliards de roubles (50,4 % des recettes totales).


Tous ces chiffres laissent perplexe. Le système automatisé de remontées de données ne fonctionne que sur la seule Russie, or il donne 83,2 millions de billets. Au vu des chiffres de Kinobusiness, cela sous-entendrait que tous les autres pays de la CEI n’ont vendu que 2,7 millions de billets – ce qui est faux.


Le top 10 est (à peu près !) le suivant :

1/ Le Dernier Preux Chevalier : l’envoyé des ténèbres (Последний Богатырь: посланник тьмы). Ce film de Dmitri Dyatchenko a été sorti par Disney le 23 décembre 2021, puis repris, compte tenu du départ de Disney après le début de la guerre, par Central Partnership en avril 2022. Il aurait attiré 5,593 millions de spectateurs en 2022 selon Kinobusiness (7,54 millions selon Kinopoisk, qui inclut les presque 2 millions de spectateurs que le film avait attirés la dernière semaine de 2021 – le film pointait à la 29e place du classement 2021). Dmitri Dyatchenko est LE metteur en scène phare de ces dernières années. Il pointait en 2021 à la 3e place du top 10 avec Le Dernier Preux Chevalier : la racine du Mal (Последний Богатырь: корень зла) (7,41 millions de spectateurs) et en 2017 à la 3e place également avec Le Dernier Preux Chevalier (Последний Богатырь) (7,32 millions). Ces grands succès ne sont cependant rien comparés à celui qu’il remporte en 2023 avec Tchebourachka (voir plus bas)…

2/ Uncharted, film américain de Ruben Fleischer : 5,44 millions.

3/ À partir de la 3e place du top, les listes divergent. Pour Kinobusiness, Spider-Man: No Way Home a attiré 3,44 millions de spectateurs en 2022. Sorti le 15 décembre 2021, il en avait déjà attiré 7,44 cette année-là. Bien que Kinopoisk annonce sur l’ensemble de la carrière du film 10,9 millions de spectateurs, il n’est pas dans le top 10 2022. En revanche, EAIS le cite bien, mais en 4e position, avec « seulement » 2,9 millions d’entrées, derrière Le Cœur du talus (voir plus haut dans l’interview).

4/ Compte tenu de l’absence totale du top 10 de Spider-Man: No Way Home sur Kinopoisk, c’est Le Cœur du talus qui occupe la 3e place, et la 4e place pour EAIS et Kinobusiness (3,1 millions), avec le même nombre de spectateurs dans toutes les sources…

5/ Pour EAIS et Kinobusiness, la 5e place est occupée par le film d’animation américain Tous en scène 2, sorti le 23 décembre 2021, avec 2,99 millions de spectateurs pour Kinobusiness et 2,4 pour EAIS – la différence s’expliquant probablement par les entrées générées en 2021. Il faut noter que Tous en scène 2 est complètement absent, lui aussi, du top 10 de Kinopoisk…

6/ La 6e place pour Kinobusiness, la 7e pour EAIS (la 4e pour Kinopoisk, puisqu’il manque deux films relevés dans les autres sources) revient au film de Kenneth Branagh Mort sur le Nil avec 2,033 millions de spectateurs pour Kinobusiness et Kinopoisk, mais 1,8 seulement pour EAIS.

7/ Le film d’animation russe Finnik (Финник) est 7e pour Kinobusiness, 6e pour Kinopoisk (1,895 million de spectateurs dans les deux cas) et 6e pour EAIS (1,8)

8/ La 8e place revient au film russe Yolki-9 (Ёлки-9), sorti le 1er décembre 2022, pour Kinobusiness et pour EAIS (1,649 pour Kinobusiness, 1,6 pour EAIS). Il est à la 5e place pour Kinopoisk : 1,824.

9/ Trois preux chevaliers et un cheval sur le trône (Три богатыря и конь на троне), film d’animation russe sorti le 30 décembre 2021, occupe la 9e place pour Kinobusiness (1,596 million) et pour EAIS (1,4), mais il est absent de Kinopoisk.

10/ La 10e place revient à la comédie familiale Artek, le grand voyage (Артек. Большое путешествие) pour Kinobusiness et EAIS (1,34 et 1,3). Le film est 9e pour Kinopoisk avec le même nombre de spectateurs.

Compte tenu des films absents des tops 10 de EAIS et Kinobusiness, les 7e, 8e et 10e places du top de Kinopoisk sont occupées par le thriller russe de Dmitri Souvorov Seule (Одна) (1,252 million ; 11e pour Kinobusiness), le film américain The King’s Man : Première mission de Matthew Vaughn (1,179 ; 12e pour Kinobusiness) et la comédie russe de Vladimir Kott Désobéissant (Непослушник) (1,111 ; 15e pour Kinobusiness).

Selon le spécialiste Sergueï Lavrov, 237 films russes (coproductions comprises) sont sortis en Russie durant l’année 2022. Ils auraient généré 9,78 milliards de roubles, pour des budgets de production cumulés de 19,138 milliards, soit une perte (une fois défalquée la part distributeur) de 14,278 milliards. Seuls 14 films (dont 3 films yakoutes) seraient donc rentrés dans leurs frais. Il faut savoir qu’en France le nombre de films remboursant leur budget de production durant la seule exploitation salle n’est guère plus important, mais il faut garder à l’esprit que l’exploitation d’un film français se fait sur le long terme, que les ventes aux télés, aux distributeurs étrangers, aux télés et plateformes étrangères font rapidement grimper le nombre de films remboursant leur budget de production – tous ces droits seconds rapportant très peu aux films russes.

Le premier film européen de 2022 est le film d’animation minoritairement coproduit par la France Hopper et le hamster des ténèbres qui a attiré 511 000 spectateurs.


Un début d’année 2023 sur les chapeaux de roue

La concurrence autour des fêtes de fin d’année (en fait, de début d’année, car les fêtes et les jours de congé s’étalent du 31 décembre au 10 janvier) s’est soldée par une hausse de 21,26 % des entrées et 17,15 % des recettes des films russes rapportée à la même période début 20224 – mais n’oublions pas qu’aucun gros film américain n’était sur les rangs… La carte Pouchkine est à l’origine de 1,2 million de billets sur la période97.

Indubitablement, c’est le succès de Tchebourachka98 de Dmitri Dyatchenko, film hybride mêlant animation et prises de vues réelles, qui marque un début d’année en fanfare. Sorti le 1er janvier, il est devenu en treize jours le film ayant attiré le plus grand nombre de spectateurs en Russie depuis la Perestroïka, battant Avatar il y a douze ans et Le Serf (Холоп), le grand succès de 2020 (11,5 millions) ! 17,58 millions de spectateurs ont vu Tchebourachka en vingt-cinq jours99 ! Il faut à ce propos noter que, sur les 10 films ayant attiré le plus de spectateurs durant les fêtes, on compte 1 seul film étranger – Leave film d’horreur norvégien d’Alex Herron (pas sorti en France) –, à la 9e place100.


Le piratage, Avatar : la voie de l’eau et les chiffres

La forme de « piratage légalisé » qui s’est imposée parmi celles que j’évoquais plus haut est : projeter un court-métrage russe, l’annoncer comme tel, faire remonter ses entrées et ses recettes au ministère… et placer en avant-séance « gratuite » un film dont les droits d’exploitation n’ont pas été achetés (c’est-à-dire tous les blockbusters américains que les majors ont interdits de sortie en Russie). En fonction de la salle, le court-métrage « officiel » varie. Néanmoins, certaines publications russes se sont penchées sur le « succès » de quelques-uns et ont trouvé derrière plusieurs d’entre eux… le nouveau film de James Cameron. Cela permet ainsi de comptabiliser ces entrées qui, selon le système EAIS, sont attribuées à ces fameux courts-métrages (certains dépassant les 6 millions de roubles !). Comme dit plus haut, un certain nombre de salles, pour ne pas se mettre à dos les producteurs et distributeurs de films russes, avaient décidé de ne « sortir » Avatar : la voie de l’eau que le 12 janvier, même si les premières copies sont apparues dès le 22 décembre (huit jours après la sortie planétaire, laquelle incluait les pays d’Asie centrale ex-soviétiques non soumis aux sanctions des majors et d’où proviennent sans doute les DCP du film). Selon l’une des sources, Avatar : la voie de l’eau aurait été programmé dans 156 salles le jour de sa « sortie », loin des 2 095 écrans pour Tchebourachka. En cumulant les recettes des fameux courts-métrages, il semblerait qu’Avatar : la voie de l’eau ait généré 350 millions de roubles entre le 22 décembre et le 17 janvier – soit plus que l’ensemble des recettes de tous les films piratés en 2022.


Le renforcement de la censure

La loi sur la propagande LGBT (le changement de sexe, la pédophilie…) est entrée en vigueur le 5 décembre 2022 et un décret stipulant les critères faisant tomber les œuvres sous le coup de la loi entrera en vigueur le 1er septembre 2023. Néanmoins, les plateformes, à la demande de l’équivalent russe de l’Arcom, ont déjà procédé à un « nettoyage » : ont d’ores et déjà disparu Le Secret de Brokeback Mountain, Call Me By Your Name, les séries américaine The Sex Lives of College Girls et britannique This Is Going to Hurt


Le parc de salles

In fine, et contrairement aux craintes exprimées tout au long de l’année, le nombre d’écrans n’a chuté que de 0,6 % (5 672 au 1er janvier 2023 contre 5 705 au 1er janvier 2022), le nombre d’établissements ayant même augmenté (2 196 contre 2 163). En revanche, le nombre moyen de séances par salle et par jour est en nette régression : 3,9 contre 4,7 en 2021 (et 5,7 en 2018 !).

Les analystes s’accordent pour dire que, malgré le très beau début d’année – et le succès au premier chef de Tchebourachka –, les mois à venir vont être particulièrement difficiles pour les salles. Quelle que soit l’ampleur du nouveau piratage, celui-ci ne comblera jamais le manque à gagner induit par l’absence des blockbusters de majors américaines. Et le cinéma russe, malgré tous les efforts du gouvernement, n’attirera jamais un nombre de spectateurs suffisant pour équilibrer les comptes du deuxième plus grand parc de salles européen.


2     Tous ces chiffres sont tirés des Bilans annuels d’Unifrance.

3     Même s’il faut noter un soutien de maximum 4 millions de roubles octroyé par le ministère de la Culture fin avril à la distribution des premiers films et des documentaires russes (https://culture.gov.ru/about/departments/departament_kinematografii_i_tsifrovogo_razvitiya/news/obyavlenie-10-o-prieme-zayavok-ot-organizatsiy-kinematografii-pretenduyushchikh-na-poluchenie-gosuda2504202201/)

4     Bulletin Kinoprokatchika, 5 (933).

5     Bulletin Kinoprokatchika, 1 (929).

6     Le Film français n°4008 du 25 février 2022.

15     Bulletin Kinoprokatchika, 8 (680) weekend et 8 (936) weekend.

23     Le Film français n°4011 du 18 mars 2022.

25     Bulletin Kinoprokatchika, 8 (936).

27     Chiffres Unifrance

30     Bulletin Kinoprokatchika, 32 (960).

41     Bulletin Kinoprokatchika, 21 (949).

42     Bulletin Kinoprokatchika, 26 (954).

43     Bulletin Kinoprokatchika, 13 (941).

45     Bulletin Kinoprokatchika, 39 (967).

46     Bulletin Kinoprokatchika, 44 (972).

51     Bulletin Kinoprokatchika, 27 (955).

52     Bulletin Kinoprokatchika, 16 (944).

54     Bulletin Kinoprokatchika, 39 (967).

55     Bilan annuel d’Unifrance 2021 et Bulletin Kinoprokatchika, 21 (949).

61     Bulletin Kinoprokatchika, 17 (945).

62     Bulletin Kinoprokatchika, 33 (961).

68     Bulletin Kinoprokatchika, 26 (954).

77     Bulletin Kinoprokatchika, 21 (949).

78     Bulletin Kinoprokatchika, 50 (978).

79     Bulletin Kinoprokatchika, 40 (968).

85 https://www.kinometro.ru/news/show/name/ott_prinuditelnayalicense_0459 et     Bulletin Kinoprokatchika, 21 (949).

89     Bulletin Kinoprokatchika, 50 (978).

91     Bulletin Kinoprokatchika, 50 (978).

92 https://www.kinometro.ru/news/show/name/kinoindustriyanovoirealnosti_globalregionvyzovy_2114

93 https://ekinobilet.fond-kino.ru/news/detail/itogi-kinoprokata-2022-goda/

94 https://www.kinopoisk.ru/box/year/2022/type/rus/cur/RUB/

95     Kinobusiness, 2 (354), février 2023.

96     Bulletin Kinoprokatchika, 1 (980).

97 https://www.kinometro.ru/news/show/name/olgalyubimova_pushkkarta_4034