Jean Radvanyi : "Visite à Sergueï Paradjanov"

 



Sergueï Paradjanov à cœur ouvert
par Jean Radvanyi

En 1984, Jean Radvanyi rend visite au cinéaste Sergueï Paradjanov. Géographe professeur à l’INALCO, c’est un spécialiste de l’URSS en général, de ses régions et du Caucase en particulier sur lesquels il a publié de nombreux ouvrages. Il s’intéresse aussi au cinéma. Il a coordonné plusieurs grandes rétrospectives à Avignon, La Rochelle et notamment au centre Pompidou : le cinéma géorgien en 1988-89, le cinéma de l’Asie Centrale soviétique en 1991 et le cinéma arménien en 1993. Ces dernières manifestations ont fait l’objet de copieux catalogues. Depuis 2015, il participe activement au Festival du film russe de Paris-Île-de-France « Quand les Russes… » qui s’appelle désormais « Une autre Russie ». Jean Radvanyi est longuement interviewé dans le documentaire de Patrick Cazals Sergueï Paradjanov, le rebelle (2003) qui est montré dans le Musée Paradjanov d’Erevan.
Une première version de cet article est parue dans Révolution, le 21 décembre 1984.
Une version raccourcie est incluse dans le catalogue « Une autre Russie » de mars 2024.

LA VISITE

La Tbilissi soviétique, mi européenne, mi orientale. En haut d'une ruelle en impasse dans l’ancien quartier arménien, une maison en bois, toute de guingois. Au premier étage, cette pièce unique - couche non dérobée, salon de réception et d'exposition, point de rencontre pour tant de visiteurs plus ou moins amicaux - scène d'un théâtre permanent pour ce provocateur de génie qu'est Paradjanov



Dans cette belle fin d'après-midi d'octobre 1984, nous le surprenons allongé. Nous : une princesse géorgienne, ange protecteur ; une voisine kurde, attentive aux caprices matériels du maître de céans et moi, Français un peu ému, encore plongé dans l'émerveillement de son dernier film, La Forteresse de Sourami qui rompt — enfin — avec quinze années de silence.

Sergueï Paradjanov : « Un petit Français ? Qu'est-ce qu'il veut ? Quelque chose à vendre ? Vends ta veste en cuir. »
Moi : « Mais il fera froid à Moscou. »
SP : « Vends la, et achète-toi une touloupe [veste russe en peau de mouton]. C'est la mode à Paris. Tu la porteras de ma part à Yves Saint Laurent, il t'offrira une robe de soie pour ta princesse... »
Manana, la princesse géorgienne : « Ne l'écoute pas », me dit-elle. Et à Paradjanov : « De toute façon, il est déjà venu, il est habitué à tes provocations. Parle-lui plutôt de ton film, il l’a vu. »
SP : « Mon film ? Qu'est-ce que cela peut lui faire ? Et il n'a rien à vendre... Le commerce, les antiquités, l'homosexualité, ça ce sont des occupations. »
Manana : « Encore tes provocations, il n'est pas venu pour ça ! »

Les yeux brillent de malice dans ce visage rond, un peu dégarni mais cerné par la barbe et les sourcils désordonnés.

SP : « Il a vu mon film ? Et il lui a plu ? Femmes, tournez-vous ! »

Paradjanov se lève, disparaît sur le balcon et revient après avoir troqué son pyjama contre un extraordinaire caftan qu'il a lui-même cousu en assemblant des pièces de vieux tissus caucasiens mais dont la forme me rappelle les manteaux des chefs des contrade de Sienne. « C'est un cadeau pour Fellini. », dit-il en s'asseyant à la large table qui occupe tout le centre de la pièce. Puis, rapprochant de moi un compotier de figues rouge sang : « Qu'est-ce que tu as compris de ce film, rien du tout ? »

Je lui parle de cette extraordinaire première séquence. Sur une lourde croupe dénudée, allongée vers le ciel, une charrette tirée par deux bœufs monte lentement, pleine de paille sombre et d'œufs d'un blanc immaculé. Deux silhouettes de femmes vêtues de noir s'en approchent, figures hiératiques du deuil à venir. Une voix de femme chante la terrible légende de la forteresse de Sourami, cri d'une mère éplorée voyant s'accomplir le destin. « Et où en est-il maintenant ? Le mur atteint les genoux… Et maintenant ? Il ne reste que les épaules et la tête... » La tradition populaire affirme que la forteresse de Sourami s'écroulait sans cesse, seul le sacrifice d'un enfant emmuré vivant dans le mur d'enceinte en fut la sauvegarde et la forteresse résista aux assauts des Perses. Et je lui parle encore de la trame même du film, cet étonnant mélange de peuples, de langues, de religions, si proche de cette réalité caucasienne qu'il connaît si bien, cet Arménien de Tbilissi, aux confins de ces quatre cultures : l'arménienne, celle de son père antiquaire et de sa mère dont le portrait hante ces murs, mère décédée alors qu'il était en prison, il n'y a pas si longtemps ; culture de la Géorgie où il est né et qui lui permet de renouer aujourd'hui avec le cinéma ; culture islamique, persane et turque mêlées - « Celui qui a lu la Bible et le Coran comprendra tout. », me dit-il ; culture russe enfin, ô combien familière et dont la langue nous permet maintenant de converser.

SP : « Ils [les Géorgiens] ne veulent pas accepter la réalité de ces liens. Ils critiquent mes héros, ce marchand géorgien réfugié à Bakou, son fils adoptif, géorgien lui aussi, et qui, de retour au pays, ne saura renoncer à cette culture islamique. » Paradjanov tonne : « Irakli [roi géorgien] était pourtant habillé en costume persan ! Va voir son portrait au musée. »

Je parle encore du film, de cette scène nocturne quand le jeune prince s'emmure, à l'insu de tous. La nuit, tout le monde dort, sauf les chevaux.

SP : « Je n'aime pas tourner la nuit. Il faudrait seulement des lueurs de crépuscule, comme chez Vermeer. Regardez cette madone (il montre une toile du 19e, sur le mur opposé). Cette posture de mains, ces doigts si fins. Ils n'en voulaient pas à Moscou. Je l'ai marchandée dans un magasin d'antiquités. Dans la légende, et dans le livre de D. Tchonkadze (1859), on emmurait un enfant de cinq ans. Mais moi, j'ai préféré ce beau jeune homme de vingt-trois ans. L'oracle, perdu de jalousie et de solitude, l'envoie à la mort. Et lui s'y rend triomphant. Il prépare dans la pénombre ce mortier de paille, de terre et d'œufs et s'emmure vivant, symbole de la fierté, de la pureté de son peuple. »

Tout à coup, le ton monte à propos de la mise au point de la version russe, destinée aux autres républiques de l'Union. Il faudrait sous-titrer, mais l'habitude ici est au doublage. On parle de la difficulté de faire passer la richesse de ces dialogues, menés en géorgien, en azéri, en persan. Paradjanov souhaiterait lire lui-même en voix off un texte russe tout en laissant audible le son original.

SP : « Je leur ai dit, à Moscou, ils n'ont qu'à faire ce qu'ils veulent ; moi j'ai fini mon travail ! »
Manana lui souffle : « Mais c'est toi le réalisateur, c'est toi le maître. C'est à toi de choisir. »
SP tonne : « Mais il faut mettre au point un texte littéraire. Une traduction poétique du scénario. Seul quelqu'un comme Bella Akhmadoulina [la poétesse russe] pourrait le faire. Ce n'est quand même pas à moi de m'en occuper ! » Radouci, il me dit en souriant : « Je suis content de ce film. L'opérateur a fait un excellent travail. Alors il t'a plu ; tu as compris quelque chose ? »

La discussion dérive sur les projets, l'avenir. Paradjanov prépare de nouveaux films, en Géorgie. Le choix est symbolique, deux poèmes de Lermontov dont le fameux Démon. Ses amis géorgiens le pressent de terminer le scénario.

SP : « Je vais aller me reposer à Essentouki [au Caucase nord, là où séjournèrent Lermontov et Pouchkine] et j'écrirai là-bas. » Puis il parle de l'exposition de ses œuvres qui s'ouvrira en janvier à Tbilissi, lors de la sortie du film, peut-être... Il se lève brusquement. « Viens voir ce qu'il y aura. » Il m'entraîne autour de la pièce, et dans le minuscule appartement boudoir de sa sœur, submergé par les œuvres d'art les plus diverses, qui se fondent ici par la magie de ce collectionneur inspiré, même s'il verse parfois dans le clinquant comme certaines scènes du film. Et au milieu des icônes, des tapis caucasiens, des souvenirs de famille, la masse de ses propres œuvres, collages chatoyants qui servirent aux décorations de Sayat Nova et de La Forteresse, tapisseries, marionnettes, peintures, montages d'objets à la Man Ray comme ces grenades symboliques en bois peint, et ces trois chapeaux pour trois femmes qu'il aimait, sa mère, sa femme et Lili Brik. Au centre, cet étrange montage de portraits de Paradjanov à différents âges, de la jeunesse à cette rondeur d'aujourd'hui en passant par les dures années de prison. Et ce visage qui se transforme, se ride, tout en restant étonnamment chaleureux. « Mais il n'y aura pas que des objets ! Dans l'exposition, j'organiserai des spectacles, du chant et des danses... »
Etonnant Paradjanov. Provocateur de génie.


Post-scriptum :
Tbilissi, décembre 2023. Je reviens vers cette maison où je n’étais pas retourné depuis sa mort, en juillet 1990. Le spectacle est désolant.
Outre ses maladies (des problèmes cardiaques, un diabète sévère exacerbé par ses années de camp où on lui refusa tout vrai traitement), la fin de sa vie fut fortement entachée par l’incompréhension qui entoura ses dernières réalisations. S’il est activement soutenu par plusieurs grands cinéastes géorgiens (Tchkheïdzé, Chenguelaïa, Rekhviachvili…), les attaques publiques qu’il subit à Tbilissi l’accablent et vont le déterminer à faire don de sa collection à ses amis d’Erevan qui créent alors le musée qui porte son nom. Dans la capitale géorgienne, bouleversée par la fièvre nationaliste et bientôt plongée dans la guerre civile, rien ne sera fait pour faire de son exceptionnelle demeure un lieu de mémoire. Son fils vendra sa magnifique maison sans que personne ne s’en soucie sur place, amenant à la destruction d’un élément essentiel du patrimoine historique de la ville dont il ne reste plus que des témoignages filmés.
A son ancienne adresse, 10 Kote Meskhi, la cour a été défigurée et réduite, on a détruit sa maison pour y construire un immeuble très laid en brique de trois étages. La fresque qui ornait le balcon terrasse a été détruite et c’est à peine si une inscription discrète signale le lieu. Peut-être ce manque aura–t-il été réparé pour le centième anniversaire de son décès ? Au demeurant, l’incompréhension n’aura pas été que caucasienne ou soviétique. Lors de la grande rétrospective consacrée au Centre Pompidou au cinéma arménien, en 1993, il est cette fois encore intégré dans la programmation. Mais alors que je propose à la direction du Musée d’Art Moderne d’organiser en parallèle une exposition de ses collages en provenance d’Erevan (j’avais obtenu qu’Yves Saint Laurent prenne à sa charge la moitié du budget de l’exposition), je me vois répondre : « Mais ce n’est pas de l’art »…